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11H06 - samedi 24 mai 2014

« Les populistes considèrent l’Union européenne comme responsable du déclassement que nous vivons »

samedi 24 mai 2014 - 11H06

Dominique Reynié, politologue et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique et auteur des nouveaux populismes, ed. Pluriel  analyse les raisons de la montée de ce phénomène populiste, qui pourrait culminer dimanche, à l’issue des élections européennes. Il indique que, contrairement à l’idée reçue, les populistes ne prospèrent pas que sur la crise économique car ils sont très bien implantés dans les pays du nord de l’Europe où le chômage est très bas . Il estime également que cette approche politique, incarnée par Marine Le Pen en France, prend corps dans une période de grande confusion idéologique et qu’elle pourrait devenir majoritaire en Europe dans les années qui viennent au risque de plonger le continent dans une période d’adaptation violente dont nul ne sait combien de temps elle durerait. 

By Beroesz (own work), via Wikimedia Commons

By Beroesz (own work), via Wikimedia Commons


Sur quels ressorts les populistes construisent-ils leur succès ?

Il y a un problème de perception à ce sujet en Europe car on accorde trop d’importance à des éléments de conjoncture qui jouent un rôle favorable aux partis populistes mais qui ne sont pas la cause de leur existence et de leur succès. Si la crise de 2008 a renforcé la protestation envers l’Europe avec les politiques d’austérité, conduites alternativement par des gouvernements de droite comme de gauche, il y a des causes profondes et qui sont importantes. Il faut les pointer car elles ne vont pas disparaitre.

Quand on prend des pays comme la Finlande, le Danemark, l’Autriche, la Suède, les Pays-Bas… ce sont des pays où le chômage n’est pas très élevé, les comptes publics y sont à peu près équilibrés et pourtant les partis populistes y réussissent bien, voire très bien, donc ce n’est pas uniquement la crise. Si l’on vérifie dans l’autre sens à partir de l’hypothèse que les pays les plus durement touchés par la crise sont ceux qui connaissent la montée de ces partis populistes, on s’aperçoit que cela fonctionne pour la Grèce et l’Italie mais pas pour l’Espagne et le Portugal.

Quand on regarde au-delà des pays de l’UE en Europe, on peut ajouter la Suisse, où l’Union Démocratique du Centre (UDC) influence fortement la politique du gouvernement, notamment en matière d’immigration, ou en Norvège, où un parti populiste fait partie du gouvernement de coalition dirigé par la droite depuis octobre dernier, une première depuis 1918 ! Ces pays sont pourtant riches. Il n’y a pas de relation mécanique entre la crise économique et le populisme en Europe.

La globalisation (la mondialisation économique et la globalisation technologique) nous place aujourd’hui dans un monde où les affaires publiques sont planétaires ; c’est un monde nouveau dont les Européens ne sont pas les auteurs. C’est un choc que tout le monde ressent quelque soit son niveau de vie, qu’il vive dans une grande ville ou en zone rurale. Nous vivons avec un sentiment de déclassement, la crainte d’être dépossédés de la maitrise de notre destin.

La chute du communisme a également eu des conséquences : S’il n’y a plus d’horizon communiste, que disons-nous du système dans lequel nous vivons aujourd’hui ? Quelle est l’alternative au capitalisme ? Si nous n’avons pas d’alternative, sommes-nous toujours en démocratie ? C’est sur fond que prospèrent les populistes. S’ils ne sont pas tous semblables, ils ont en commun de faire porter sur l’UE la responsabilité du déclassement – qui est pourtant une conséquence de la globalisation -, la crise de la démocratie – qui est pourtant une conséquence de l’effondrement du communisme -, la perte d’identité associée à l’immigration – qui est pourtant une conséquence du vieillissement démographique. Dans ce registre, les populismes de droite sont particulièrement performants.


Il existe aussi des populismes de gauche. Le Front de gauche en France, Syriza en Grèce, qui dépasse désormais le PASOK (Parti Socialiste grec)… Pourquoi ne prospère-t-il pas lui aussi ?

Si l’on ajoute à tous ces facteurs que j’ai cités, le vieillissement démographique, on a une partie de la réponse. Un peuple qui vieillit a peur du changement, une gêne par rapport de ce qui est différent, la peur de l’innovation… Or, les Européens n’ont pas d’autres choix que de faire appel à l’immigration et, en Europe, l’immigration est musulmane, en raison de notre positionnement géographique. Nombre d’Européens voient dans ce phénomène un autre aspect de la globalisation, mais c’est un choix des Européens d’avoir moins d’enfants. Si l’immigration est de plus en plus présente, les chocs interculturels sont plus grands quand il s’agit de pays très homogènes comme la Suisse, la Norvège ou la Finlande. Si l’on ajoute que les immigrés viennent en plus des campagnes pour rejoindre des villes, c’est-à-dire que le choc culturel de l’immigration se double du choc culturel propre à un exode rural, le choc peut être immense. Du coup, la tentation du repli identitaire est très forte. Sur ce point-là, les partis populistes de droite ont un avantage : Pour Marine Le Pen, la dénonciation de l’immigré est la même, qu’il soit riche ou pauvre, tandis que Jean-Luc Mélenchon ne fustige l’étranger que s’il est riche…


Parfois les populistes de gauche, peuvent empiéter sur le terrain des populistes de droite. Quand François Delapierre, bras-droit de Mélenchon déclare en référence aux film les 12 salopards : «
Dans ces 17 salopards [les 17 ministres des finances de la zone euro] , il y a un Français, il a un nom, il a une adresse, il s’appelle Pierre Moscovici et il est membre du Parti socialiste » et Jean-Luc Mélenchon d’ajouter que Moscovici avait « un comportement de quelqu’un qui ne pense plus en français, qui pense dans la langue de la finance internationale ».

Ils ont attaqué Moscovici nommément, en disant quelque chose de très grave, au fond, en disant qu’il ne pensait pas en français. Ils savent très bien l’interprétation qui peut-être donnée de leurs propos. A ce stade, on peut dire qu’il s’agit de l’extension maximale de la xénophobie au sein de ce populisme de gauche. Moscovici ne serait plus Français car il appartient à une élite, une caste qui ne se soucie plus des intérêts de son peuple. En revanche, ce populisme de gauche cesse d’être xénophobe lorsqu’il s’agit des classes populaires – voyez le contenu du discours de Mélenchon sur la plage du Prado à Marseille en 2012. Mais ce refus – provisoire ? – de remettre en question l’immigration explique le score de Mélenchon (11%) au premier tour de l’élection présidentielle quand Marine le Pen obtient 18%. Marine Le Pen a pour elle la clarté de son message. Mélenchon ne dira pas qu’il est contre l’immigration. Il est devenu contre l’adhésion de la Turquie dans l’UE, il était fédéraliste, il ne l’est plus… Il cède peu à peu, organise de petits aménagements car il ressent l’efficacité de l’opinion xénophobe, mais il ne parviendra pas à concurrencer ni même à égaler Le Pen pour qui la fermeture est radicale : non à tout, la globalisation, l’Europe, l’Euro, les immigrés, etc.


On constate aussi une diffusion du populisme au sein des partis traditionnels. Est-ce dû au fait qu’il y a de moins en moins d’idéologie en politique ?

Nous sommes entrés dans une phase de confusion idéologique avec l’affaiblissement du clivage gauche/droite ; non pas qu’il n’existe plus mais il devient très difficile à exprimer dans le cadre des politiques publiques. On le voit en France bien sûr mais dans l’Europe entière la gauche peine à trouver sa place. On loue Gerhard Schröder pour ce qu’il a fait en Allemagne mais si j’étais un électeur socialiste allemand, je me dirais que le compte n’y est pas ! C’est l’une des raisons de l’apparition du populisme. Ils ne se disent pas de droite ou de gauche mais d’un et de l’autre.


On pourrait d’ailleurs qualifier Marine Le Pen de national-socialiste…

Quand on dit ça les gens sautent au plafond car on pense immédiatement aux nazis et à Hitler. Pourtant, l’affirmation d’une double restauration, sociale et nationale, est bien ce qui structure cette vision populiste : l’État national plus l’État social ; les frontières plus le chauvinisme social ; pour ma part je parle d’un « ethnosocialisme ». C’est le même modèle depuis 1918. A chaque fois que j’entends parler de protectionnisme, je me dis que c’est la version très édulcorée de ce même modèle social-nationaliste ; de même à chaque fois que j’entends un responsable politique expliquer qu’il faut réduire les prestations sociales pour les immigrés. Cela veut dire qu’en parlant ainsi, on contribue à favoriser la réception des discours des partis populistes, tels que le Front national.


S’agit-il d’une adaptation pour l’Europe, a-t-elle vocation à décliner ?

Il n’y a pas de doute sur le fait que l’Europe retrouvera un point d’équilibre, un rayonnement et une certaine prospérité. Le climat tempéré, des réserves en eau potable, ce sont des ressources, des éléments structurants dans notre histoire et qui détermineront notre futur. De même, comme le montrent les très anciennes et très grandes universités européennes comme Cambridge, la Sorbonne, Coimbra, etc., l’Europe est le continent du savoir depuis longtemps et nous conserveront dans ce domaine un rôle majeur pendant longtemps… à condition de mener des politiques énergiques en matière de formation, de recherche et d’enseignement supérieur.

En revanche, on peut s’interroger sur la séquence d’ajustement. Elle a commencé il y a 15 ou 20 ans. Elle peut durer 50 ans, nous conduire à vivre des crises très dures pendant 15 ou 20 ans. Je n’exclus pas du tout l’effondrement de systèmes politiques en Europe, la Hongrie n’en est pas très loin d’ailleurs. Qui sait ce que décideront les Écossais à l’occasion du référendum ? Les tensions entre la Russie et l’Ukraine aux portes de l’Europe, l’avancée russe en Crimée est comme un choc que produirait un bélier contre une porte et fait trembler tout l’édifice européen. Si les Hongrois se disent, au prétexte de l’existence d’une minorité hongroise en Roumanie, (NDLR : Au début du XXème siècle, la Hongrie s’étalait de Trieste en Italie, jusqu’aux Carpates en Roumanie), qu’il faut annexer une partie du territoire roumain, que se passera-t-il ? Et que se passera-t-il si les Flamands, les Écossais, les Catalans prennent leur indépendance ? Pour le moment, l’idée selon laquelle il faut se séparer des autres pour réussir est en train de s’installer en Europe ; cela peut donner lieu à une période agitée, voire violente même si à terme nous trouverons les moyens de surmonter cela. 

Propos recueillis par Elie Levaï

 

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