Politique
08H29 - mercredi 24 novembre 2021

Déclinisme de la vision politique

 

« La politique ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse c’est l’opinion publique », Gianroberto Casaleggio, co-fondateur du mouvement 5 étoiles.

La France a vu ces dernières années se développer un enchevêtrement des défiances et des colères envers le système politique. Depuis la Manif pour Tous, le mouvement des Gilets Jaunes, les antivax et anti-passe sanitaire jusqu’aux crispations identitaires portées par le peut-être ou peut-être-pas candidat Éric Zemmour, on voit se renforcer d’année en année un rejet de la politique «classique» qui ne laisse guère place au débat.

Le dernier sondage BVA du 15 novembre 2021 place les candidats anti-système à 48 % d’intentions de vote (35 % pour l’extrême-droite versus 13 % pour l’extrême-gauche).

Plutôt que de hurler vainement face à la dérive populiste et à son écho au sein de la population française, ne faudrait-il pas mieux entendre ces angoisses existentielles et s’interroger sur les raisons de cette défiance?

Les sondages nous ont montrés qu’ils ne servaient que rarement à prédire. Rappelons-nous qu’en décembre 1980, Coluche recueillait 16 % d’intentions de vote, avant d’annoncer son retrait en mars. De la même manière, en 2002 aucun institut de sondage ne prédisait Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Alors, s’ils n’aident pas à prédire, les sondages nous renseignent en revanche sur les attentes, les angoisses et les espoirs de la société. En cela, ils nous aident à comprendre.

Bulles médiatiques éphémères ou durables?

Des travaux en psychologie cognitive ont montré les effets directs joués par les médias sur la formation des opinions et sur les débats politiques. Ainsi, le « priming » (ou effet de saillance) permet de rendre certains enjeux plus importants et plus facilement accessibles à la mémoire pour la formation des opinions. Par exemple, si un média de masse répète un million de fois que la France risque d’être envahie par des hordes de musulmans, vous verrez une opinion publique prendre forme et adhérer à la théorie du Grand Remplacement. Pas étonnant donc qu’un candidat putatif, ex-journaliste politique sur CNews, soit en mesure aujourd’hui de recueillir entre 16 % et 18 % d’intentions de vote à l’élection présidentielle de 2022.

Giuliano da Empoli décrit remarquablement ce processus en spirale dans son livre « Les ingénieurs du chaos » : si un média influence les croyances, ce changement dans les croyances induit une augmentation de la consommation de médias au contenu similaire, ce qui en retour, renforce davantage les croyances et ainsi de suite… Ainsi, les mots ne se contentent plus de décrire la réalité, mais ils créent une pseudo-réalité, abîment la démocratie et engendrent de la méfiance et de la peur.

Évidemment, ce phénomène de spirale ne fonctionne que sur des thèmes contestataires et antisystèmes. Peu de chance de voir un média répéter en boucle que la croissance pour 2021 atteint plus de 6 % en France contre 3 % en Allemagne, ou que le chômage est au plus bas depuis près de quinze ans. En revanche, le priming associé au processus en spirale se répand et suit une trajectoire exponentielle si le média aborde des enjeux identitaires, sanitaires ou sociétaux.

Pour lutter contre un tel phénomène, on aimerait entendre un contre-récit politique porteur de vision et capable de répondre aux angoisses des citoyens. Or, force est de constater que ni le Parti Socialiste qui a délaissé les préoccupations des classes moyennes et ouvrières au profit notamment des discriminations de sexe ou de couleurs de peau ni Les Républicains pris en étau entre LRem et l’extrême-droite, ne sont aujourd’hui en mesure de proposer une alternative, de rassembler et de rassurer.

Recréer une vision politique

Si l’émergence du phénomène Zemmour semble apporter une réponse acceptable pour certains électeurs, n’est-ce pas le signe que les Français veulent davantage de récit et d’incarnation politiques et moins de démagogie?

Depuis la chute du communisme, la mondialisation, l’ère du numérique et la crise démographique, la société occidentale a un sentiment de perte de contrôle de son destin.

Ainsi, en France, un point de fracture s’est installé entre la population et les élites après le référendum de 2005 portant sur le projet de traité constitutionnel européen. En dépit de 54,7 % en faveur du non, Nicolas Sarkozy faisait ratifier le traité de Lisbonne. Pas étonnant donc qu’une partie de la population se sente méprisée et exclue!

Pour répondre à cette crise de la représentation, il faudrait que les forces modérées, progressistes et libérales proposent une vision motivante du futur, et apportent une réponse convaincante à la crainte de perdre son niveau de vie et son style de vie. Or, aujourd’hui, les candidats modérés ne font que répondre aux polémiques créées par les partis d’extrême-gauche ou d’extrême-droite.

Une réponse serait de s’interroger sur la pertinence du quinquennat avec des élections législatives intervenant juste après l’élection présidentielle, rendant tout contre-pouvoir impossible pendant cinq ans.

Un autre remède serait d’introduire davantage de consultation populaire sur des questions sociétales. Ainsi, les Français renoueraient probablement avec leur classe politique et auraient le sentiment de prendre leur destin en main.

Sandrine Pilcer, Ingénieur financier 

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