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13H05 - mercredi 21 mai 2014

Les minorités ne peuvent se payer le luxe de ne pas voter aux élections européennes

mercredi 21 mai 2014 - 13H05

Jeudi 22 mai, les citoyens du Royaume-Uni vont aller élire leurs 73 représentants au Parlement Européen. Lors des dernières élections européennes en 2009, seuls 34,7% des votants avaient participé au scrutin. Ce taux varie en fonction de l’âge, puisque les jeunes ont tendance à se sentir moins concernés par la politique, et du groupe ethnique, car les communautés noires et minorités ethniques ont des taux de participation et d’inscription sur les listes électorales en dessous de la moyenne. Selon la Commission électorale, 23% des personnes issues des « communautés noires et minorités ethniques » n’étaient pas inscrites sur les listes en 2011, alors que ce chiffre était de 14% pour les personnes issues des communautés  « caucasiennes ».

Depuis 1996, l’organisation Operation Black Vote (OBV) se bat contre cette faible participation des minorités ethniques africaines et caribéennes en politique. Son directeur, Simon Woolley, a abordé ce problème avec Opinion Internationale, notamment dans le cadre des élections européennes à venir ce week-end.

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Simon Woolley, directeur et un des fondateurs de Operation Black Vote


Pouvez-vous décrire le travail d’OBV ?

Nous sommes, au Royaume-Uni, à l’avant-garde de l’émancipation des minorités ethniques pour qu’elles aient une voix forte dans le système démocratique et dans les institutions civiques. Selon nous, avoir une voix forte dans ces institutions est crucial afin de s’attaquer aux inégalités raciales qui persistent – et qui sont présentes dans le système de justice, dans la police, dans les cours et dans les prisons. Ces inégalités existent aussi dans l’emploi : les jeunes des minorités sont davantage susceptibles d’être au chômage, et ceux qui ont un emploi ont bien souvent des salaires moins élevés.

Il y a également des inégalités dans la représentation politique. En premier lieu, nous ne participons pas, car nous considérons que ces institutions ne nous écoutent pas. Donc il y a inégalité dans la participation, mais aussi dans la représentation. Il devrait y avoir 70-80 membres venant des minorités ethniques au Parlement, et nous n’en avons que 27. L’écart est bien large.


Comment cherchez-vous à mettre fin à ces inégalités ?

C’est un énorme défi, compte tenu notamment du climat politique actuel, au Royaume-Uni et en Europe, qui est anti-immigrant. Les mesures d’austérité et les débats n’ont pas abordé la question des institutions financières, qui sont la cause du problème. Beaucoup trop de politiciens accusent les immigrants ou les gens de couleur pour les problèmes du pays. Nous sommes des boucs émissaires faciles pour les problèmes d’austérité. A cause de ce climat politique actuel, notre tâche est devenue plus grande que ce qu’elle est en temps ‘normal’.

Cependant, au Royaume-Uni, nous sommes en fait très puissants politiquement, ou tout du moins potentiellement puissants. Nos recherches montrent clairement que sur 168 circonscriptions, le « vote des minorités » (qui fait principalement référence aux populations d’origine africaine et caribéenne) pourrait décider de 168 sièges. Il y a 650 sièges au Parlement, mais les élections sont décidées avec moins de cent sièges. La coalition actuelle a une majorité de 77, donc n’importe quelle communauté qui peut décider de 168 sièges peut faire la différence entre gagner et perdre une élection. Avec ce pouvoir, nous mobilisons maintenant nos communautés pour leur montrer que nous sommes puissants, et que pour cela nous devons nous engager et demander aux politiciens et aux partis politiques de rendre des comptes.


Quelle est la raison principale de l’abstention des minorités ethniques ?

Le racisme persiste à moins qu’il ne soit remis en cause, et ce sans pitié. Les minorités ethniques ne vont pas voter car elles voient ces institutions comme étant « blanches » ; elles pensent que les choses ne changeront jamais parce que nous vivons dans une société raciste.

Nous devons mettre un terme à ce racisme au moyen des institutions et de la politique. Ce qui est frustrant pour moi, c’est que nombreux sont ceux, dans nos communautés, qui disent que s’engager en politique ne sert à rien car les politiciens n’écoutent pas. Mais d’après moi, s’ils n’écoutent pas c’est justement parce que nous ne nous engageons pas en politique ; les choses ne changeront jamais à moins que l’on s’engage. Nous devons donc avoir des conversations convaincantes au sein de nos communautés, car nous ne pouvons pas nous payer le luxe de ne pas nous engager.


Que peut-on attendre des élections européennes de ce weekend ?

Les élections européennes vont être particulièrement mauvaises, précisément parce que pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les groupes d’extrême-droite se rassemblent dans toute l’Europe. Bien que leur rhétorique soit anti-Union Européenne, en réalité elle est anti-immigration et anti-noirs. Il s’agit d’un élément vraiment inquiétant car dans toute l’Europe, à cause des mesures d’austérité, une rhétorique raciste et populiste gagne du terrain.

Les partis politiques au Royaume-Uni, tels que UKIP, qui veulent sortir de l’Europe, cherchent en fait à diviser le pays. Par exemple, en réaction aux inondations récentes qui ont eu lieu en Angleterre, le leader de UKIP, Nigel Farage, a dit que nous devrions arrêter d’envoyer de l’aide en Afrique, au Pakistan, en Syrie, et détourner cet argent pour le donner à ceux qui ont été affectés par les inondations. Cette rhétorique est claire : pourquoi donner de l’argent aux noirs quand on peut le donner à notre propre peuple au Royaume-Uni ?

C’est vraiment affligeant. C’est contre cela que nous nous battons, mais nous devons sensibiliser les communautés africaines, asiatiques, chinoises, turques : nous devons nous défendre, politiquement. Nous devons demander le respect, demander l’égalité, et en tant que Britanniques, qu’Européens, nous devons être respectés comme tel.


Pensez-vous que les minorités ethniques vont également s’abstenir de voter aux élections européennes ?

Je pense, oui. Il y a en effet une inquiétude profonde que les minorités n’aillent pas voter car l’Europe parait lointaine. Mais nous devons nous souvenir : le leader du British National Party avait gagné grâce à 5000 votes dans une circonscription régionale de 5 millions. Dans ses premiers mois à Bruxelles, il avait tenu une conférence de presse durant laquelle il disait que, pour empêcher les Africains d’arriver en Europe, il fallait couler leurs bateaux. Il avait ainsi une plateforme politique pour empêcher les personnes noires de venir en Europe. C’est ce qui arrive lorsque nous ne votons pas. 


Pensez-vous vraiment qu’une plus forte participation de la part des minorités ethniques pourra mettre à bas ce discours raciste ?

Le défi est énorme, mais je suis un activiste noir du même moule que Nelson Mandela, Martin Luther King, Jesse Jackson. Nous nous battons, donc quoi que l’on nous envoie au visage nous nous battrons. C’est difficile, mais ce n’est pas la même difficulté qu’au temps de Martin Luther King ou Nelson Mandela. C’est toujours dur, mais nous nous battrons. Si nous ne votons pas, cela aggrave notre situation – nous nous retrouvons avec des gens qui se battent contre nous. Nous ne pouvons nous permettre de penser que voter ne sert à rien.

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Journaliste à Opinion Internationale et coordinatrice de la rubrique La Citoyenne.

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