Afriques demain
06H55 - vendredi 17 janvier 2020

Sahel : penser et dire l’Afrique autrement. Par David Gakunzi

 

Les mots ont un pouvoir réel. Soixante ans après les indépendances africaines, comment penser, raconter, dire l’Afrique autrement ? Avec quels mots ? Avec quel langage ? Que véhiculent les narrations aujourd’hui dominantes sur le Sahel ? Regard de David Gakunzi paru sur Paris Global Forum.

Serions-nous toujours des zombis habités par le récit porté jadis par le discours colonial sur l’Afrique ? Notre regard sur ce continent serait-il, bien malgré nous, toujours dominé par des stéréotypes appartenant à une époque révolue ?

Avant les indépendances, le monopole du langage sur l’Afrique, le pouvoir de définir ce qui pouvait être dit et ce qui devait être mis sous silence revenait à l’ordre colonial. Ainsi va émerger et s’imposer  un langage péjoratif figurant le continent comme une terre sombre, fatalement problématique.

C’était hier et depuis, notre monde a radicalement évolué. Mais si l’Europe – Paris, Bruxelles, Londres, Lisbonne -, ne constitue plus la tour centrale autour de laquelle gravite l’Afrique, le pouvoir de nommer et de qualifier le continent, dit noir, demeure en grande partie situé au nord ; pouvoir traversé par des clichés négatifs, répétitifs, survivances d’une autre époque, transformés en savoirs légitimes et incontestables.

Car dès qu’il s’agit de parler de l’Afrique, que constate-t-on ? On bricole intellectuellement, on remobilise les mêmes représentations lugubres, les mêmes images dévalorisantes, les mêmes concepts congelés. On étale, non sans une certaine allégresse, comme pensée allant de soi, des éléments de langage chargés de vieux préjugés.

Que véhiculent par exemple les narrations aujourd’hui dominantes sur le djihadisme au Sahel ? Des vieilles croyances et des idées reçues plus que délabrées : le djihadisme ne serait, finalement dans cette région du monde, pas vraiment, pas tout à fait, du djihadisme mais une version du mal africain, entendez : la conséquence de l’incurie et des faiblesses intrinsèques supposées des Etats africains, le résultat direct de la corruption des élites, maladie forcément africaine, et l’aboutissement logique de l’incapacité des pouvoirs élus à relever les défis qui se posent à  leurs sociétés ! 

Certaines voix, attitrées expertes en géopolitique africaine,  vont jusqu’à regretter le passé heureux de l’époque des coups d’Etat, le bon vieux temps béni où régnait, à coups de botte et de chicote,  la loi et l’ordre ! D’autres, la raison tout aussi satisfaite, poussent le bouchon plus loin : le djihadisme ne serait au Sahel, en vérité, rien d’autre qu’une énième affaire tribale africaine,  une affaire pulsionnelle, voilée de religion,  une nouvelle manifestation de la sempiternelle querelle entre peuples pasteurs et peuples agriculteurs !

Autrement dit : l’Afrique, ce lieu par essence différent et situé de l’autre côté de la frontière, à la périphérie du reste du monde, ne serait, que voulez-vous, qu’un continent fatalement voué au chaos, à la désolation, aux massacres. Et donc…?  Le djihadisme en Afrique? A qui la faute?  Qui doit-on tenir pour responsable de ce malheur? Les Africains, répondent nos chargés de parole sur l’Afrique. C’est la faute de l’Afrique ! C’est la faute aux Africains! Le djihadisme serait un mal quasi-naturellement inévitable, un mal tropical mérité !    

Raisonnement grotesque, rudimentaire, offensant, indécent. Mise en récit du djihadisme évacuant la nature de cette peste, établissant une différence radicale entre l’Afrique et le reste du monde , terriblement choquante! Mise en récit prolongeant inconsciemment cette volonté d’autoreprésentation identitaire en opposition, en contre-pied, à une certaine image de l’Afrique et trahissant une hiérarchisation morale de la respectabilité des victimes de la barbarie djihadiste.

On ne peut s’empêcher forcément de s’interroger : comment peut-on encore, au XXIème siècle, oser énoncer avec autant de légèreté de telles inepties sur l’Afrique ?  C’est que la dissolution officielle du contrat colonial avec les décolonisations,  n’a pas été suivie par l’indispensable travail de déconstruction et de réinvention des manières de penser et de dire l’Afrique, et que de fait, le récit hérité du temps des colonies avec ses évidences primaires et ses affirmations rustiques, a fini par s’installer insidieusement dans les consciences collectives et par être intériorisé, au fil des années, comme seul et unique récit universel de référence.

Le constat est bien celui-là : six décennies après l’accession des pays africains à l’indépendance, la parole sur l’Afrique n’a pas été entièrement redistribuée et les manières de dire l’Afrique n’ont pas beaucoup évolué.

Or nous connaissons tous la puissance du langage. Les mots ont un pouvoir réel. Les mots font et font faire. La parole est une arme redoutable qui permet d’entériner ou de faire évoluer des situations. Des conditions. Des rapports de force. Dès lors comment construire une autre parole sur l’Afrique ? Comment raconter l’Afrique autrement ? Comment construire un autre langage partagé, commun ? Comment échapper à la reproduction de ces schémas mentaux renvoyant constamment à un univers naturalisant l’infériorisation ? Comment favoriser l’émergence d’une parole d’une autre texture, d’une autre fraîcheur respirant les aspérités et les nuances du vivant pour énoncer et penser autrement l’Afrique ?

Il ne s’agit pas d’occulter les échecs, les déboires, les manquements et les difficultés des Etats africains. Il ne s’agit pas de faire reculer l’indispensable devoir de dire ce qui ne va pas ; il ne s’agit pas de faire taire le devoir de critique. Il s’agit de dire le réel dans sa complexité. De favoriser l’émergence d’une rationalité plus ouverte à l’altérité de ce continent, ô combien pluriel. Il s’agit de prendre conscience que ce qui est inconscient a le pouvoir parfois de nous posséder à notre insu, de nous faire marcher, de nous faire parler, penser et agir parfois en contradiction avec ce que nous prétendons être.

On l’oublie souvent : le combat politique pour les indépendances africaines s’est d’abord déployé sur le terrain du langage. Sur la manière de dire l’Afrique et les Africains. Sur le sens et le poids des mots. La lutte des Senghor, Nkrumah et Nyerere fut d’abord, dans ses prémices, une prise de parole, un combat pour la reconquête de la parole et le droit légitime de nommer le monde. De signifier le monde dans sa pluralité. D’ouvrir le monde à la reconnaissance d’autrui.

 

David Gakunzi
Ancien fonctionnaire international, journaliste, écrivain, enseignant, David Gakunzi est connu pour son parcours d’intellectuel engagé en faveur de la promotion de la paix, de la transformation sociale et d’un mieux vivre-ensemble. David Gakunzi dirige le Paris Global Forum.
Il a vécu et travaillé en Afrique, en Europe, en Amériques du Nord et du Sud. Il a connu et rencontré au cours de son itinéraire de nombreux personnages dont Julius Nyerere, Dom Helder Camara, Nelson Mandela, Pierre Fatumbi Verger, Graca Machel … Il est à l’origine de nombreuses initiatives dont le Centre international Martin Luther King, la caravane pour la paix en Afrique, l’université africaine de la paix…

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