Edito
07H00 - mardi 23 novembre 2021

Menace de guerre de l’Algérie sur le Maroc ? Le choix de la France et de l’Europe. L’édito de Michel Taube

 

Opinion Internationale développe la rubrique Maroc pluriel, créée en 2011. Du 10 au 16 décembre 2021, Opinion Internationale publiera une Semaine spéciale avec de nombreux articles : de la politique à la culture, des entrepreneurs à la géopolitique, des femmes leaders dans la rubrique « Sois belle et ouvre la » à la gastronomie, la parole sera donnée en priorité aux leaders marocains et franco-marocains.

 

Pourquoi donc Alger (et non le peuple algérien bien entendu) multiplie les diatribes contre le Royaume du Maroc ?  Les pommes de la discorde sont nombreuses. Depuis cinq mois, les autorités algériennes ont pris des décisions qui menacent de déstabiliser le Maghreb et de provoquer des ondes de choc jusqu’en Europe. En face, le Roi du Maroc, Mohammed VI, plus en phase avec le sentiment des citoyens algériens et marocains qui n’ont aucune animosité entre eux, multiplie les mains tendues, comme lors de son Discours du trône le 31 juillet dernier.

En août dernier, le président algérien Abdelmadjid Tebboune accusait le Maroc d’être responsable des immenses feux de forêt en Kabylie – 89.000 hectares partis en fumée, mais aussi 90 morts, dont 33 militaires -. Deux semaines plus tard, le 24 août 2021, l’Algérie annonçait par la voix de son ministre des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc, prétextant que Rabat aurait encouragé les indépendantistes du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), considérés par Alger comme une organisation terroriste, à revendiquer l’autonomie de la région. 

Depuis, le pouvoir algérien va crescendo dans ses démarches hostiles au Maroc : le 22 septembre, Alger fermait son espace aérien aux avions marocains, civils comme militaires, et même aux aéronefs immatriculés au Maroc. Le 1er novembre, l’Algérie lançait une nouvelle diatribe, en accusant le Maroc d’avoir assassiné, par bombardement, trois Algériens dans le Sahara.  

Le chantage au gaz

Fin octobre, une nouvelle étape qui internationalise la menace algérienne sur Rabat a été franchie : l’Algérie refuse de reconduire le contrat du gazoduc GME. Le gaz algérien représentant 97% des besoins marocains, l’initiative pénalise directement la population marocaine, mais aussi les Algériens : depuis 2014, l’économie algérienne subissait la baisse des cours des hydrocarbures. Se priver des exportations vers le Maroc, c’est aussi appauvrir son propre pays (sa population et non ses dirigeants !).

Cette décision d’Alger, dans un contexte de flambée des prix et de crise énergétique mondiale, menace directement l’Europe, et en particulier l’Espagne, dont l’Algérie est le premier fournisseur de gaz. Certes, une partie des livraisons algériennes passe par un gazoduc sous-marin, le Medgaz, mais il est déjà exploité au maximum de ses capacités (8 milliards de mètres cube par an). Les compensations promises par l’Algérie, si elles semblent crédibles en termes de production, le sont bien moins s’agissant de l’acheminement du gaz vers l’Espagne, où l’on s’attend à une flambée des prix. 

L’enjeu gazier est de taille. La souveraineté marocaine sur les fonds marins des côtes notamment sahraouies, où le phosphate contribue déjà à la puissance du Maroc avec le conglomérat OCP, légitimerait Rabat pour autoriser les activités de recherche et d’extraction de gaz et de pétrole, avec des conséquences évidentes sur les rapports de force entre les deux puissances nord-africaines : le Maroc deviendrait un concurrent immédiat de l’Algérie, menaçant sa position de principal exportateur d’hydrocarbures vers l’Europe.

En Europe, la décision d’Alger de suspendre l’approvisionnement de l’Espagne et du Portugal en gaz, qui va nécessairement provoquer l’augmentation des prix de l’énergie en Europe, a suscité de nombreuses désapprobations au Parlement Européen, notamment de la part de Andréa Cozzolino, présidente de la Délégation pour les pays du Maghreb.

Le Sahara, prétexte à l’agressivité d’Alger

Le Sahara est évidemment l’un des enjeux principaux du bras de fer que voudrait imposer Alger.

La tension est palpable dans la région et donne lieu régulièrement à des incartades entre voisins : ces derniers jours encore, l’armée marocaine a été contrainte d’engager une opération militaire dans la zone tampon du poste-frontière de Guerguerat (extrême sud) afin de rétablir le trafic routier au Sahara, entre le Maroc et la Mauritanie. Le Front Polisario a répliqué en déclarant l’état de guerre.

Il faut dire qu’un événement majeur est survenu ces dernières années : le 10 décembre 2020, le président américain Donald Trump a proclamé la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Vingt pays ont suivi, dont la Gambie, les Comores, le Sénégal et Haïti, qui ont ouvert des bureaux consulaires au Sahara occidental. De même, l’ouverture du consulat général des Émirats arabes unis à Laâyoune, le plus grand centre de l’ancienne colonie espagnole disputée entre le Maroc et le Front Polisario, a jeté de l’huile sur le feu. Avec cette initiative, Abu Dhabi a reconnu la légitimité du contrôle de Rabat sur le Sahara Occidental, réfutant toute revendication du Front soutenu par Alger. Alger a vivement critiqué cette initiative ainsi que la décision d’Abu Dhabi de suspendre la délivrance de visas aux citoyens d’Algérie et de 12 autres pays, dont la plupart sont à majorité islamique.

Le successeur de Trump, Joe Biden, n’a pas remis en cause cette reconnaissance. Le Sahara marocain compte de nouveaux alliés de poids. C’est peut-être pour freiner ou contre-balancer cette percée diplomatique du Maroc qu’Alger a décidé de jouer les gros bras.

L’armée algérienne aurait-elle besoin d’une « bonne » guerre pour sauver la face devant son peuple ?

En fait, la vraie raison, selon nous, de l’agressivité d’Alger tient à la nature du pouvoir algérien : l’armée y est omnipotente mais elle est fragilisée. Ce pouvoir invisible, doté d’une manne financière gigantesque (une bonne dose de blockchain et de compliance permettrait d’affecter une part non négligeable de ses richesses aux besoins légitimes des citoyens algériens qui ne profitent guère des richesses de leur sol) a cru vaciller un instant, mais un instant seulement, face aux revendications de la jeunesse algérienne : on se souvient du Hirak, ces manifestations du vendredi de la jeunesse algérienne déclenchées en février 2019. Cette irruption de la société civile dans le jeu politique a provoqué une transition tumultueuse du pouvoir de feu Abdelaziz Bouteflika à Abdelmadjid Tebboune qui n’était pas prévue au départ par l’armée.

Le problème est que, si l’armée a de quoi voir venir au vu de ses richesses incommensurables et de son organisation invisible, sa décrédibilisation l’incite à rechercher et invoquer de plus en plus des boucs émissaires pour faire oublier l’incurie de l’Etat face aux légitimes revendications du peuple algérien. 

Or le Maroc est un bouc-émissaire idéal pour l’armée sur fond de soutien au Polisario. Une bonne guerre raviverait le sentiment national algérien.

Pour l’heure, on imagine les tensions internes à l’armée algérienne, entre jusqu’aux-boutistes conservateurs (et islamisés !) et modernistes libéraux, plus enclins à lâcher du lest à la société civile algérienne et à pacifier ses relations avec Rabat. Certains pyromanes, qui se croient peut-être revenus au temps du FNL durant la Guerre d’Algérie, voudraient-ils que le Sahara devienne un sanctuaire du terrorisme islamique à de basses fins de consolidation de leur propre pouvoir ?

Le choix de la France

Dans ce conflit, si celui-ci venait à s’envenimer, la France et l’Union européenne doivent, comme les États-Unis, se ranger sans ambiguïté du côté marocain, et lui apporter le soutien diplomatique et logistique dont il a besoin.

La France est évidemment sur une corde raide : Paris se doit de ménager les deux capitales. Emmanuel Macron a notamment l’œil rivé sur son électorat français d’origine algérienne, évalué à plusieurs millions d’électeurs. Les soixante ans des Accords d’Evian seront commémorés le 18 mars 2022, à trois semaines du premier tour de l’élection présidentielle. Mais Paris n’a pas grand-chose à attendre d’Alger : nous en voulons pour preuve la surenchère mémorielle entre les deux capitales, les dirigeants français ne cessant de s’excuser des erreurs du passé tandis qu’Alger continue à prendre les Français pour les seconds bouc-émissaires de ses échecs d’aujourd’hui.

Le différend – un euphémisme – entre le Maroc et l’Algérie ne peut être vu de France comme un conflit lointain auquel nous serions étrangers. Le Maroc, qui est une monarchie de plus en plus éclairée, avec un Parlement et un gouvernement disposant de véritables prérogatives, est l’allié de la France et plus généralement de l’Occident et de ses partenaires, en particulier dans le monde arabe. Le roi Mohammed VI incarne cette modernité marocaine dont Opinion Internationale suit les pas depuis dix ans.

D’ailleurs, les points communs entre la France et le Maroc ne s’arrêtent pas à cette triste posture de bouc-émissaires d’Alger. En la matière d’ailleurs, comme nous le relevions pour le Maroc, la France a aussi vu le survol de ses avions militaires dans l’espace aérien algérien gelé depuis le 4 octobre, ce qui déstabilise les transmissions des forces françaises vers le G5 Sahel.

Les synergies Rabat – Paris sont nombreuses : Rabat lutte efficacement contre le terrorisme islamique, coopération à la maîtrise des flux migratoires. Les flux économiques, le dynamisme des diasporas marocaine et française, surtout au niveau des entrepreneurs, cimentent cette amitié.

C’est que le Maroc se modernise et poursuit un modèle de développement spécifique dont la commission présidée par Chakib Benmoussa, ambassadeur du Maroc en France pendant neuf ans et tout juste rappelé à Rabat pour devenir ministre de l’éducation nationale, du préscolaire et des sports, a tracé le chemin. Ce choix de la modernité, les dernières élections législatives, régionales et municipales au Maroc en septembre dernier, l’ont clairement exprimé : les modernistes ont écrasé les islamistes, le PJD perdant le pouvoir et la plupart des grandes villes après dix ans aux affaires.

Le roi du Maroc, Commandeur des Croyants, prône un Islam du juste milieu, qui condamne sans ambages les versions rigoristes de l’Islam et nous fait espérer que le Maroc sera le premier pays arabo-musulman à abolir la peine de mort. Nous militons en ce sens dans les années 2000 avions inauguré à Rabat le 3ème Congrès mondial contre la peine de mort qui s’était tenu quelques jours plus tard à Paris.

Enfin, le Maroc, dans les pas des fameux Accords d’Abraham, se rapproche de plus en plus d’Israël et les échanges entre les peuples marocain et israélien se multiplient, ce qui n’est évidemment pas pour plaire à Alger.

Bien entendu les différends entre nos deux pays ne manquent pas : libertés individuelles, compliance (le Maroc reste sur la liste grise du Gafi, l’organisme international de lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent), droits des femmes, inégalités sociales.

Intenses pressions diplomatiques sur Alger

On le voit avec ce tour d”horizon : si la main tendue de Rabat à Alger s’inscrit dans le dessein marocain d’une diplomatie multipolaire, surtout après sa réintégration dans l’Union africaine et le renforcement de ses liens internes dans le monde arabe, le premier enjeu de ce bras de fer, c’est certainement le leadership du continent africain.

Mais pour l’heure, il est urgent que les surenchères d’Alger qui commencent à menacer les intérêts de l’Europe, notamment en matière énergétique, mobilisent les chancelleries pour calmer les ardeurs du pouvoir algérien. 

Ce dernier est à la manœuvre, ayant obtenu de Tunis, généralement plus neutre, qu’elle s’abstienne, avec la Russie, tous deux bien isolés face aux 13 accords obtenus, lors du vote, le 29 octobre, de la résolution 2602 du Conseil de sécurité de l’ONU prolongeant le mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso).

Mais revenons à l’essentiel : les citoyens algériens et marocains sont comme des frères et s’apprécient mutuellement. Le Roi du Maroc l’a compris depuis longtemps. Il est temps qu’Alger ouvre les yeux sur ses propres réalités algériennes. Les Algériens méritent mieux que des dirigeants qui se cachent derrière des bouc-émissaires.

Michel Taube

Directeur de la publication