Monde
07H00 - samedi 28 septembre 2019

Vivre quand même. La chronique littéraire d’Anne Bassi

 

Voici deux livres qui abordent les traumatismes et leurs impacts dévastateurs, l’un par le biais de la fiction, l’autre par l’essai scientifique. Des événements marqués par la violence et une angoisse extrême peuvent briser une personne, interrompre le cours d’une vie, être enfouis et exercer une action souterraine néfaste à l’insu de la victime. Comme l’écrit le Docteur Christian Zaczyk dont nous allons évoquer le dernier livre, les expériences traumatiques passées « continuent d’influencer la personne dans la façon dont elle se perçoit dans ses relations professionnelles, amicales, et amoureuses. (…) Il est possible que ce passé intervienne à tout moment dans vos réactions à un événement, à une difficulté relationnelle, dans votre vie amoureuse sans que vous en ayez conscience… »

Le regard des autres sur la victime, la reconnaissance ou non de ce qu’elle a vécu, sont cruciaux dans le processus de guérison. C’est ce que nous montre le roman de Karine Tuil. Elle souligne à quel point le traumatisme bouleverse la vie de la victime, de son entourage, et de l’agresseur. Des vies à jamais transformées…

 

Les choses humaines. Karine Tuil, Gallimard 2019.

Alexandre est le fils unique de Jean Farel, illustre présentateur d’une chaîne de télévision, animateur d’une émission de radio et de Claire Farel, essayiste et militante féministe. Diplômé de Polytechnique, il poursuit ses études à Stanford. Appartenant à l’univers élitiste parisien, les Farel forment une famille bourgeoise, célèbre et d’apparence parfaite. Derrière cette vitrine se cache une réalité plus secrète. Jean a une double vie et Claire vit une relation avec un autre homme, père de deux filles, Noa et Mila.

Un soir, Claire suggère à Mila d’accompagner Alexandre à une fête. Après quelques réserves, la jeune fille accepte. Avec d’autres amis, ils fument et boivent. Alexandre accepte de participer à un bizutage consistant à ramener la culotte d’une jeune fille présente à la soirée. Le lendemain, leur vie bascule dans l’horreur quand Mila accuse Alexandre de l’avoir violée. C’est alors la descente aux enfers pour tous les protagonistes. Leur existence s’effondre.

Nous voilà plongés dans l’univers judiciaire rythmé par le dépôt de plainte, la mise en examen et les plaidoiries. Le procès est abordé dans toute sa complexité. C’est la parole de l’un contre celle de l’autre. Alexandre est un jeune homme à l’aise, aux mœurs libres, habitué aux relations sexuelles d’un soir. Mila est discrète et plus attachée aux traditions que défend sa mère, juive orthodoxe. Alexandre soutient qu’elle était consentante. Il parle de sexe, elle parle de viol. Nuit d’excès ? Ou viol ?

Tous les deux, authentiques et sincères n’ont pas la même culture, encore moins la même histoire et surtout pas la même relation au sexe. Deux ressentis réels, deux façons de voir la vie et deux perceptions d’une même scène. Et au final, deux vies brisées, l’une par la violence et l’humiliation, l’autre par le lynchage médiatique et la honte.

Un roman palpitant dans lequel l’auteure s’inspire de faits réels en faisant référence aux affaires Monica Lewinsky et Weinstein et au mouvement #MeToo. Elle prend le pouls de notre société contemporaine où une forme de violence « ordinaire », le sexe et les médias broient les êtres. Cette description presque clinique, sans parti pris, plonge le lecteur en apnée et fait toute l’efficacité du roman.

Au-delà de cette réflexion sur les travers de la société contemporaine, il s’agit aussi d’une histoire forte et émouvante de vies dévastées. Le lecteur s’identifie aux personnages, partage avec eux leur déshonneur. Il est emporté par la brutalité de cet univers, bouleversé par l’humiliation de Mila, agacé par l’immaturité d’Alexandre. Tout l’entourage des deux protagonistes est traversé par l’impact du traumatisme, notamment Claire, la mère d’Alexandre, qui doit renoncer à l’amour vécu avec le père de Mila et se retrouve face à ses propres contradictions : « Elle avait découvert la distorsion entre les discours engagés, humanistes, et les réalités de l’existence, l’impossible application des plus nobles idées quand les intérêts personnels mis en jeu annihilaient toute clairvoyance et engageaient tout ce qui constituait votre vie. »

Le lecteur referme le livre ému par cette une histoire tragique aux personnages crédibles, aussi attachants que complexes.

 

Guérir de ses traumatismes avec le Brainspotting. Dr Christian Zaczyk (Odile Jacob 2019)

C’est avec enthousiasme que Christian Zaczyk, médecin psychiatre et psychothérapeute, partage les expériences enrichissantes et troublantes auxquelles il est confronté dans sa pratique de la psychothérapie Brainspotting ou, en français, neuro-traitement des traumas par le champ visuel NTCV.

Formé par David Grand, concepteur américain du Brainspotting, ce livre est la consécration d’années de pratique. C’est le premier ouvrage rédigé en français qui explique comment, en utilisant le champ visuel du patient, il est possible à ce dernier de surmonter ses traumatismes récents ou anciens. L’auteur s’adresse à tout public et nous éclaire avec pédagogie sur les mystères du cerveau.

Le Brainspotting est une thérapie de connexion entre le corps et l’esprit. Son postulat initial est que le cerveau n’est pas figé et peut se remodeler, quel que soit l’âge. Les circuits neuronaux sont façonnés par nos expériences. Un traumatisme ne crée pas un état avec lequel il faudrait vivre. Dès lors, cette technique invite le cerveau à « se mettre en configuration optimale pour se réguler, s’autoréparer et reconsolider la mémoire. »

Pour cela, le thérapeute utilise le champ de vision pour détecter les endroits du cerveau dans lesquels nous conservons des traumatismes. Il se sert d’un pointeur pour trouver le bon « spot », c’est-à-dire le bon endroit, afin d’accéder au cerveau émotionnel et au corps. C’est l’une des grandes différences avec les psychothérapies traditionnelles qui impliquent uniquement le langage et la pensée.

Selon la direction de son regard, le patient n’aura pas le même accès à l’activation émotionnelle et à ce qui se passe dans son corps. Il va revivre son traumatisme, avec plus ou moins de zones de turbulences jusqu’à en sortir grâce à la régulation émotionnelle.

Le Brainspotting n’est pas seulement indiqué en cas de traumatismes aigus. Il s’adresse à toutes formes de difficultés telles que les douleurs inexpliquées, la colère, l’angoisse, les addictions, les dépressions, les phobies. Il permet aussi d’améliorer les performances sportives et artistiques. 

Au long de ces trois cent pages, nous partageons avec un très grand intérêt les vies douloureuses de Mathieu, Maryse, Nicolas, Anne, Gabriel, Loïc, Eva, Lauren et tant d’autres. Ils ont vécu des tremblements de terre, des attentats, des tsunamis et des violences sexuelles. Ils souffrent et se livrent sans succès à de longs et puissants combats internes avant d’initier cette nouvelle thérapie qui leur procure rapidement des résultats inespérés. Une méthode étonnante pour soigner les traumatismes. Il y a un avant et un après pour ceux qui ont essayé parce qu’ils avaient l’espoir de jours meilleurs. 

 

Anne Bassi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présidente de Sachinka, chroniqueuse littéraire

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