Et en même temps...
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08H44 - lundi 8 janvier 2018

Macron, hypnotiseur des foules… La chronique d’Elodie Mielczareck

lundi 8 janvier 2018 - 08H44

Cette chronique d’Elodie Mielczareck s’inscrit dans la nouvelle rubrique d’Opinion Internationale, «Et en même temps… Nos années Macron».

 

Deux événements de communication – passés presque inaperçus – ont retenu notre attention en 2017 : tout d’abord, le visage fermé et le ton agacé de Philippe Martinez, devant les micros des journalistes, juste avant de rencontrer le Président de la République au sujet de la loi travail le 23 mai 2017. A la sortie de l’entrevue, la dynamique corporelle du représentant syndicaliste était très différente : souriante et apaisée. Il y eut ensuite l’interview d’Emmanuel Macron le 15 octobre 2017 sur TF1 et LCI qui se transforma davantage en monologue, face à des journalistes parfois médusés et suspendus à ses lèvres…

Bien sûr, il y a le talent et le charisme… Et quoi d’autres ? En s’intéressant de près aux techniques utilisées en hypnose – des plus théâtrales lors des shows à la Mesmer aux plus médicales réalisées lors d’interventions chirurgicales – on s’aperçoit que certaines de ces techniques sont reprises et présentes dans les discours énoncés par Emmanuel Macron.

Ce dernier, grand adepte de la communication américaine et « fan » du Président Obama n’hésite pas à reprendre les mêmes techniques de conditionnement. Le psychologue Marco Della Luna et le neuro-psychiatre Paolo Cioni – auteurs de l’ouvrage Neuro-esclaves – ont  ainsi parlé d’« hypnobama ».  Voici les cinq principales clefs d’entrée utilisées en hypnose conversationnelle, et que nous avons pu retrouver dans le discours des vœux présidentiels le 31 décembre dernier.

La métaphore émotionnelle pour anesthésier l’esprit critique…

Dès la première minute du discours, Emmanuel Macron frappe fort avec un argumentaire tourné vers le « pathos » en évoquant la « maladie », la « souffrance » ou encore la « solitude » de certains au moment de ces fêtes familiales : « je sais aussi que.. plusieurs d’entre vous ce soir souffrent, sont seuls ou sont malades (…) alors à nos concitoyens qui sont dans cette situation, je veux dire (…) qu’ils appartiennent à une grande Nation et que les 1.000 fils tendus qui nous tiennent sont plus forts que leur solitude et je leur adresse une pensée fraternelle (…) ».

Ce registre fortement émotionnel trouve son acmé dans la métaphore des « mille fils tendus ».  Le fait que cette « métaphore émotionnelle » se trouve en début de discours est loin d’être le fruit du hasard. Elle permet de mettre le téléspectateur dans un certain état d’esprit. Parler au cerveau « émotionnel » permet de diminuer l’aspect critique et le scepticisme de ses auditeurs. Ressort connu depuis longtemps par les professionnels de la pub. Le discours politique devient-il un produit à vendre ?

L’utilisation fréquente du « vous » qui permet une implication active de l’auditoire, moins concentré sur le contenu du propos…

Le « vous » est un des pronoms qui est revenu le plus fréquemment, avec le « je » royal. Fait notable car dans les discours de ces prédécesseurs – Nicolas Sarkozy et François Hollande, notamment – seuls les « je » et les « nous » étaient présents.

Le « vous » permet une interpellation directe. Deux conséquences majeures : l’implication mécanique de l’auditoire qui permet d’hypnotiser une personne en utilisant le « je ». Il permet une demande habile et laisse la place au « faire faire », autrement dit à une dimension plus active : « demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour votre pays (…) dites-vous à chaque instant que vous avez quelque chose à faire pour la Nation ».

Le discours très projectif avec un futur sans date et un lexique tourné vers l’imaginaire, afin de moins penser le temps présent…

Autre fait notable, l’utilisation d’un futur récurrent. Mais ce futur est un futur sans date, qui rappelle un peu trop le « on se rappelle » dont chacun a déjà fait l’expérience. D’ailleurs, Emmanuel Macron diffère de François Hollande sur cette dimension : il se refuse à faire la comptabilité de ses quelques mois de présidence, pour mieux se concentrer sur une avenir qui n’existe pas encore (« l’année 2017 s’achève et je ne veux pas passer trop de temps à revenir sur celle-ci »).

Futur sans engagement pour le locuteur, il permet toutefois à l’auditoire de se projeter beaucoup plus facilement vers un imaginaire agréable et plaisant. Le discours devient ainsi le lieu de tous les possibles. Par exemple, l’Europe devient le lieu d’une Utopie où se réalise le vivre ensemble en toute harmonie : « ce socle commun (…) un imaginaire dont nous avons besoin (…) un imaginaire d’avenir où chacune et chacun doit pouvoir se retrouver ».

La congruence ou l’alignement entre le verbal et le non-verbal…

Le nouveau Président a fait d’énormes progrès dans ses prises de paroles en public. Alors que les débuts de la campagne présidentielle faisaient place à des mains levées de manière christique et à un ton de voix caricatural qui lui a été reproché, le nouveau Président sait maintenant faire preuve de « naturel ». Le rythme de la voix a été travaillé : le débit est beaucoup plus lent, les pauses nombreuses et souvent à des endroits stratégiques (avant des mots importants), alternance de phases monocordes et dynamiques. De même, les gestes ne sont pas laissés au hasard. Ainsi l’appui vocal sur le mot « ensemble » accompagné du poing fermé veut marquer la détermination du Président. Tout cela est travaillé, mais le résultat semble rester « naturel ».


L’utilisation de valeurs très abstraites pour parler à tout le monde sans soulever de contradiction…

Fait sans doute le plus problématique, la surreprésentation des valeurs abstraites dans les discours présidentiels, quels qu’ils soient. Emmanuel Macron sait manier la langue et la philosophie du langage. Il a bien compris qu’entre le mot prononcé (son signifiant) et le mot tel que chacun se le représente en tête (son signifié), il y a un fossé.

Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, le mot « Fraternité » émis par Emmanuel Macron, nous l’avons tous entendu, il a une signification que nous partageons à peu près. Et c’est dans cet « à-peu-près » que se glissent les divergences de représentations. Mais ces divergences ne seront jamais discutées. Rester flou et abstrait, voici la ligne de conduite que semble privilégier notre Président de la République. Il fixe le cap et construit l’Utopie, mais concrètement ? Précisément ? Qu’envisage-t-il pour améliorer la « cohésion sociale » ? Quel programme va-t-il mettre en place pour lutter contre le sexisme ? Quelles réformes économiques va-t-il mener dans cette Europe qu’il souhaite « souveraine, plus unie, plus démocratique ? ». Peu de réponses sont apportées. Les valeurs abstraites forment le socle de la langue de bois.

Elodie Mielczareck

Sémiologue, analyste du langage verbal et non verbal (www.analysedulangage.com), chroniqueuse Opinion Internationale, Elodie Mielczareck est l’auteure de « Déjouez les manipulateurs – l’art du mensonge au quotidien » (Ed. nouveau Monde, 2016).