
L’Histoire ne se répète jamais. Mais elle adore nous tendre un miroir et nous rappeler nos mauvais souvenirs.
Le 30 septembre 1938, Édouard Daladier revient de Munich. La foule l’acclame. La guerre semble évitée. En apercevant cette liesse populaire, il aurait soufflé à son entourage : « Ah les cons ! S’ils savaient… »
Qu’il ait prononcé exactement ces mots importe finalement assez peu. Ce qui compte, c’est ce qu’ils racontent. Le soulagement d’un peuple. Et la lucidité d’un homme qui savait que la paix achetée ce jour-là n’était déjà qu’un sursis.
Le 17 juin dernier, à Versailles, Donald Trump a signé un MOU, un « Memorandum of Understanding », un mémorandum de « compréhension », avec la République islamique d’Iran.
Les marchés ont applaudi. Le pétrole a reculé. Les investisseurs ont respiré. Le monde semblait retrouver un peu d’air. Et pourtant.
Une question me poursuit depuis. En quittant Versailles, Donald Trump s’est-il, lui aussi, demandé : « Ah les cons, s’ils savaient… ». La première partie de la phrase semble évidente, mais la seconde ?
Car que savons-nous réellement de cette paix ?
Le régime des mollahs est toujours là. Les Gardiens de la Révolution sont toujours là. Le Hezbollah demeure. Les Houthis également. Les réseaux d’influence iraniens, partout dans le monde, n’ont pas disparu. Ils sont très affaiblis, mais ils existent encore.
Et sans évoquer le pouvoir de nuisance du Qatar, d’Erdogan, et des frères musulmans, là encore partout dans le monde…
Les questions essentielles, le nucléaire, les sanctions, les garanties de long terme, sont renvoyées à une négociation de soixante jours. Autrement dit, ce MOU, je parle du texte, ne résout pas encore les causes du conflit. Il organise le temps nécessaire pour tenter de les résoudre.
C’est très différent.
Les diplomates appellent cela un mémorandum. Les marchés y voient une victoire. L’Histoire, elle, attend son verdict.
Je ne compare pas Versailles à Munich, et encore moins à Yalta. Les contextes sont différents. Les acteurs sont différents. Les enjeux militaires ne sont pas les mêmes.
Mais une même tentation traverse les époques. Confondre l’absence immédiate de guerre avec l’existence durable de la paix.
L’Occident, particulièrement l’Europe, adore les victoires sans frais. Les paix sans sacrifice. Les solutions sans courage.
Nous préférons croire qu’un document signé peut faire disparaître une idéologie. Qu’une poignée de main peut transformer un régime. Qu’un cessez-le-feu suffit à modifier les ambitions d’un pouvoir qui n’a jamais renoncé à son projet stratégique.
L’Histoire enseigne pourtant une leçon plus exigeante.
Les conflits se terminent rarement lorsque les armes se taisent. Ils se terminent lorsque les causes qui les ont fait naître disparaissent.
Nous ne pouvons oublier que ce sont les bombes sur Dresde et Berlin et les combats menés par les armées alliées contre l’Allemagne hitlérienne qui ont terrassé le nazisme, et nous en ont débarrassé. Nous ne pouvons oublier que ce sont les bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki qui ont entraîné la capitulation du Japon et de son régime raciste et impérialiste. Plus récemment, la Grande Bretagne a conservé les Malouines contre les prétentions des généraux argentins par les armes. Et nous avons réussi en Serbie à mettre fin au conflit, par nos armes. De même contre le tyran Kadafi en Lybie.
Ce ne sont pas les diplomates ou la « compréhension » qui ont mis fin à ces conflits, mais la victoire militaire, et la capitulation de l’ennemi car il savait que les forces militaires face à lui iraient jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte…
Le peuple iranien mérite la liberté. Le peuple libanais mérite un État souverain. Israël mérite de vivre sans menace existentielle. Le monde mérite que le détroit d’Ormuz cesse d’être une arme géopolitique. Tout comme les femmes afghanes méritent de vivre égales des hommes. Tout comme les LGBT du Sénégal ou de Gaza méritent de vivre en toute égalité, quelle que soit leur orientation sexuelle.
Sommes-nous plus proches de ces objectifs aujourd’hui qu’il y a une semaine ?
J’aimerais pouvoir répondre oui. Je n’en suis pas certain. Je pense même l’inverse.
Alors je regarde les marchés. Ils célèbrent déjà la paix. L’Histoire, elle, continue d’observer.
Et je repense malgré moi au sourire de Daladier.
Il savait, lui aussi, qu’il existe des accords que l’on applaudit avant même d’avoir compris ce qu’ils contiennent.
D’habitude les marchés achètent les rumeurs et vendent les nouvelles. Les marchés préfèrent aujourd’hui célébrer les nouvelles. L’Histoire, elle, ne célèbre que les bonnes décisions.
Il arrive que les premières précèdent les secondes. Il arrive aussi qu’elles les remplacent.
Et c’est précisément dans ces moments-là qu’une civilisation devrait se méfier de son propre soulagement.
Patrick Pilcer
Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers.
















