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08H45 - mardi 17 octobre 2017

France et Indianocéanie, épidémie de peste à Madagascar, COP23 : entretien avec S.E.M. Hamada Madi (Boléro), SG de la Commission de l’Océan Indien

mardi 17 octobre 2017 - 08H45

Le secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien qui comprend l’Union des Comores, la France (à travers l’île de la Réunion), Madagascar, Maurice et Seychelles, a accordé un entretien à Opinion Internationale. A la tête de cette organisation depuis juillet 2016, Hamada Madi Boléro est l’ancien Chef du gouvernement (et un temps président de la République par intérim) de la République Fédérale Islamique des Comores. A quelques semaines de la COP23 qui ouvrira à Bonn sous présidence fidjienne (cette île Etat du Pacifique menacée par la montée des eaux comme de nombreuses îles dans l’Océan Indien), tour d’horizon de l’actualité avec un des hommes forts de la région.

 

Monsieur le Secrétaire général, la Commission de l’océan Indien (COI) a tenu son Conseil des ministres extraordinaire à Maurice les 2 et 3 octobre. Quel bilan en tirez-vous ?

Le bilan tient en deux mots : coopération renforcée. Le débat autour du changement d’appellation de la Commission de l’océan Indien en Communauté de l’océan Indien s’inscrit dans cet esprit. Il y a la volonté de nos États d’approfondir l’action de leur organisation comme instrument de solidarité naturelle entre nos îles.

A bientôt 35 ans, c’est l’âge de la maturité pour un Homme comme pour une organisation. Il est donc normal et légitime que les États souhaitent réformer cette institution qui est la leur pour qu’elle exprime leur ambition collective et pour qu’elle puisse répondre davantage encore aux défis concrets auxquels font face nos pays et nos îles. Le Conseil des ministres de la COI a d’ailleurs décidé de l’organisation de deux réunions ministérielles de grande importance au premier trimestre 2018 : la première sur la sécurité maritime, c’est le prérequis de la croissance pour nos îles, et, la seconde sur la sécurité alimentaire, un enjeu de taille pour nos pays alors que Madagascar est naturellement en mesure d’être notre Grenier.

 

La France est une des premières puissances maritimes mondiales et est représentée dans votre organisation par l’Ile de la Réunion. Quelle place devrait tenir, selon vous, dans le rayonnement de la France, le concept d’Indianocéanie que vous développez ?

L’Indianocéanie est un terme récent puisqu’il date des années 60 et il nous vient non d’un géographe ou d’un politique mais d’un poète. Un poète mauricien en l’occurrence, Camille de Rauville, pour qui la littérature d’expression française de nos îles exprimait « un nouvel humanisme au cœur de l’océan Indien ». De Rauville parlait de la diversité qui nous caractérise et de nos héritages variés et imbriqués qui « ne contrecarrent point les convergences ».

L’Indianocéanie, c’est donc cette région insulaire qui est un carrefour de civilisations où la francophonie occupe une place éminente. Ce concept culturel et anthropologique de l’Indianocéanie a un peu évolué au fil du temps et il exprime maintenant une volonté de vivre ensemble, de travailler ensemble, de se projeter ensemble entre îles sœurs dans le grand bain d’un monde globalisé.

Quant à la France, je ne saurai évidemment parler en son nom. Ma perception est que l’Indianocéanie est un espace géographique, humain et culturel qui lui est, à l’évidence, très familier. Elle y a apporté la force de sa langue et une certaine représentation du monde qui ne s’est pas évanouie avec la fin de l’époque coloniale. C’est donc à elle d’en faire le meilleur usage et d’abord pour toute notre région.

 

La santé fait partie des axes stratégiques de votre Commission. Madagascar, qui en est membre, est frappée par une épidémie de peste pulmonaire. Comment gérez-vous la situation ?

Face à cette épidémie, le réseau de Surveillance épidémiologique et de gestion des alertes (SEGA) de la COI est totalement mobilisé. Dès l’apparition des premiers cas, l’information a été partagée au sein du réseau régional. Compte tenu de la propagation de la maladie, notamment en milieu urbain, la COI s’est rapidement joint au Réseau mondial d’alerte et d’action en cas d’épidémie (GOARN) de l’OMS pour renforcer le dispositif international.

Mais nous avons été plus loin que le partage d’information : deux épidémiologistes de terrain de notre Unité de veille sanitaire participent à Madagascar aux actions du GOARN pour une durée de quatre à six semaines. Ces spécialistes ont une excellente connaissance du terrain. La mise à disposition de ces experts est complétée par des dons de matériels, comme 200 équipements de protection individuelle de type 4, le soutien financier aux activités d’investigation et de recherche de contacts, ou encore la fourniture aux Comores, à Maurice et aux Seychelles, via l’Institut Pasteur de Madagascar, de kits de diagnostic rapide.

 

Nous sommes à quelques semaines de la COP23 qui sera présidée par les Fidji qui partagent, j’imagine, des problématiques communes avec vous. Qu’attendent concrètement les Etats insulaires de la COP23 ?

Effectivement, malgré notre éloignement, les îles du Pacifique partagent avec nous autres, îles de l’océan Indien, des préoccupations similaires. Nous parlons d’ailleurs le même langage dans les réunions internationales et nous travaillons même en réseau au sein du Partenariat mondial pour les îles.

Concrètement, de la COP23 nous attendons d’abord qu’elle maintienne la pression sur la communauté internationale pour imiter l’augmentation de température à 1,5 degré Celsius d’ici 2100. Sinon nous risquons d’aller à la catastrophe avec des migrations climatiques massives. Nous serons également très attentifs au renforcement de la résilience des Petits Etats insulaires en développement aux effets du changement climatique, en particulier les catastrophes naturelles et la montée du niveau des mers.

Tout cela demande évidemment de gros moyens. Et je souhaite ardemment que nos Petits Etats insulaires puissent avoir accès de façon prioritaire aux financements de l’adaptation.

 

Permettez-moi de vous poser quelques questions plus personnelles. Vous êtes un des leaders politiques des Comores. Comment jugez-vous les relations de votre pays avec la nouvelle administration Macron ?

Ma fonction de Secrétaire général de la COI ne m’autorise pas à commenter les relations bilatérales, fussent-elles entre mon pays et la France qui sont tous deux des Etats membres de notre organisation. Cette question, c’est aux représentants des administrations Azali et Macron que vous devez la poser. Cela étant dit, je précise que les relations au sein de la COI, entre chacun des Etats membres, permettent à notre organisation de porter sereinement leurs ambitions communes pour l’Indianocéanie et de piloter des programmes variés et concrets qui répondent aux besoins spécifiques de nos espaces insulaires et de nos populations, la population française de La Réunion comme la population comorienne.

 

D‘où vous vient et que signifie votre beau surnom Boléro ?

Pour tout vous dire, ce n’est pas le mien. Du moins pas officiellement, sur l’état civil. Ce surnom, qui m’est indissociable, surtout dans le contexte comorien, me vient de loin. C’est une jolie histoire. Mon père, qui est de la Grande Comore, a épousé une jeune fille de l’île de Mohéli. A cette époque, avant la décolonisation, on parlait de « Madagascar et dépendances », entendez par là les Comores. Mon père a vécu un temps sur la Grande Ile. De retour aux Comores, lors d’un bal, il s’est mis à danser sur une musique qui n’a pas manqué de susciter la curiosité. « C’est quoi cette danse ? ». Sa réponse d’alors, c’est mon nom d’aujourd’hui : « le boléro ». Tout le monde s’est donc mis à l’appeler ainsi, Boléro, à tel point que ce surnom est devenu le nom de toute ma famille. Et c’est d’autant plus heureux que des Hamada Madi, aux Comores, il y en a beaucoup !

 

Enfin, pour reprendre le titre de notre magazine, auriez-vous un message à délivrer à l’opinion internationale ?

Mon message, c’est en fait un plaidoyer pour que le monde tienne compte de la fragilité intrinsèque de nos îles. Les Etats insulaires font face avec plus de sévérité qu’aucun autre aux crises, plus particulièrement à la crise climatique. Regardez Saint Martin, regardez Porto Rico. Et encore je cite là des cas d’îles qui dépendent de pays riches et puissants. Alors, imaginez notre angoisse dans l’océan Indien où, à l’exception de La Réunion, nous ne dépendons que de nous même ! Je souligne au passage que les îles en développement contribuent dans le monde à moins d’1% des émissions de gaz à effet de serre mais qu’elles en sont les premières victimes.

Voilà pourquoi la défense des intérêts insulaires est l’une des principales missions de la COI. C’est pourquoi la COI a plaidé, d’ailleurs avec succès, lors de la Conférence de Samoa en 2014 en faveur d’un traitement spécifique et différencié des Petits Etats insulaires en développement au sein de la communauté internationale. C’est pourquoi la COI a été très active à l’occasion de la COP21 où elle a travaillé main dans la main avec la France et l’Union européenne. Maintenant, ces déclarations de principe demandent à être inscrites dans le droit international public et surtout elles demandent à être suivies d’effet par les politiques d’aide au développement de nos bailleurs. Au moment où l’Union européenne s’apprête à mettre fin en 2020 au modèle d’accord ACP dit « Accords de Cotonou », ce qui nous soucie, je suis très heureux de voir aussi de nouvelles sources de financements innovantes se mettre en place comme le Fonds vert pour le climat.  

 

Propos recueillis par Michel Taube

Directeur de la publication