Monde
10H36 - samedi 27 juillet 2019

Mots pour maux : la chronique littéraire d’Anne Bassi

 

Présidente de Sachinka, membre du Cercle des décideurs engagés, Anne Bassi nous propose ses conseils de lecture pour l’été : « La plus précieuse des marchandises », « De retour à Birkeneau » et « « La petite fille sur la banquise », voici trois ouvrages qui mettent en lumière le pouvoir des mots.

Tout d’abord, le récit de Jean-Claude Grumberg nous transperce, musique douce et tragique d’un conte sur la Shoah où tout est dit, sans que rien ne soit expliqué. On retrouve cette simplicité dans le témoignage de Ginette Kolinka, qui évoque sa vie dans le camp de Birkenau. Avec humilité, elle parle. Elle fait œuvre de mémoire et de transmission : l’horreur s’incarne dans les mots.

Quand ils sont justes, les mots peuvent aussi guérir : c’est ce que nous apprend enfin Adélaïde Bon, qui raconte comment, victime de violences sexuelles, elle a pu peu à peu se reconstruire, en partie grâce à des paroles exactes.

Trois ouvrages dont on ne sort pas indemne et qui font jaillir une meilleure compréhension de réalités parfois indicibles.

 

 

La plus précieuse des marchandises, Jean-Claude Grumberg, Editions Grasset

Un conte pour se souvenir de la Shoah

« Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron. Non non non Non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir le nourrir ? Allons … »

Ainsi commence le conte.

1943. Tous les matins, la bûcheronne ramasse son bois et regarde les trains passer. Elle sait qu’ils contiennent de la marchandise et elle imagine un train débordant de victuailles, de vêtements et d’objets qu’elle pourrait ramasser.

Un couple déporté vers les camps de la mort. La femme n’a plus de lait pour nourrir ses jumeaux. Alors, quand le mari aperçoit par la lucarne du train une bûcheronne dans la forêt, il fait un geste désespéré. Il enveloppe d’un châle un des jumeaux, sans le choisir, il ferme les yeux et le passe par la lucarne. Le bébé tombe aux pieds de la femme.

La bûcheronne a toujours rêvé d’avoir un enfant. Le convoi 49 lui répond. Elle pense alors que c’est un cadeau de Dieu.  Elle l’appelle « ma petite marchandise ».

Le bûcheron, lui, ne veut pas d’un enfant de la race des « sans cœur », qui jettent leurs enfants des trains. Puis vient le jour où la bûcheronne lui met le bébé sur la poitrine, il sent alors une petite pulsation. Les « sans cœur » auraient donc eux aussi un cœur qui bat…

En principe, un conte a une fin heureuse, les héros retournent chez eux, les amoureux se marient et les pauvres deviennent riches. Nous laissons au lecteur le plaisir de découvrir si la petite marchandise retrouve ses parents. Dans l’univers merveilleux de cette forêt, dans son silence, résonnent le passage du train et d’un monde qui disparaît.

Le temps passe, la période de la seconde guerre mondiale s’éloigne. Il reste peu de survivants de la Shoah et les enfants de déportés vieillissent. Se pose donc la question de la transmission. Comment parler de la Shoah sans témoin direct ? Comment laisser une trace en plus des livres d’histoire ? Art Spiegelman a choisi la BD avec « Maus », Roberto Benigni, la fable cinématographique avec « La vita è bella. ». Jean-Claude Grumberg opte pour le conte, une forme qui offre au lecteur un condensé de violence, d’amour et d’espoir. Il s’adresse à tous, adultes et enfants. « Il était une fois ». Qui n’a pas succombé au pouvoir de ces quelques mots ? Et voilà le lecteur transporté dans une forêt, lieu emblématique du conte. On connaît le pouvoir quasi magique de cette forme littéraire. 

Malgré une atmosphère terrifiante et les coups de fusils, malgré l’horreur, la douceur est possible et l’Homme est capable de revoir son jugement. Tout n’est donc pas perdu d’avance. Le conte prend ainsi une dimension philosophique, sans leçon de morale ni conclusion sentencieuse.

 

De retour à Birkenau, Ginette Kolinka avec Marion Ruggieri, Editions Grasset

Survivante d’Auschwitz-Birkenau, déportée à l’âge de 19 ans avec son père, son frère et son neveu, Ginette Kolinka sera la seule à revenir, 15 mois plus tard, pesant 26 kilos. A 94 ans, et après avoir gardé le silence pendant plus de cinquante ans, elle raconte son histoire, ce à quoi elle a survécu, pour que personne n’oublie. Elle évoque aussi le retour des camps, la façon dont elle a réussi à reprendre une vie quotidienne, normale, heureuse. Et enfin ce choix, beaucoup plus tard, de revenir à Birkenau, puis de témoigner et de partager sans relâche auprès des collégiens et lycéens, la réalité du camp.

Son témoignage est poignant et précieux. D’abord parce qu’on sent qu’il aura fallu du temps avant qu’elle s’autorise, enfin, à parler. « Je ne suis pas une intellectuelle, je n’ai pas fait d’études », répète-t-elle à plusieurs reprises au long de l’ouvrage. Mais les mots ne sont pas réservés à une élite culturelle, et quand ils jaillissent enfin, le lecteur a la gorge serrée. La violence, les coups, les scènes d’inhumanité sont restées intactes dans la mémoire de Ginette Kolinka. L’humiliation de se dévêtir à l’arrivée au camp, d’être rasée sur tout le corps, les mortes que l’on enlève tous les matins, celles qu’on garde allongées auprès de soi dans l’espoir de récupérer leur ration, la faim constante et obsédante, la peur, les coups perpétuels. 

Pendant longtemps, Ginette Kolinka ne pourra pas en parler, ni avec ses sœurs, ni avec sa mère, ni avec ses voisins compatissants, ni avec la boulangère qui lui apporte régulièrement une brioche. Elle ne le pourra pas davantage avec son mari, qui a pourtant passé cinq ans dans les camps. Elle ne sera pas en mesure de le faire aux côtés d’autres survivantes. A l’exception de Simone Veil et de Marceline Loridan, Ginette Kolinka ne se souvient d’aucun visage, d’aucun nom des autres femmes du camp. La mémoire traumatique s’est mise en place.

Bien plus tard, « La Liste de Schindler » de Spielberg, puis sa participation à plusieurs associations d’anciens déportés, débloquent peu à peu cette parole. Puis, retour à Birkenau, avec des collégiens et des lycéens. L’endroit est devenu presque paisible. Des maisons ont été construites tout à côté, avec des toboggans et des jeux pour les enfants. « Je ne sais pas comment on a pu laisser faire ça, laisser des familles s’installer là où des milliers et des milliers d’enfants sont arrivés et ont été assassinés », écrit-elle.

Aux élèves, elle raconte, elle incite à la discussion et au partage.

« J’espère que vous ne pensez pas que j’ai exagéré au moins ? ». Phrase finale de l’ouvrage, bouleversante, qui éclate face à la peur que cette vérité historique soit remise en cause. Un livre de 96 pages à lire et à transmettre aux plus jeunes.

 

La petite fille sur la banquise, Adélaïde Bon, Editions Grasset

C’est l’histoire d’une petite fille que la justice n’a pas oubliée.

Adélaïde a neuf ans quand sa vie bascule dans la cage de l’escalier de son immeuble. Elle va subir ce que la police qualifiera d’attouchements sexuels. On ne cesse de lui dire qu’elle a de la « chance » : ses parents la croient, tout comme les enquêteurs. Issue d’un milieu aisé, elle pourra suivre des thérapies qui lui permettront de chercher sa voix.

De la chance, vraiment ? Pendant des années et des années, elle retournera la violence subie contre elle : boulimie, drogues, donner le change perpétuellement, être gaie pour que personne ne devine le surgissement de ces moments où des images insupportables la traversent, où elle pense à toutes les façons d’en finir. Pendant des années, elle ne relie pas l’impression de devenir folle à l’événement qui s’est produit dans la cage d’escalier. Amnésie traumatique : la mémoire s’efface parce que se souvenir est insupportable. Il y a en Adélaïde une petite fille de neuf ans qui demeure figée sur la banquise, incapable de vivre.

La guérison passera d’abord par les mots : « méduses », pour qualifier ces angoisses, tentacules géants qui la saisissent. « Viol », car c’est ce qu’elle a subi, enfant, et qui sera reconnu finalement par la justice. « Pédocriminel », au lieu de « pédophile », étymologiquement « ami des enfants… ».

Plus de 20 ans après les faits, le coupable est arrêté et est condamné à 18 ans de réclusion criminelle. La narratrice raconte le procès, la présence des autres victimes à l’audience, les vies déchirées, les proches qui commencent enfin à comprendre, l’homme qui continue à nier mais aussi la violence des expertises et les souvenirs qui remontent.

L’auteure nous livre un témoignage vital pour les victimes de violences sexuelles, et pour leurs proches. Elle explique avec clarté la mise en place de la mémoire traumatique. Si seulement la narratrice avait su tout cela, si seulement on lui avait expliqué ! ne peut-on s’empêcher de penser. Trop souvent les proches ne souhaitent plus que l’on parle de « ça ». Et la victime a peur de les ennuyer. Alors, le silence s’installe et le piège se referme.

Il y a des mots, des descriptions crues et détaillées que personne n’a envie de lire mais pour la victime, il est crucial que l’on entende sa voix. A travers l’écriture, la narratrice retrouve peu à peu son identité. Dans une langue précise, épurée et cinglante, elle nous parle d’un retour à la vie. Les mots justes transforment et guérissent. Ils permettent aussi de qualifier les faits et d’obtenir justice. La vie par l’écriture.

 

Anne Bassi

 

 

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