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12H11 - mardi 23 juin 2015

Crise ukrainienne : le retour de la provocation n’est pas une solution

mardi 23 juin 2015 - 12H11

 

Ces derniers mois, le gouvernement ukrainien a engagé un bras de fer pour reprendre le contrôle d’actifs gaziers et pétroliers et réduire l’influence des oligarques sur son territoire. Cette politique est portée par Mikhaïl Saakachvili, ancien président géorgien, ennemi juré de Poutine, qui vient d’obtenir la nationalité ukrainienne et d’être nommé dans la foulée à la tête de la région d’Oblast d’Odessa. Si l’Ukraine a raison de ne pas courber l’échine devant les tentatives d’intimidation et de sape russes, le régime aurait tout à gagner à tenter la réconciliation de sa population, sans quoi, en se crispant sur des positions contentieuses, elle jouera le jeu de son adversaire. 

 

source: http://www.alterinfo.net

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Une nomination perçue comme une provocation par Moscou

Lorsque Mikhaïl Saakachvili, président de Géorgie de 2004 à 2013, avait envoyé ses chars en direction de Tbilissi, Vladimir Poutine avait menacé de le « pendre par les c… ». Cet homme est en tous points la bête noire du Kremlin : il accède au pouvoir à l’issue du premier des soulèvements populaires qui, au tournant du nouveau millénaire, ont porté un coup sévère au pacte de Varsovie qui assurait une fragile alliance post-soviétique. Atlantiste convaincu, Saakachvili mène des réformes majeures dans son pays, et une politique ostensiblement pro-américaine. Mesure symbolique s’il en est, il fait notamment de son pays l’un des plus gros contributeurs à la coalition militaire en Irak, envoyant jusqu’à 2 000 hommes en 2007. Homme d’action, lorsque des incidents éclatent à la frontière entre des séparatistes géorgiens soutenus par la Russie et l’armée de Tbilissi, Saakachvili lance l’assaut contre les forces militaires russes.

Si le Kremlin a su riposter et défaire assez aisément cette impétueuse manœuvre, la témérité de Saakachvili a surpris et irrité – lèse-majesté pour Poutine. Pour autant, sa nomination est-elle un bras d’honneur pur et simple à Moscou, alors que la guerre qui ne dit pas son nom l’oppose encore à Kiev ? D’après Tatiana Jean, chercheuse et responsable du centre Russie – Nouveaux États indépendants à l’Ifri (l’institut français des relations internationales), pas uniquement. « Ce que montre cette nomination en réalité, c’est qu’en Ukraine, le pool de managers efficaces, non corrompus, non liés à des intérêts économiques et financiers est extrêmement restreint. Certes, Saakachvili n’est pas le plus mauvais des managers. Mais cette décision étonnante, ambiguë, et qui ne peut évidemment qu’irriter Moscou, est avant tout liée au déficit de compétences dans le pays. » Si côté provocation, Moscou n’est pas non plus innocente, il faut réfléchir aux conséquences qu’une telle décision aura pour l’Ukraine, aujourd’hui divisée. D’autant que ce n’est pas la première fois que Kiev montre sa préférence. Début décembre 2014, Natalie Jaresko, née aux Etats-Unis, accédait ainsi au poste de ministre des Finances, tandis qu’Aleksandre Kvitashvili, originaire de Géorgie, obtenait le maroquin de la Santé. 

 

Raviver les conflits internes à défaut de trouver une voix de dialogue ? 

La nomination de Saakachvili confirme la posture autoritaire du régime de Kiev, qui s’impose de manière musclée, écartant les principaux oligarques, acteurs clés du pays, afin de solidifier son emprise. En effet, cette nomination vise en particulier le clan de l’oligarque Igor Kolomoïski, ancien gouverneur de la grande ville russophone de Dnipropetrovsk, démis de ses fonctions en mars. Le gouverneur d’Odessa sortant – le milliardaire Igor Palytsia – n’est autre que le bras droit de Kolomoïski. Si ce dernier semble laisser faire, il y a fort à parier qu’au moindre signe de faiblesse du gouvernement Porochenko, des représailles auront lieu. Ce climat de tension est en réalité très néfaste pour l’Ukraine, qui devrait aujourd’hui faire des efforts de réconciliation plutôt que d’accentuer les divisions internes – d’autant que la région d’Odessa, située juste au-dessus de la Crimée annexée par Moscou, est en partie russophone. Une ligne dure ne saura que renforcer les doutes de la population de la région, qui craint une dérive autoritaire du régime, déchirant encore plus le tissu social d’un pays qui risque l’implosion.

La nomination de Saakachvili, au fond, est un terrible aveu : celui de l’impossibilité de trouver, en interne, des personnes au-dessus de la mêlée pour mener les réformes.  Kiev est de plus en plus isolée, car le gouvernement a peur de partager le pouvoir – et c’est un réflexe naturel de se crisper sur ses positions sous la pression. En agissant comme un animal blessé, Kiev essaie de faire taire toute voie autre que la sienne dans le pays. Seulement les oligarques ont un rôle à jouer dans la reconstruction du pays – sociale et économique. Porochenko aurait tout intérêt à les mettre dans son camp plutôt que de s’en faire des ennemis. Un retour aux affaires forcera un dialogue interrompu, et demeure le meilleur moyen de rappeler aux Ukrainiens qu’ils sont une nation unie, capable de construire ensemble.

 

Un Occident entre deux chaises

La frilosité de l’Ouest européen à donner des garanties vient de sa peur de devoir se positionner dans une guerre ouverte avec la Russie, en même temps que de ses doutes quant à la capacité du régime de Kiev à assurer une relance économique pour un pays au bord de la faillite, empêtré dans une guerre fratricide. Pour enrayer ce cercle vicieux, de nombreux Européens ont par exemple exprimé leur intérêt pour l’Agence de Modernisation de l’Ukraine de l’oligarque Dmytro Firtash, qui se propose d’injecter 300 milliards d’euros dans l’économie du pays, et de passer outre les dissensions est/ouest, en invitant tout le monde autour de la table. Firtash a su s’associer à deux autres milliardaires ukrainiens, Rinat Achmetov et Victor Pintchouk, obtenant l’aval de l’ancien ministre des Finances allemand, Peer Steinbruck, des hommes politiques autrichiens Michael Spindelegger et Karl Schlögl, de l’ancienne présidente du Medef Laurence Parisot, de l’ancien Président sud-africain et prix Nobel F.W. de Klerk, pour ne citer qu’eux. Kiev aurait tout intérêt à s’associer à ce type d’initiatives, déjà largement populaires au sein du pays ainsi qu’à l’Ouest, afin de renforcer son attractivité, plutôt que de la fragiliser par des poses catégoriques et peu business friendly, intenables à long terme.