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16H04 - jeudi 16 février 2017

Gazoduc « Nord Stream II » : la tentation russe du « diviser pour mieux régner »

jeudi 16 février 2017 - 16H04

poutine gazDepuis le 27 décembre 2016, la Russie a mis en service la conduite de son gazoduc qui alimente en gaz la péninsule de Crimée. Bien que le droit international considère toujours ce territoire comme faisant partie intégrante de l’Ukraine, la Crimée est contrôlée de facto par Moscou depuis 2014. La Russie assoit un peu plus son assise – et son influence – sur cette zone de l’Europe orientale. Un développement qui n’est pas sans inquiéter le reste de l’Europe de l’Est, qui craint que l’énergie devienne l’outil de la diplomatie russe sur cette partie du continent. D’autant que la Russie revient dans la course à l’énergie à destination de l’Union européenne après que la Commission ait décidé le 28 octobre 2016 d’autoriser Gazprom, le géant russe de l’énergie, à utiliser de nouveau le gazoduc Opal, se connectant ainsi directement à l’Allemagne et à la République chèque. Une décision… que la Cour européenne de justice a suspendue après une plainte de la Pologne le 27 décembre, ce qui ne veut pas dire que la fin de la partie soit définitivement sifflée.

Cette évolution n’est pas de nature à faciliter la relance du projet « Nord Stream II », qui vise à installer un gazoduc géant reliant la Russie à l’Allemagne en passant par la mer Baltique. Prévu pour débuter en 2018, le projet ne décolle toujours pas au grand dam du géant russe Gazprom, mais aussi des poids lourds d’Europe de l’Ouest, comme le français Engie ou le néerlandais Shell. Et pour cause : sur le papier du moins, ce projet Nord Stream II représenterait une vraie opportunité économique. Concurrence de projets ou embouteillage ? Toujours est-il que le pipeline offshore doit théoriquement relier la ville de Viborg en Russie à Greifswald, en Allemagne, en parallèle du Nord Stream I qui fonctionne déjà. Le nouveau projet prévoie une capacité de 55 milliards de mètres cubes. De quoi assurer la sécurité énergétique de l’Union européenne, et garantir un approvisionnement de l’Europe centrale et occidentale à des tarifs corrects, grâce à une facilitation du transfert de la ressource. Le coût du transport du gaz par la mer Baltique est en effet nettement plus faible que les autres voies terrestres disponibles. En outre, il incite à un renouvellement des investissements dans les infrastructures de distribution gazière. Sur le papier donc, le gain économique est indéniable pour les acheteurs… et surtout pour le vendeur, Gazprom.


Les violons européens peinent à s’accorder

La direction générale de la concurrence de l’Union européenne a estimé cependant que le projet pourrait être dangereux pour la concurrence en privilégiant excessivement les intérêts russes. Elle a rendu cette conclusion dans un avis qui marquait sa désapprobation officielle, même si de fait, les Etats restent libres. L’autorité de la concurrence polonaise – pays incontournable pour le gazoduc – a mis son veto au projet, empêchant sa réalisation. Là aussi, les raisons avancées sont d’ordre économiques : le Nord Stream II pourrait « restreindre l’accès à la concurrence » et donner au géant producteur russe Gazprom une « position dominante en ce qui concerne la livraison de gaz à la Pologne ».

Suite à cette décision, les autres partenaires ont décidé de suspendre les négociations visant à créer une co-entreprise qui construirait et exploiterait ce chantier annoncé à huit milliards d’euros. Cela n’a pourtant pas empêché l’Allemagne et la Finlande de commencer des travaux de raccordements au réseau de Gazprom en septembre, sur leurs sites de Rütgen et de Kotka, pour être prêt à repartir si un nouvel accord devrait être trouvé. Un choix qui marque au passage une absence de considération pour la position européenne, et l’idée que ce qui avait été annoncé en août 2016 – la mort du projet de Nord Stream II – n’était en réalité qu’une suspension. A croire que la Russie ne demandait pas mieux qu’un signal d’un de ses partenaires de l’UE, le président russe Vladimir Poutine a confirmé lors d’un déplacement à Tcheliabinsk début décembre qu’il n’avait « aucun doute sur la poursuite du projet », rappelant que « Gazprom est en train de fournir plus de gaz à l’Europe que ne le faisait l’URSS ».

Derrière la frilosité de l’Europe centrale, et sans doute aussi derrière la décision de l’UE, se cachent des inquiétudes, à peine voilées, qui elles n’ont rien d’économiques. Les observateurs admettant volontiers que sur un strict plan pragmatique, l’installation permettrait de mieux sécuriser les approvisionnements que ne le fait Nord Stream I.


Les Russes toujours à la manœuvre

Les détracteurs du projet craignent surtout que la Russie essaye par ce biais d’introduire un outil de division au sein de l’Europe sur la question énergétique. Ce qui a d’ailleurs déjà été fait en partie via les choix allemands et finlandais. Le français Engie, de son côté, reste attentiste et ne peut que constater ce qui se passe à Rütgen et Kotka, sans avoir son mot à dire. Une situation qui laisse d’ailleurs entrevoir la volonté de l’Allemagne, puissance motrice de l’Europe, se dédouaner des positions de l’UE et des décisions juridiques de ses partenaires de l’Est quand elle estime son intérêt en jeu. De même, la visite à Moscou en janvier 2017 de Sebastian Kurz, le ministre des Affaires étrangères autrichien (et également porte-parole de l’OSCE) ne laisse guère de doutes sur des discussions bilatérales pour développer une « coopération » hors du cadre de l’UE. Triste bilan déjà pour un projet qui officiellement n’avance plus !

Ceux qui manifestent leurs craintes s’inquiètent aussi de la volonté russe de vouloir recréer un pôle d’intérêts économiques communs avec des Etats d’Europe orientale, pôle qui ne manquerait pas de dériver vers un outil de pression politique aux seuls avantages de Moscou. Le projet ne fera qu’accroître la dépendance européenne au gaz -et notamment de l’Allemagne qui importe déjà 40% de son gaz de Russie. Ce niveau pourrait monter à 60%… avec la probable influence politique qui l’accompagnerait. Le projet aurait surtout comme conséquence d’isoler certains Etats d’Europe de l’Est dans leur rôle de pays de transit, ce qui les couperait de ressources financières conséquentes. Une capacité d’actionner les manettes du « diviser pour mieux régner » qui pourront être actionné par une co-entreprise gestionnaire du Nord Stream II dont Gazprom possèdera 50%. En rappelant au passage que l’actionnaire majoritaire de Gazprom n’est autre que… l’Etat russe lui-même.

Et dans le collimateur de cette crainte, un exemple : la Communauté économique eurasiatique, seule réelle processus d’intégration auquel appartient la Russie, et qui regroupe aussi l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et la Biélorusse (frontalière avec l’UE). Initiée en 2014, pour impulser une forme de sphère de coprospérité dans la zone d’influence russe, la zone a dans un premier temps permis de développer effectivement le commerce entre ces Etats grâce à la zone de libre-échange. Mais les bénéfices économiques restent faibles, du fait de la croissance « molle » en Russie (le commerce du Kazakhstan a même chuté de 29% au sein de l’Union… censée le doper). Reste par contre un autre engagement qui lui demeure bien vivace : si la Russie a dû renoncer à ses velléités politiques officiellement – la zone est strictement économique – la Communauté développe des projets « communs » sur la question agricole, industrielle ou… énergétique.

Et sur ce dernier point, les résultats ne sont pas faits pour rassurer en Europe de l’Ouest. Au début de l’année 2016, les protestations contre la volonté russe de diviser par deux le prix du transit du gaz russe sur le territoire national n’ont pas empêché Minsk de payer les dettes que le pays doit à Moscou. La rétorsion est immédiate : Moscou réduit à 18 millions de tonnes au lieu de 23 millions le pétrole que la Russie est sensée délivrer au pays dans le cadre de la Communauté économique eurasiatique. Sans préjuger qu’il y ait un lien entre le cas du Belarus et le reste de l’Europe dans le cadre de Nord-Stream II, l’exemple montre en tout cas que Moscou n’est pas du genre à s’attacher aux engagements économiques lorsque des questions politiques sont en jeu. Le problème du Nord-Stream II – s’il est peu critiquable au niveau économique – ne serait-ce donc pas qu’il ne s’agit justement pas d’un projet économique pour l’administration de Vladimir Poutine ? L’Europe, à commencer par Berlin, ferait sans doute bien de se poser la question.

Michel BORSKY

 

Article initialement publié sur FranceSoir : Gazoduc géant « Nord Stream 2 »: la tentation russe du « diviser pour mieux régner »

 

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