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15H34 - mercredi 16 mars 2022
France

L’abstention, premier parti de France

 

Pure fiction comptable et politique : l’abstentionnisme des électeurs au premier tour de la présidentielle en 2017 aurait battu Emmanuel Macron s’il avait été comptabilisé. Cinq ans plus tard, l’abstention menace le taux de participation d’un scrutin moins suivi qu’habituellement. Un choix qui traduit paradoxalement un engagement parfois politique.

La course à l’Elysée fait marcher de moins en moins d’électeurs. Déclinante, l’intention de vote au premier tour de 2022 se tasse désormais à 70 %. C’est, étant donné l’abstention record de 30 millions d’électeurs aux élections locales de 2021, une tendance qui risque de rabattre les cartes des candidats le 10 avril prochain. D’autant plus que l’enjeu de la présidentielle de 2017 mobilisait davantage selon la même source. 74 % exprimaient en effet leur désir de se rendre aux urnes à deux mois du premier tour, soit 4 % de plus que le 10 février dernier.

Cette tendance à l’abstention, Jean-Yves Dormagen l’explique en partie par une issue du scrutin « qui semble déjà être jouée d’avance ». Sauf revirement imprévisible de situation, « on a non seulement l’impression que la gauche ne peut pas remporter cette élection, mais aussi qu’elle ne sera pas au second tour de toute façon », analyse le fondateur de l’institut de sondage Cluster17. Une partie non-négligeable de l’échiquier politique paraît hors du peloton de tête avant même le sprint final. A contrario, la faible capacité à fédérer des autres candidats, que ce soient Anne Hidalgo (2 %) ou Yannick Jadot (5 %), conjuguée aux sondages pronostiquant une avance significative pour Emmanuel Macron, annoncé ce mercredi 16 mars à 31 %, risquent d’annihilier toute effervescence autour du scrutin.

« Cette élection semble peu ouverte par rapport aux précédentes qui paraissaient plus serrées. Je pense au premier tour de la présidentielle de 2017 et à la double confrontation de Nicolas Sarkozy face à Ségolène Royal en 2007, puis contre François Hollande en 2012, complète le président-fondateur de Cluster17. Cette fois, la plupart des électeurs ont intériorisé le fait que le président sortant allait sans doute gagner ».

Précision : Sondage IFOP – Fiducial 2022 sur les intentions de vote d’un échantillon pour Paris Match , LCI  et Sud Radio le 15 mars 2022.

 

Une lassitude du droit de vote de longue haleine

Outre les Français en droit de voter usant de l’abstention pour saper leur consentement à être dirigés, une part grossissante de l’électorat se montre plus perplexe quant à l’utilité d’aller voter au fur et à mesure des scrutins. Au premier rang, les jeunes, qui représentent la catégorie d’électeurs la plus abstentionniste. 87 % des 18-24 ans ont dédaigné les élections locales de juin dernier. Si Jean-Yves Dormagen observe « un scepticisme envers la classe politique qui est probablement à son maximum », l’indifférence et l’ennui que génère l’issue des scrutins se propagent au-delà des électeurs les moins mûrs.

D’un côté, le rapport au vote des générations post-baby boom de 1960, et encore plus concernant celui des années 2000, semble intermittent. « Généralement, dès les législatives, les jeunes qui ont voté six semaines auparavant à la présidentielle se passent de se rendre aux urnes », se souvient le numéro 1 de Cluster17. À l’opposé, les électeurs nés avant les années 1940 considèrent toujours le vote comme un devoir. À force cependant d’être déçus, à la fois par la gestion politique de la pandémie et de l’intérêt décroissant qu’engendre leur sort du côté des élus, leur participation aux suffrages n’est plus systématique.

La participation électorale aux présidentielles selon l’âge. Source : Insee, la participation électorale en 2017.

 

L’abstention « hors-jeu » première responsable des taux de participation en berne

Mais plus encore que la déception récente des électeurs, c’est bien la désaffiliation complète à la politique de plus en plus de Français qui engendre une montée des abstentions. Certes, le profil type de l’électeur qui se dispense de donner sa voix, les spécialistes le connaissent : Il est plutôt jeune et peu diplômé. « À fortiori s’il habite dans des quartiers très populaires et qu’il est issu de l’immigration », ajoutent successivement Jean-Yves Dormagen et Gildas Tanguy, maître de conférences à Sciences Po Toulouse.

Il y a cependant une part chaque jour plus large de l’électorat qui se démobilise de la vie démocratique. « Parfois, ils sont mal inscrits sur les listes électorales, d’autres fois, ils ne le sont même pas, relate le conférencier toulousain avant de préciser : On parle ici d’abstention ‘‘hors-jeu’’, c’est-à-dire hors du jeu politique ». La distinction avec les abstentionnistes « dans le jeu » réside dans l’apathie certaine qu’ils consacrent envers les élus et les scrutins. Cette mise en retrait du jeu politique définit aujourd’hui la majorité des Français ne se rendant pas aux urnes. Les rares abstentionnistes « dans le jeu » expliquent leur absence de vote par un choix « souvent très politique » enrichit Gildas Tanguy, tempérant toutefois : « L’offre politique proposée ne leur paraît pas assez convaincante pour exercer leur droit de vote. Il s’agit dans ce cas d’une marque de désapprobation politique consciente ».

 

La politique autrement

L’action oui, mais les urnes, ce ne sera pas pour cette fois. David Merlo fait partie de la résiduelle part d’abstentionnistes « dans le jeu ». S’abstenir ne signifie pas se désintéresser selon lui. Du moins, l’argumentaire du bénévole depuis 7 ans pour Action contre la faim plaide en la faveur d’une mise en retrait lucide : « Je demeure attentif à ce qu’il se passe. J’ai même regardé les primaires d’un parti, puis les meetings d’une autre famille politique, qui n’obtiendront jamais ma voix ».

Même si le Dijonnais de 31 ans a au travers de la gorge le manque d’intérêt de l’Etat pour le reste de la planète, il ne reste pas bras ballants. Agir passe par la sensibilisation que l’homme tente de partager au grand public à propos de la sous-nutrition dans le monde. Il milite de cette façon contre le laxisme du gouvernement « qui a une zone d’action et un impact moindres par rapport aux ONG », alors que l’Etat pourrait faire plus d’après lui. Et cette manière de se connecter au monde « fait état d’une démarche politique », rappelle l’enseignant-chercheur Gildas Tanguy. La lutte sociale, en passant par les grèves et les manifestations, en font aussi partie : « La politique ne se résume pas au vote. Les jeunes sont majoritairement les électeurs les plus abstentionnistes en valeur absolue. Certes. Mais leur engagement dans la vie politique nationale a lieu autrement. Il se fait au travers d’engagements associatifs ou de revendications citoyennes. La tranche d’âge la plus représentée parmi les bénévoles concerne les jeunes adultes. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que d’autres formes de participation à la vie démocratique existent. Je pense notamment à la démocratie participative ».

 

L’échéance cruciale du 10 avril

L’abstention ronge les démocraties. Pour autant, elles ne les remettent pas en cause. D’après Gildas Tanguy, « ce phénomène est inévitable dans toute grande démocratie ». A l’exception près de la présidentielle américaine de 2020 enregistrant une participation record (66,9 %), et de la relative stabilité du taux de participation en Allemagne. Notamment en raison du vote à distance dont l’usage est répandu outre-Rhin.

Le taux de participation par pays aux européennes de 2019. Source : Parlement européen. Crédit : Statista

Même les électeurs qui revendiquent leur désaccord avec la démocratie française, qui sont souvent des abstentionnistes « hors du jeu », font finalement preuve d’une démarche politique dans leurs actions de lutte. Croire qu’ils sont complètement déconnectés ? Peine perdue. « L’important élément qui pourrait néanmoins faire de l’abstention un danger pour la démocratie est l’état de fatigue qui plane autour des élections », estime Jean-Yves Dormagen. Son cabinet de sondage Cluster17 a mis en évidence la question de l’importance de la présidentielle 2022. Et parmi les sondés, interrogés du 1er au 5 février derniers, 39 % croient que les choses resteront à peu près les mêmes quel que soit le président élu. Pourcentage qui suscite la réaction de Gildas Tanguy : « Il faut donc tempérer, mais rester méfiants. Je pense que la démocratie n’est pas en état d’alerte tant que le taux de participation à la présidentielle dépasse les 70 % au premier tour ». Pour l’heure, le rapport se veut distant entre le citoyen et la vie politique. Il existe cependant. Et le manque de participation aux derniers scrutins est révélateur d’un symptôme de mal-être démocratique ne datant pas d’hier.

 

Noé Kolanek

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