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09H35 - mardi 10 juin 2014

Pr. Bernard Simiti : « Le sentiment de se sentir unis comme des frères continue d’animer les Centrafricains »

mardi 10 juin 2014 - 09H35

Le dimanche 30 mars 2014 à Bangui, Opinion Internationale a organisé, avec le soutien de la fondation Joseph Ichame Kamach, un événement en hommage à Barthélémy Boganda, le père de l’indépendance Centrafricaine et président fondateur de la République centrafricaine mort en 1956. 

Ce jour-là, dans le grand hémicycle de l’Assemblée nationale, de nombreux dirigeants politiques, la société civile, des artistes et le Conseil national de transition se sont réunis pour rendre hommage à Barthélémy Boganda et débattre sur sa mémoire et l’actualité de sa pensée. 

La journée s’est conclue par un Appel au dialogue national et au dépôt des armes dont la liste des signataires grandit tous les jours.

Pour rappeler l’importance de cet appel et la nécessité impérieuse du dialogue aujourd’hui en RCA, Opinion Internationale publie dans une série d’articles, l’ensemble des discours donnés ce jour-là : Les discours de Bangui en hommage à Barthélémy Boganda.

Aujourd’hui, l’allocution Pr. Bernard Simiti, spécialiste en histoire des civilisations et directeur du CURDHACA de l’université de Bangui.

Pr. Bernard Simiti à l’Assemblée nationale de la RCA à Bangui, mars 2014 © Alain Elorza

Pr. Bernard Simiti à l’Assemblée nationale de la RCA à Bangui, mars 2014 © Alain Elorza

 

BOGANDA : PÈRE FONDATEUR DE LA NATION CENTRAFRICAINE

INTRODUCTION

Il est difficile de répondre de manière concrète à la question de savoir : Qu’est-ce qu’une nation car, non seulement la notion de nation interfère avec celle de d’État[1] et de peuple[2], mais il n’en existe pas une universellement.

Plusieurs penseurs dont : Linteau-Durocher-Robert, Bernard Hogue[3] et François Fontan[4] s’y sont penchés, mais dans ce qu’ils suggèrent comme définitions, on note la récurrence d’un certain nombre d’éléments clés, pouvant contribuer à la formation d’une nation.

Cependant, dans une conférence donnée à la Sorbonne, il y a près de deux siècles (mars 1882), Ernest Renan[5] propose une définition du concept de nation qui parait être plausible, car reste d’actualité aujourd’hui. La nation, en ce qui le concerne, est une âme, un principe spirituel constitué par la possession en commun d’un riche legs de souvenirs, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage reçu indivis. Ainsi donc, ajoute-t-il, la vie d’une nation est comparable à celle d’un individu. C’est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Une nation est, en quelque sorte, une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a fait et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, mais se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.

De manière générale, il ressort des définitions ci-dessus suggérées que les éléments constitutifs d’une nation se résument à :

–       un territoire national aux frontières bien définies et personnifié par une autorité souveraine ;

–       l’existence d’une communauté humaine ;

–       la volonté de vivre en commun ;

–       la possession en commun de legs de souvenirs ;

–       la volonté de continuer à faire valoir l’héritage commun ;

–       l’esprit de sacrifices ;

–       un sentiment d’identité propre ;

–       la conscience de l’unité nationale ;

–       un mythe fondateur ;

–       la ou les langues.

S’agissant de la nation centrafricaine,elle s’était constituée à partir des années 1958 avec, entre autres éléments intégrateurs, la forte personnalité du Président Fondateur Barthélemy Boganda, la langue sango et des populations qui ont en partage un certain nombre de legs et de valeurs socioculturelles.

Cependant, plus d’un demi-siècle après sa formation, la nation centrafricaine est au bord de l’explosion, suite aux événements sociopolitiques qu’à connu et que continue de connaître la République Centrafricaine. Cette communication s’articulera autour des points suivants :

I – BARTHELEMY BOGANDA BATISSEUR DE LA NATION CENTRAFRICAINE

II – L’IMPORTANCE DU SANGO DANS LA FORMATION DE LA NATION CENTRAFRICAINE

III – LES LEGS DE BOGANDA A LA NATION CENTRAFRICAINE 

IV – LES CONSEQUENCES DE LA NON MISE EN OEUVRE DES RICHES LEGS DE BOGANDA SUR L’ÉVOLUTION DE LA NATION CENTRAFRICAINE

CONCLUSION

 

I – BARTHELEMY BOGANDA BATISSEUR DE LA NATION CENTRAFRICAINE 

 « Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire, voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale », disait Ernest Renan. Le qualificatif de « père de la nation centrafricaine » est généralement employé quand le nom de Boganda apparaît. C’est une vérité historique et politique qu’aucun Centrafricain ne peut contester. En effet, c’est autour de la personnalité de Boganda et de la langue sango que s’est bâtie la véritable nation centrafricaine[6].

Barthélemy Boganda, comme le reconnaît tous les Centrafricains depuis sa disparition, était un patriote qui a mené une lutte politique habile et difficile pour conduire la République Centrafricaine à l’indépendance.

Quand bien même taxé de régionaliste par certains de ses compagnons de lutte politique de première heure, Boganda n’avait pas cultivé l’ethnisme. Né dans la préfecture de la Lobaye, il avait autour de lui des personnalités politiques aux origines régionales et ethniques diverses. Aussi, n’avait-il pas défendu que les siens. Sa lutte politique avait, en effet, pour but de libérer tous les Oubanguiens du joug colonial et de l’esclavage, quelque soit leur appartenance ethnique ou religieuse. C’était ainsi qu’il s’élevait contre les atrocités commises sur ses compatriotes d’ethnie Ngbaka, Mbati ou pas.

En 1947, Boganda dénonça le meurtre d’un Gbaya, brûlé vif par l’administrateur Cuny à Baboua. En juillet 1948, il décria le cas de Ngouaka, un Banda, qui succomba sous les coups des militaires métropolitains de l’aviation de Bangui. En août 1949, il s’insurgea contre le décès de Mbarga, évolué Camerounais, suite aux coups de l’administrateur Auzuret, chef de District de Berbérati. L’assassinat à Bangui, en mars 1950, de Zowa par Koffman ne l’avait pas laissé indifférent non plus. Plus encore, ceux de Madadoua, Longo, Baaga et Dangbandi par l’administrateur Peyronnet en 1950 à Bakouma ; d’un bébé dont la maman, bousculée par un milicien sur le marché de Bossia, écrasa dans sa chute en mai 1951, de Bagaza en décembre de la même année et du Chef Zilakema en janvier 1954 dans les locaux de la prison de Mbaïki.

C’était pour avoir protester contre ces assassinats en masse que Boganda avait connu des péripéties judiciaires avec l’administration coloniale.

Par ses prises de positions, Boganda s’était fait adopter par tout le peuple centrafricain. Partout où il se rendait, il était acclamé et accueilli en héros et en libérateur.

Boganda savait qu’à seul le combat pour la libération du joug colonial lui sera difficile. Il savait que l’unité faisait la force et que là où l’unité faisait défaut, c’était la haine du prochain, le racisme, le tribalisme ou l’ethnisme qui prenaient le dessus.

C’était un grand homme religieux et politique, un unificateur, l’incarnation de la nation centrafricaine comme le reconnaissait le Haut Commissaire Bordier, lors de ses obsèques solennelles sur le parvis de la Cathédrale Notre-Dame de Bangui :

 « Jamais un homme d’État n’a incarné plus fidèlement son pays que Barthélemy Boganda ».

D’une part, citant le Président Boganda à l’ordre de la nation française par Décret du 8 mai 1959, Michel Debré, Premier ministre français renchérissait :

« Animé par la volonté de servir le peuple dont il était si proche et qu’il incarnait si exceptionnellement, le Président Boganda a rempli un rôle éminent dans l’évolution de l’Afrique noire et l’avènement de la communauté ».

Les Oubanguiens, quant à eux, voyaient même en Boganda l’incarnation de Jésus-Christ, un faiseur de miracles. D’aucuns disaient qu’il pouvait marcher sur l’eau ; d’autres affirmaient qu’il défiait de Gaulle par son intelligence. Bref, Boganda apparaissait comme un être surnaturel à leurs yeux. Sa disparition un 29 mars, à quelques jours de l’anniversaire de la résurrection du christ, renforça davantage la mysticité de l’homme.

Cette conjonction de circonstance avait fait que l’on ne croyait pas à sa mort jusqu’à une période récente. Une version populaire, courant depuis la Lobaye, faisait croire que Boganda se serait mué après le crash de son avion, et mènerait une vie aquatique au fond d’un lac dont seuls les siens étaient autorisés à s’y rendre. Chaque année, ils venaient l’appeler et il leur répondait du fond de ce lac.

Cette croyance, il faut le faire remarquer, n’était pas limitée aux seules populations de la Lobaye. Elle était également partagée par tous les Centrafricains, désemparés par la disparition tragique de celui qu’ils considéraient comme leur protecteur, leur « Avocat défenseur » en quelque sorte. Quand bien même la nouvelle s’avérait une réalité, ils refusaient d’y souscrire. Pour eux, Boganda reviendrait un jour à la vie.

La mort de Boganda était donc douloureusement ressentie du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. Elle n’avait laissé aucune ethnie indifférente. Toutes étaient plongées dans la désolation et dans la peur du lendemain. Désolation parce que c’était un espoir qui était brisé. En effet, comme le notait, à juste titre, Pierre Kalck :

 « Sa disparition est une perte inestimable, non seulement pour le peuple oubanguien […], mais pour l’Afrique tout entière ».

 Peur du lendemain, parce que les Centrafricains s’attendaient au pire après la mort de Boganda, car livrés aux affres de l’administration coloniale.

Boganda avait donc su bâtir et conserver l’unité nationale jusqu’à sa tragique disparition en 1959. Plus de 50 ans aujourd’hui, après sa mort, tous les Centrafricains continuent de s’identifier à lui et à s’approprier ses idéaux. Aujourd’hui, il n’est pas de mouvements centrafricains, de partis politiques, d’hommes politiques et d’hommes d’État qui ne se réclament de l’héritage de Boganda. Par conséquent, tous sont unanimes pour reconnaître en lui le Fondateur de la nation centrafricaine.

II – IMPORTANCE DU SANGO DANS LA FORMATION DE LA NATION CENTRAFRICAINE

Contrairement à certains linguistes qui situent les origines du sango au moment de la pénétration européenne, Diki-Kidiri[7] pense que les origines du sango remontent à la période précoloniale. Selon ce dernier, le contact permanent avec les Ngbougou et les N’Zakara a entraîné l’altération de la langue Ngbandi qu’utilisaient les Dendi[8] donnant ainsi naissance à un parler véhiculaire nommé « dendi », imprégné probablement de Ngbougou et de N’zakara.

Les Dendi, étant de grands piroguiers à l’instar des Yakoma et sango, la langue véhiculaire Dendi a dû servir le long du cours moyen de l’Oubangui que contrôlaient les Ngbandi, comme langue de marché et d’échange avec les populations Banda (Langbachi, Langba, Ngbougou, Togbo) qui se trouvaient à l’arrière-pays. L’arrivée des Européens par l’Ouest entraînera une nouvelle expansion de cette langue véhiculaire qui conservera le nom de « Dendi » jusqu’en 1906. L’interaction continuelle, de plus en plus importante, entre les autochtones d’une part et d’autre part les Européens et les Noirs expatriés à leur service, entraîna une évolution rapide de la langue. Par conséquent, le sango s’enrichit des mots des autres dialectes, des mots de langues étrangères telles que le français, le portugais, l’arabe etc.

A la veille de l’indépendance, le sango était parlé largement comme langue véhiculaire, aussi bien en Centrafrique que dans la sous-région (Tchad, les deux Congo, Gabon). En Centrafrique, le sango a largement pénétré toutes les villes, chefs-lieux de région et district, ainsi que presque tous les villages de quelques importances situés le long des grands axes de circulation. Du coup, le sango s’impose comme langue nationale de la République Centrafricaine. Et, comme l’a si bien fait remarquer Marcel Diki-Kidiri : « l’évolution du sango en a fait un facteur important d’unité nationale, bien plus, un facteur d’intégration nationale »[9].

Profitant de circonstances malheureuses créées par l’exploitation coloniale et l’avènement de la langue sango parlée et comprise sur l’ensemble du territoire, Boganda avait su gagner les Oubanguiens à la cause de sa lutte politique. C’était en sango, en effet, qu’il s’adressait à ses compatriotes lors de ses tournées dans l’arrière pays. Par exemple, peu avant le référendum du 28 septembre 1958, Boganda, pour amener ses compatriotes à voter « Oui », avait fait distribuer un tract rédigé en sango et reproduisant le texte d’un accord qui serait intervenu entre De Gaule et lui[10] :

« Zo Kwé Zo » :Tout être humain est une personne ou un homme en vaut un autre;

« Zo voko a yéké ngba pépé » : Le Noir n’est pas un esclave;

« Zo voko a yéké ita ti mo » : Le Noir est le semblable du Blanc;

« Séssé so a yéké ti a zo voko » : Cette terre appartenait aux Noirs;

« Zo voko a yé ti commandé séssé ti lo » : Les Noirs veulent administrer leur terre;

« Zo voko a yé pika mbéni pépé » :Les Noirs refusent le fouet;

« Zo voko a yé turugu na yaka mbéni pépé » :Les Noirs ne veulent plus de miliciens dans leurs champ ;

« Zo voko a yé turugu na ndo ti kodro mbéni pépé »:Les Noirs ne veulent plus de miliciens dans les villages[11].

En effet, tous les Centrafricains s’identifient aujourd’hui au sango considéré désormais comme le ciment de l’unité nationale. Au pays comme à l’étranger leur mot de passe est : « Tongana gnè ita ? » (Comment vas-tu mon frère ?) ; « Yé aké da apè » (Je me porte à merveille) et c’est parti. Point n’est besoin de savoir si le compatriote est Banda, Yakoma, Gbaya, Mandjia, Ngbaka etc. ou s’il est du Nord, du Sud, de l’Est ou de l’Ouest pour lui accorder l’hospitalité ou discuter ensemble de la vie de la patrie.

III – LES LEGS DE BOGANDA A LA NATION CENTRAFRICAINE

Si les Centrafricains ont en partage un territoire national, une langue nationale ; s’ils reconnaissent tous en Boganda, l’héros fondateur de la nation centrafricaine, ils possèdent également en commun les attributs et la philosophie politico-économique et social qu’il leur avait laissés. Ces attributs et philosophie politico-économique et social sont représentés par : le Drapeau, l’Hymne, la Devise et les cinq Verbes du MESAN.

Le Drapeau se présente comme un totem pour les Centrafricains. En effet, toute organisation humaine possède un totem où sont sensés résider les esprits des ancêtres. Cette croyance donne au totem un caractère sacré d’où les honneurs et les actes de vénération, selon des rites que doivent rigoureusement observer ceux qui s’y identifient. En revanche, de toutes les périodes de turbulences politico-militaires qu’a traversées la « nation » centrafricaine, sauf quelques cas isolés, aucune preuve de profanation, de destruction ou de tentative de substitution par un fanion quelconque n’a été rapportée. Les Centrafricains dans leur totalité conservent, présent à l’esprit, le caractère sacré de cet emblème de la « nation ». C’est avec beaucoup de respect et d’honneur qu’ils se prêtent aux cérémonies de levée des couleurs.

Dans la panoplie des couleurs que Boganda avait choisi pour composé le drapeau de la République Centrafricaine on retrouve, non seulement les couleurs de la France métropolitaine, mais aussi celles des anciennes colonies de l’AEF.

Il se dégage de la lecture des couleurs de ce Drapeau, les valeurs socio-culturelles suivantes :

Le bleu : représente l’immensité, la grandeur, la liberté ;

Le blanc : symbolise la candeur, la pureté, la franchise, la vaillance, la confiance, la dignité et l’égalité ;

Le vert : se rapporte à l’espérance, la vie, la croyance et la foi ;

Le jaune : marque la tolérance, l’hospitalité et la charité ;

Le rouge : couleur du sang, le sang des héros et des martyrs, son sang à lui et peut-être celui du christ versé sur la croix pour sauver l’humanité. 

De leur disposition et combinaison nous pouvons tirer les enseignements symbolico-religieux etscientifiques suivants :

Le bleu combiné au vert : rappellent l’Immaculée Conception c’est-à-dire la vierge Marie. Boganda, homme religieux et politique, n’a pas mis Dieu de côté dans son combat pour l’émancipation de l’Afrique, malgré le racisme dont-il a été victime.

Le blanc et le vert : sont des couleurs chères aux musulmans en général et particulièrement à ceux de la République Centrafricaine.

Le vert et le jaune : représentent les peuples des forêts et des savanes.

Le vert joint au jaune et au rouge : donnent les couleurs de l’Ethiopie d’où semble venir historiquement, avec les prémices de la civilisation de l’Afrique centrale, une bonne partie de ces traditions ancestrales qui trouvent très certainement leur écho dans les pratiques coutumières actuelles.

Quant à l’étoile pentagonale placée à l’angle droit du drapeau, ses cinq branches rappellent tout d’abord les cinq couleurs qui forment ce drapeau. Ensuite, elles font allusion au programme social du MESAN résumé à travers les cinq verbes. Sans doute Boganda voulait-il, par là, rappeler l’étoile céleste qui avait annoncé la naissance du Christ aux bergers et qui vient annoncer l’indépendance aux Africains.

Enfin, étoile et croissant de lune sont des symboles que l’ont retrouve dans les drapeaux de la plupart des pays musulmans.

Tout Centrafricain doit, non seulement savoir chanter l’Hymne (La Renaissance), par cœur, mais chercher à connaître le sens du message dont il est porteur.

La Devise illustre les valeurs sociales et morales que les Centrafricains ne doivent, en aucun cas, perdre de vue afin de sauver durablement la cohésion nationale et assurer le développement économique du pays.

Enfin, des cinq (5) Verbes du MESAN, qui constituent de véritables projets de société, nous pouvons déduire la vision sociale suivante de Boganda :

Nourrir : la première préoccupation de l’homme, selon Boganda, est de se procurer de quoi subsister, car il n’y a pas de liberté dans la mendicité, ni de travail possible sans manger ;

Soigner : Boganda a très vite compris qu’une nation forte a besoin d’hommes sains. En revanche, il faut engager une lutte sans merci pour vaincre la maladie, afin de préparer de nouvelles générations fortes et saines ;

Instruire : pour Boganda, la dignité de l’homme ne s’acquiert que par le développement de ses connaissances. L’homme ne peut donc être utile à la société que s’il est capable de travailler avec intelligence ;

Loger : la dignité exige également un logement décent, condition « sine qua none » de l’édification d’un foyer heureux, sain physiquement et moralement ;

Vêtir : indispensable également à la dignité et à la santé de la population. 

IV – LES CONSEQUENCES DE LA NON MISE EN OEUVRE DES RICHES LEGS DE BOGANDA SUR L’ÉVOLUTION DE LA NATION CENTRAFRICAINE 

La nation centrafricaine, comme nous venons de le voire,s’était effectivement constituée à partir des années 1958 avec, entre autres éléments clés, l’usage du sango comme langue nationale, la forte personnalité du Président Boganda, des populations unies qui se sentent issues d’une même famille dont le père serait Boganda et la maman la République Centrafricaine, avec en partage des legs.

Ce sentiment avait prévalu sous Dacko 1 et au début du règne de Bokassa, en dépit d’une menace d’ébranlement de l’unité de la nation. En effet, sous ces mandats, il y’avait eu confiscation du pouvoir au profit d’une seule ethnie, l’ethnie Ngbaka à laquelle appartenaient Boganda, Dacko et Bokassa. Quand bien même il y’avait eu cette monopolisation du pouvoir et des luttes politiques, l’unité de la nation était sauvegardée. Si l’on peut attribuer cela à l’immaturité politique de la société centrafricaine, il faut reconnaître l’absence de la pratique d’une politique préférentielle. Les cadres compétents de toutes les ethnies, de toutes les régions étaient associés à la gestion du pays. L’économie était plus ou moins prospère et les paysans voyaient leurs produits agricoles enlevés. Les projets d’investissement étaient équitablement répartis entre toutes les préfectures.

Ce succès était à mettre également au compte de l’environnement politique d’alors. Il n’existait plus, en effet, qu’un seul parti politique, le MESAN, car les partis politiques, sections des partis politiques métropolitains ou africains avaient disparu à l’avènement de l’indépendance. Le seul opposant Abel Goumba étant contraint à l’exil, le MESAN était devenu un parti national. Tout le monde devait penser dans le même sens. Il n’y avait donc pas d’opposition pouvant constituer un danger, ni pour le pouvoir en place, ni pour l’ordre public.

Ainsi, les Présidents Dacko et Bokassa exploitèrent cet héritage politique pour construire le pays et le doter d’infrastructures routières et économiques. Cette période de grâce, plus ou moins perturbée surtout à partir de la fin du règne de Bokassa 1er, dura jusqu’en 1981, année où les premières menaces sérieuses avaient commencé à peser sur la vie de la nation centrafricaine.

C’était en cette année, en effet, qu’apparaissaient, pour la première fois dans le langage politique centrafricain, les terminologies ségrégationnistes de « Gens de savane » pour désigner les populations du Nord, Nord-Ouest et « Gens du fleuve » pour désigner celles du Sud-Est et du Sud-Ouest.

Mais déjà, durant la période qui avait précédé la chute du régime de Bokassa et sous les régimes qui s’étaient succédés, la nation centrafricaine avait failli prendre du plomb dans l’aile. De manière générale, ces régimes avaient excellé : dans la tentative de monopolisation négative du pouvoir, la mal gouvernance, l’incapacité à élaborer un programme de société tenant compte du contexte politique, économique et social ; la préférence pour les ethnies d’où ils sont issus, l’affairisme au sommet de l’Etat, l’impunité, les violations massives des droits de l’homme, de la Constitution etc.

Alors que la masse populaire connaissait la privation suite à l’accumulation des arriérés de salaires, les tenants du pouvoir et leurs alliés vivaient dans l’opulence : acquisition de véhicules de luxe, construction en un temps record de somptueuses villas ou le rachat des anciennes bâtisses coloniales, exonération d’impôts et des taxes en leur faveur.

C’était dans un tel climat délétère que les mutineries de 1996 et 1997 étaient venues déstabiliser tout l’appareil étatique, mais surtout les fondements même de l’unité nationale. Elles avaient, en effet, constitué les perturbations les plus sérieuses qu’avait connu le pays avec des conséquences dramatiques au niveau de la société. Outre les pertes en vies humaines, la destruction des biens, le saccage et le pillage des entreprises et infrastructures privées, ces mutineries avaient généré des divisions ethniques profondes en République Centrafricaine. Aux terminologies ségrégationnistes sus évoquées, se substituèrent celles de « Sudistes » et de « Nordistes ».

Bangui était divisée en deux zones hostiles. Les populations des quartiers Nord, qui soutenaient le pouvoir du Président Patassé, ne se rendaient plus dans les quartiers du Sud favorables au Président Kolingba et vice versa. Il s’était produit un « tamisage » de la population en ce sens que les gens s’étaient vus obliger d’abandonner leur domicile, s’il n’était pas saccagé, pour regagner les zones où vivaient majoritairement les leurs. Des barrages contrôlés par les jeunes relevant de la jeunesse du Rassemblement Démocratique Centrafricain (RDC) et du Mouvement de Libération du Peuple Centrafricain (MLPC), étaient érigés sur les principales artères de la Capitale. Tout passant suspect devait décliner son identité ou répondre à des questions test avant de circuler.

Cette cassure de la capitale Bangui s’était rapidement transposée dans l’arrière pays. Toutes les préfectures du Centre, du Nord-Est, du Nord-Ouest et une partie du Sud-Ouest se réclamaient du MLPC et de Patassé, tandis que celles du Sud-Est et du Sud-Ouest avaient rallié le camp du RDC de Kolingba. Par conséquent, rendues méfiantes, les populations ne se déplaçaient que dans les zones jugées favorables. Les fonctionnaires originaires des préfectures du Sud refusaient d’aller travailler dans les préfectures du Nord et inversement.

Sur le plan politique, c’est également pour la première fois qu’on commença à identifier la République Centrafricaine à l’ethnie régnante. Il n’était pas rare d’entendre des compatriotes dire : « La République des Yakoma » sous le règne de Kolingba ; « La République des Kaba » sous le règne de Patassé, « La République des Gbaya » sous Bozizé et «La République des Goula/Rounga » sous Dotodjia. Et peut-être bientôt celle « des Gbanziri », ce que je ne souhaiterais pas.

Le même schéma revenait quand il s’agissait de la répartition des projets de développement. Et comme l’avait si bien fait remarquer Jérôme Ballet : « en Centrafrique comme dans les autres pays d’Afrique Sub-saharienne, les villages des Chefs d’Etat reçoivent de nombreux subsides et bénéficient de constructions majestueuses et dispendieuses ainsi que de services dont sont exclues les autres parties du territoire ».

N’étant pas associés à la gestion de la chose publique, les autres ethnies, voire une partie même de l’ethnie régnante, ne se reconnaissaient plus dans la nation, encore moins dans le pouvoir. Une telle politique ne pouvait qu’engendrer un sentiment de vengeance et l’esprit de reconquête du pouvoir par tous les moyens d’où le cycle infernal de l’insécurité, des rebellions et des coups d’Etat.

Les résultats des dernières consultations populaires ont mis en évidence ce clivage. C’est dans les quartiers ou les préfectures considérées comme leurs fiefs que les candidats totalisent le plus de voix. Les observateurs de la vie politique centrafricaine ne s’étaient pas fait prier pour parler de vote ethnique. 

CONCLUSION

Fort de ce qui précède, Boganda, curé désabusé[12], avait décidé de jeter la soutane pour se lancer dans la lutte politique en vue de libérer ses frères Africains, en général et Oubanguiens en particulier de la servitude dans laquelle le colonisateur les avait plongé. Mais il avait très rapidement mesuré, dans ce contexte colonial, que cette lutte ne pouvait réussir que dans le cadre d’une entité politique transnational et avec l’adhésion de tous ses concitoyens, d’où son projet de République Centrafricaine. Mais désavoué par ses pairs africains de la sous région, il proclama la République Centrafricaine, confinée à l’ancienne colonie de l’Oubangui-Chari.

Cette République Centrafricaine, dont-il ne vivra l’indépendance qu’à titre posthume, Boganda la voulait une nation. Pour cela, il lui avait légué d’inestimables valeurs socioculturelles, sans lesquels la cohésion sociale et le développement économique seraient de vains mots.

Mais la nation centrafricaine traverse depuis quelques décennies, des secousses sociopolitiques qui la mettent à rude épreuve. En effet, les valeurs sociales léguées par le Père fondateur et sur la base desquelles le pays devrait être gouverné, ont reculé au profit de mauvaises pratiques de gouvernance, à la marginalisation et à l’impunité. En somme, l’absence d’une vision à long terme d’une société centrafricaine unie et prospère, capable de franchir des étapes pour relever des défis demeure aujourd’hui le cortège des tares qui minent l’épanouissement des Centrafricains. Ces derniers perdent de leurs références identitaires unitaires et nationales au regard de l’émergence des sentiments ethnocentriques de plus en plus accentuées par les performances déficitaires des partis politiques et des régimes qui se sont succédés au pouvoir. L’intensité et la complexité de leurs déficits remettent en cause les bases de l’unité nationale en fragilisant les ciments naturels que sont l’espace géographique, le patrimoine linguistique, l’histoire, « l’interculturalité », etc.

Malgré tout, le sentiment de se sentir unis comme des frères à part entière, de vivre ensemble dans une nation une et indivisible continue d’animer les Centrafricains dans leur grande majorité. C’est cette capacité quelque peu particulière aux Centrafricains qui a sauvé et qui sauve encore la nation du génocide et de la partition, même si certaines presses étrangères qualifient de génocide les conséquences de la crise actuelle.

Pr. Bernard Simiti
Spécialiste en histoire des civilisations
Mondes : africain, arabe et asiatique
Directeur du CURDHACA Université de Bangui

 


[1] Malberg (Carré de), Communauté d’hommes, fixés sur un territoire propre et possédant une organisation d’où résulte, pour le groupe envisagé dans des rapports avec ses membres, une puissance suprême d’action, de commandement et de coercition.

[2] Hogue (Bernard), groupe d’hommes soumis à l’autorité de l’État.

[3] B. Hogue,Document de l’histoire du Québec, 2004

[4] F. Fontan,Humanité et Nation, www.Ben-vautieretc.

[5]R. Ernest, (1882), Qu’est ce qu’une nation ?

[6] Cf. les ethines-nations de l’ère précoloniale : Bangassou, Rafaî, Zémio.

[7] Marcel Diki-Kidiri, www.

[8] Dendi, Ngbougou, N’zakara, Yakoma et Sango partagent les rives de l’Oubangui en amont.

[9] Diki-Kidiri (M), op-cit, p.91.

[10] Boganda voulait, comme Sékou Touré, boycotter le réferendum.

[11] Les Missionnaires Catholiques mais surtout Protestants ont traduit le texte du catéchisme et de la Bible en Sango

[12] Victime du racisme de la part de ses frères Spiritains.

 


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Renan, Ernest, (1882), Qu’est ce qu’une nation ?

Wikipédia (2006), Nation, Wikipédia.htm.

Cyrille Berkoula : « parler peu, travailler beaucoup »

Le dimanche 30 mars 2014 à Bangui, Opinion Internationale a organisé, avec le soutien de la fondation Joseph Ichame Kamach, un événement en hommage à Barthélémy Boganda, le père de l’indépendance Centrafricaine et président fondateur…

Les discours de Bangui en hommage à Barthélémy Boganda

Le dimanche 30 mars 2014 à Bangui, Opinion Internationale a organisé, avec le soutien de la fondation Joseph Ichame Kamach, un événement en hommage à Barthélémy Boganda, le père de l’indépendance Centrafricaine et président fondateur…

Appel au dialogue national et au dépôt des armes

Le dimanche 30 mars 2014, jour d'hommage à la mémoire de Barthélémy Boganda, fondateur de la République centrafricaine, les femmes et les hommes de Centrafrique se sont levés ensemble pour appeler au dépôt des armes et au dialogue...
Michel Taube