A votre santé
France
08H30 - dimanche 9 décembre 2018

Ancien site Wipelec de Romainville (93) : une fausse dépollution industrielle dont meurent à petit feu les riverains

 

Usine polluée abandonnée par un industriel, pouvoirs publics minimisant la gravité des faits. Pour les riverains de Romainville, la coupe est pleine. L’analyse de Raymond Taube

Lorsqu’une entreprise responsable puis l’État se défilent, privilégiant les intérêts économiques à la santé des riverains… C’est l’histoire de Romainville, en proche banlieue parisienne, un triste exemple d’une mauvaise gestion de la dépollution d’un site industriel.  

L’entreprise Wipelec, PME spécialisée dans l’usinage de précision et la découpe de métaux par voie chimique, a fermé son usine de Romainville en 2004 sans l’avoir dépolluée. L’environnement ne semble pas être la préoccupation majeure de cette société, comme l’illustre encore la nouvelle garde à vue de son gérant Guy Pelamourgue en octobre 2017, garde à vue suivie d’une mise sous contrôle judiciaire.

Désormais gérée par un administrateur judiciaire, Wipelec, dont l’usine est aujourd’hui à Meaux, n’aurait pas respecté plusieurs obligations fixées par arrêté préfectoral, notamment celle de vider une cuve de 1000 m³ de produits chimiques dangereux, ce qu’elle conteste bien évidemment par la voix de son avocat.

Mais à Romainville, la mauvaise gestion du dossier par la préfecture s’ajoute à la faute de l’entreprise. La préfecture a confirmé par courrier que les taux de pollution mesurés dans les gaz de sol sont aujourd’hui multipliés par 100 chez les riverains du site industriel. Comment en est-on arrivé à pareille absurdité ?

Malgré plusieurs arrêtés préfectoraux et des sanctions financières dépassant au total 220.000 €, Wipelec n’a cessé de reculer la dépollution, évoquant des difficultés financières. En 2009, l’entreprise dépose le bilan. Un plan de continuation est adopté en 2011, afin de préserver les emplois. En 2013, le site est vendu au fonds d’investissement Ginkgo, spécialiste de « la revalorisation durable de sites significativement pollués en Europe. » Par ailleurs, Wipelec soutient que le site était déjà pollué lorsqu’elle s’y est installée, et prétend que les habitants ont été longtemps réticents à ce que des contrôles soient effectués chez eux. Les victimes seraient responsables voire coupables, en somme ! 

L’association Romainville Sud dénonce une « dépollution » bâclée au détriment des zones environnantes habitées, alors que le risque était connu des pouvoirs publics, quatre des cinq maisons voisines testées ayant vu leurs taux augmenter pendant la dépollution en septembre 2017.

L’association avait vigoureusement dénoncé la méthode de dépollution retenue. Elle soutient que malgré les risques encourus, l’État a refusé un suivi régulier chez les riverains (suivi pourtant recommandé par l’ADEME dès 2015), et a par conséquent sciemment mis en danger les habitants de Romainville, au bénéfice d’une future opération immobilière. Elle dénonce que l’état calamiteux de la pollution autour du site n’ait pas été rendu public malgré ses démarches, et le fait que le permis de construire sur le site a été accordé au mépris d’une réalité gravissime que l’on dissimule aux riverains, au nom d’intérêts économiques.

Pour les riverains de l’ancienne usine Wipelec, la pilule est très amère. Ils ont le sentiment d’une trahison multiple, d’abord des industriels, puis du Préfet de Seine-Saint-Denis. Ils ont confié leurs intérêts à une avocate, et pas n’importe laquelle puis Maître Marie-Odile Bertella-Geffroy avait créé dans les années 80, lorsqu’elle était magistrate, le pôle de santé publique du Tribunal de Grande Instance de Paris.

Comme le dit Frédéric Moreau-Sevin, co-animateur de l’association, « nous avons le sentiment d’être des délaissés de la République ! Malgré le recensement de plus de trente cas de décès ou de maladies graves potentiellement liés à la pollution, aucune action sanitaire n’est menée par les pouvoirs publics. De fait, non seulement, le pollueur n’est pas payeur, mais, en plus, il récidive sur d’autres sites habités et sites naturels. L’État, comme les collectivités locales, est défaillant à protéger les citoyens des pollutions industriels et à organiser une dépollution efficace et maîtrisée. Le risque et l’impact sanitaire sont minimisés par ces mêmes autorités publiques afin de garantir la rentabilité d’opérations immobilières : construire du neuf sur une nappe de pollution, laisser les habitants baigner dans leur cocktail chimique… »

Et Frédéric Moreau-Sevin de conclure : « on dirait que, en pariant sur la lenteur de la justice, lesprotagonistes de ce drame n’attendent qu’une chose : que tous meurent à petit feu… »

 

Raymond Taube, rédacteur en chef d’Opinion Internationale, chef de rubrique « A votre santé » et directeur de le l’IDP – Institut de Droit Pratique

Directeur de l'Institut de Droit Pratique