Actualité culturelle
12H03 - samedi 4 septembre 2021

Le dentiste d’Eugénie

 

4 septembre 1870- 4 septembre 2021

Proclamation de la République

Impératrice Eugénie

L’industrie serait la maîtresse du dix-neuvième siècle. De Dickens à Zola, elle règnerait sur les arrière-cours noircies de charbon, les grands rassemblements d’ouvriers silicosés se traînant sur le carreau des mines ou aux visages rougis du fer lorrain, tandis que la concentration du capital entre les mains d’une bourgeoisie enfin assise insulterait au dénuement de millions d’enfants, femmes et vieillards tombant comme des mouches, anémiés, parfois mutilés, les poumons en feu.

Rien n’est plus faux. La France – comme l’Angleterre des Brontë – demeure principalement rurale, campagnarde, et l’incontestable industrialisation n’exclut pas d’autres formes de progrès scientifique et technique.

Une image résume tout : L’impératrice Joséphine (1763-1814), la première femme de Napoléon, n’avait plus de dents, gâtées par le sucre des îles. Elle ne se nourrissait que de consommés, potages et crèmes glacées fort à la mode sous le Directoire. Les dentistes n’étaient encore que de piètres arracheurs de dents. Quelques décennies plus tard, tout avait changé. Une deuxième impératrice (troisième en comptant Marie-Louise, seconde épouse de Napoléon 1er) régnait sur la France. L’Espagnole Eugénie, dont le nom véritable nom, on l’oublie toujours, est Maria Eugenia de Palafox y Kirkpatrick. L’impératrice Eugénie, unique femme légitime de Napoléon III.

Le 4 septembre 1870 demeure, un siècle et demi plus tard (2021), une grande date dans l’Histoire de France. Ce dimanche-là, Gambetta, après moult incidents au Palais Bourbon, se rend à la mairie de Paris et s’adossant bravement sur le chambranle de la fenêtre centrale, proclame la troisième république. Il me semble que la cinquième république dure désormais depuis 73 ans (1959-2021), alors que la troisième ne dépassa pas soixante-dix ans (1870-1940) ; et encore les sept premières années (1870-1877) furent-elles fort peu assises et pour oser le mot, fort peu républicaines.

Joséphine de Beauharnais

Mais le fait, le petit fait qui résume tout, et justifie cette chronique, ce sont les dents de l’impératrice Eugénie. Joséphine (1763-1814) à moins de trente ans, n’avait plus une seule incisive, ni molaire, ni canine, et s’interdisait de rire (en revanche, son sourire en charma plus d’un, à commencer par un certain Corse). Mais Eugénie, elle, la belle Eugénie, impératrice des Français et épouse de Napoléon III, cette femme si élégante, disposait d’une dentition presque parfaite, et aimait en jouer.

Le dimanche 4 septembre 1870, tandis qu’à quelques centaines de mètres des Tuileries est proclamée la République -après que Napoléon III et sa postérité aient été déchus de tout droit sur la direction du pays- Eugénie se retrouve seule, absolument seule, dans le palais. Ses suivantes, ses courtisans, égaux à eux-mêmes, ont déjà filé. Et, soyons justes, nous sommes un dimanche. Certains sont à la messe, les autres barricadés dans leurs hôtels ou en route vers leurs manoirs. Eugénie ne sait que faire. Demeurer dans ce palais désert, ouvert, susceptible d’être envahi par une meute aux intentions peu amènes est exclu. Et Sa Majesté Impériale – ou ce qu’il en reste, car il n’y a plus un laquais, pas un palefrenier, etc. – va alors faire un acte d’une grande modernité, quand on y réfléchit. Accompagnée dans son exfiltration par deux ambassadeurs, dont celui d’Autriche, elle va prendre un des premiers taxis. Une femme en taxi… Puis elle va quitter les Tuileries par la rue de Rivoli et parcourir le huitième arrondissement de la Plaine Monceau pour se réfugier chez une de ses amies. Mais le vent a décidément tourné. Certaines « très chères » sont absentes, d’autres prétendent l’être. Ah ! L’amitié en politique… Finalement, après quasiment une journée passée dans le taxi, Eugénie épuisée s’échoue chez …son dentiste.

Voici où ces trop longs prolongements voulaient en venir : La première impératrice n’avait plus de dents, la deuxième (ou troisième) est sauvée par son dentiste…américain. Décidément, la modernité surgit dans ces petits riens. La dernière impératrice que la France ait connue nous rappelle l’incroyable évolution, en quelques décennies, de l’art dentaire, et l’Amérique qui va tant compter désormais dans l’Histoire montre son nez par celui du dentiste impérial. Grâce à lui, qui l’accompagnera incognito outre-Manche, Eugénie quittera la France, mais… L’Histoire est vraiment facétieuse. La belle femme aura une longue vie. Veuve dès 1873, ayant perdu son fils unique, le prince impérial massacré par les Zoulous (1879), elle quittera notre monde en 1920 après avoir eu le vrai bonheur de voir l’honneur du pays vengé, et les régions arrachées, celles d’Alsace-Lorraine (Moselle) rendues à la patrie.

Eugénie a mauvaise presse, mais ce n’est pas grave. Elle avait rendu un vrai sourire à la France. Grâce à un chirurgien-dentiste, le courageux docteur Thomas W. Evans.

Jean-Philippe de Garate

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