Imagine France
12H33 - lundi 9 octobre 2017

Mon médecin est un smartphone. La chronique de Philippe Boyer

 

« La santé, c’est la vie dans le silence des organes ». Si cette formule du chirurgien René Leriche, datant de 1936, fait encore référence, il se peut que, dans un futur proche, cette définition évolue vers l’idée que « la santé c’est le lien qui nous unit à notre smartphone ». Connectée, personnalisée et prédictive, la santé est un plein bouleversement du fait du numérique, des nanotechnologies, des objets connectés et de la croissance exponentielle des capacités de stockage de données. Le tout au service d’un nouveau rapport au corps et à la mort. Dans une société où la demande de santé est croissante et où il sera peut-être possible de vivre plus longtemps grâce à la détection de maladies par et grâce aux nouvelles technologies, une nouvelle frontière médicale s’ouvre pour nous permettre de vivre mieux et faire en sorte que la prévention l’emporte sur la guérison. Consultation et traitement à distance, robots chirurgicaux, solutions de pharmaco-génomique pour identifier les maladies probables, pharmacopée personnalisée, transhumanisme pour repousser les limites de la mort… presque rien ne semble résister aux ambitions de cette e-santé.

 

La santé, secteur d’avenir 

Attirés par un secteur aux potentiels économiques énormes, Google, IBM, Apple, Microsoft… se sont tous lancés sur ce secteur prometteur. Seuls ou via des alliances avec de grands laboratoires et/ou des startups pionnières, ces firmes technologiques parient sur le fait que la médecine de demain sera moins curative que préventive. Des propositions ambitieuses sont émises par les acteurs du secteur, comme le club e-santé du CEPS et son président Patrice Cristofini. Il faut dire que les avancées technologiques permettant d’envisager une telle médecine ne relèvent plus de scénarios de science-fiction. Nourris à l’intelligence artificielle et aux algorithmes, les systèmes-experts deviennent les nouveaux alliés des médecins. Grâce au Big Data santé, alimenté par les connaissances provenant de la recherche médicale, de nouveaux diagnostics, beaucoup plus précis, peuvent à présent être établis grâce à de gigantesques bases de données. Qu’il s’agisse de la guérison de cas de cancer, de la détection de la pneumonie ou de la lutte contre des pathologies particulières dues à l’asthme, l’arthrite ou le diabète, les groupes pharmaceutiques et le corps médical s’ouvrent à de nouveaux partenariats avec les acteurs du numérique. Les applications concrètes au cœur de ces nouvelles alliances ne manquent pas : Watson d’IBM, système d’intelligence artificielle, pour proposer de nouvelles pistes de diagnostic de cas de cancer ou encore DeepMind de Google pour assister les hôpitaux londoniens à l’analyse des parcours de soins et des dossiers médicaux de près de 2 millions de patients… 

Le numérique amène la médecine, jusque là science du corps, à se transformer en une science de l’information. Croisées avec la connaissance de notre patrimoine génétique, nos données de santé acquièrent ainsi une incontestable valeur qui permet non seulement de mieux nous connaître, et être ainsi en mesure de réaliser des diagnostics médicaux prédictifs, tout en donnant la possibilité d’identifier des personnes à risques. De ce fait, cette numérisation médicale couplée au progrès de la génétique peut être à l’origine de dangers : les individus qui auraient des tests génétiques positifs, leur prédisant une absence de risque à des maladies, pourraient plus facilement contracter une assurance à des conditions avantageuses. Pour les autres, à la santé fragile et au patrimoine génétique à risque, leurs primes d’assurance pourraient être plus élevées. Dans ce scénario, rien n’empêcherait alors les entreprises du web de sélectionner elles-mêmes les « bons » et les « mauvais » profils en croisant les informations personnelles glanées sur les réseaux internet avec d’autres sources d’informations disponibles en provenance des individus eux-mêmes (dès lors qu’ils seraient les porteurs d’objets connectés), d’assureurs ou d’institutions médicales. Cette prédiction questionnant l’avenir de l’égalité devant les soins et de la solidarité n’a pas échappé aux autorités régulatrices conscientes que l’e-santé se doit d’être régulée. Tant le Livre Blanc du Conseil national de l’Ordre des médecins que le rapport Stratégie nationale e-santé 2020 du ministère de la Santé précisent que « la puissance publique travaillera avec les institutions et entreprises du secteur pour notamment clarifier les modalités de financement de ces divers outils d’e-santé : dossier médical partagé, plateformes de télémédecine… » car « les usages de la e-santé ne pourront s’ancrer durablement dans les pratiques sans un environnement de confiance. Cet environnement suppose que les utilisateurs, patients ou professionnels de santé, soient guidés dans leurs choix de solutions et puissent vérifier quelles garanties de qualité et de fiabilité entourent les applications et les appareils ».

 

Tous médecins ?

Cette e-santé qui se construit grâce aux algorithmes et aux données personnelles alimente également les secteurs de l’auto-médecine et de la télémédecine. Grâce à la profusion d’applications disponibles (citons notamment CitizenDoc qui permet de faire de la prévention et d’orienter le patient vers son médecin à temps en cas de symptôme inquiétant), d’objets connectés et de sites internet de téléconsultations, l’auto-diagnostic, l’auto-prescription et l’auto-guérison n’ont jamais été aussi faciles. Cette mode de la mesure permanente de soi (« quantified-self ») permettant à chacun de s’autoproclamer « médecin » n’en est qu’à son début à l’heure où le plan e-Santé 2020, lancé il y a quelques mois, a pour ambition d’ouvrir encore plus largement ce marché aux nouvelles applications de suivi à distance « pour notamment répondre aux besoins des citoyens de façon équivalente dans tous les territoires« . 

Cette auto-médecine couplée au fait que la santé est le nouveau terrain de jeu des géants du numérique finira-t-elle par remplacer le médecin ? A en croire un sondage, nous n’en sommes pas encore là : si pour 43% des personnes interrogées, elles utilisent couramment une application connectée qui mesure leur état de santé, elles reconnaissent avoir une confiance relative dans ces technologies. En clair, le lien humain, gage de confiance, semble encore avoir un rôle central. Dans son livre blanc sur l’e-santé, le Conseil de l’Ordre des Médecins ne dit pas autre chose. Parmi ses recommandations, figure le fait que ces « dispositifs de-santé, sous réserve de leur fiabilité, peuvent contribuer à améliorer l’adhésion des patients aux conseils de prévention, d’hygiène de vie et aux protocoles de soins, à faciliter les contacts entre les médecins et les patients. » Dit autrement, à la machine, les pré-diagnostics et la prévention active, et aux médecins, libérés des tâches routinières, de se centrer plus que jamais sur la relation avec leurs patients grâce à ces nouveaux outils technologiques. Point de vue que n’aurait peut-être pas démenti le bon Docteur Knock de Jules Romains : «Naturellement, si vous allez leur dire qu’ils se portent bien, ils ne demandent qu’à vous croire… » et d’imaginer, presque un siècle après la première représentation de cette pièce de théâtre, aujourd’hui portée au cinéma avec l’artiste Omar Sy, de pouvoir rajouter « ….si c’est leur appli qui le confirme, ils en seront convaincus ».

 

 

Philippe BOYER

Philippe Boyer est un blogueur reconnu en matière de numérique et d’innovation. Ses écrits paraissent régulièrement dans la presse économique et digitale : La Tribune, Les Echos, Forbes France, Siècle Digitale, Opinion Internationale…

Il est actuellement Directeur de l’innovation d’un des plus importants groupes immobiliers européens.

Conférencier et écrivain, Philippe Boyer est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les thématiques du numérique : « Ville connectée – vies transformées – Notre prochaine utopie ? » (2015) et « Nos réalités augmentées. Ces 0 et ces 1 qui envahissent nos vies » (2017).

Diplômé de Sciences-Po Aix et de l’EM Lyon (MBA), Philippe Boyer a exercé diverses fonctions communication, marketing et développement dans des groupes liés à l’immobilier et aux services urbains.

Lisez le blog de Philippe Boyer.

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