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17H41 - mardi 20 mai 2014

Pour une Europe ouverte à une immigration raisonnée et mieux maîtrisée

mardi 20 mai 2014 - 17H41

La marine militaire italienne a annoncé mardi 13 mai 2014 que 17 cadavres d’immigrés avaient été récupérés au lendemain du naufrage d’une embarcation au large des côtes libyennes, tandis que 206 réfugiés avaient été sauvés. Quelques 20.000 immigrés sont morts noyés dans les vingt dernières années en Méditerranée, selon des organisations humanitaires, peut-être plus.

Immigrés sur un bateau pneumatique au large de Lampedusa en Italie - 8 aout 2013

Immigrés sur un bateau pneumatique au large de Lampedusa en Italie – 8 aout 2013

Face à l’afflux d’immigrés légaux ou clandestins, notamment en provenance d’Afrique, qui atteignent particulièrement l’Italie du Sud, ou la Grèce, ou encore face à « l’explosion des demandes d’asile qui explosent de 30 % pour atteindre plus de 350 000 requêtes en 2013, même plus de 400 000 selon Eurostat, dont 51 000 Syriens) », selon Le Figaro du jeudi 15 mai 2014, certains partis politiques européens, le Front national (FN) en tête, veulent stopper l’immigration, prônant « l’immigration 0 ».

Il ne s’agit là nullement d’un geste humanitaire. Au contraire, il s’agit de fermer les frontières de façon étanche à l’immigration, ce qui est censé permettre de réguler celle-ci, de défendre l’emploi des (bons) Français et de lutter contre les dérives qui seraient liées à cette immigration : insécurité, coûts astronomiques pour l’Etat et la sécurité sociale… Le FN souhaite aussi mettre fin à la liberté de circulation des travailleurs dans l’espace européen.

Indépendamment du caractère profondément égoïste d’une telle politique qui nie les valeurs de partage, de générosité, d’ouverture aux autres, qui va aussi à l’encontre d’une des règles de base de la Communauté européenne, à savoir la liberté de circulation des personnes, celle-ci est illusoire.

Donner les moyens à Schengen de fonctionner

Il ne s’agit pas de nier les problèmes et d’ouvrir les frontières sans aucun contrôle. « En avril 2011, la France et l’Italie ont demandé à la Commission européenne plusieurs aménagements des règles applicables à l’espace Schengen (code frontières Schengen) incluant la possibilité, en cas de difficultés exceptionnelles dans la gestion des frontières extérieures communes, de rétablir temporairement les contrôles aux frontières intérieures », explique Philippe Delivet, Maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, dans une note pour la Fondation Schuman.

Contrairement à ce que dit le FN, Schengen n’est pas inopérant et il ne faut donc pas y mettre fin. Il faut surtout renforcer les moyens de Frontex, l’agence européenne pour la surveillance des frontières extérieures de l’Union européenne, qui ont baissé de 115 millions d’euros en 2011 à 89 millions actuellement. Très insuffisant pour surveiller 50 000 kilomètres de frontières de l’UE, pour un montant qui ne représente que « 0,4 % de ce que consacrent par exemple les Etats-Unis à leurs douaniers et leurs gardes-frontières », souligne Le Figaro ! Frontex tire d’ailleurs la sonnette d’alarme dans son dernier rapport annuel… La réponse doit être en tout cas commune et non se faire Etat par Etat, indépendamment des autres pays, ce qui est impossible face à la mondialisation des flux d’immigrés.

Contre l’amalgame insécurité – immigration

Par ailleurs, le FN dénonce l’insécurité provoquée par la présence « massive » d’immigrés en France. Qu’en est-il vraiment ? L’insécurité est-elle provoquée par les étrangers parce qu’ils sont étrangers ou parce qu’ils sont souvent plus pauvres que la moyenne nationale ?

Il faut d’abord souligner qu’en France l’immigration est loin d’être massive. Selon une étude de l’Institut national d’études démographiques (INED) datée d’octobre 2012, sur les 197 pays étudiés, la France métropolitaine se situe au 6ème rang pour le nombre d’immigrés (6,684 millions), derrière notamment les États-Unis (au 1er rang avec 43 millions), ou l’Allemagne (au 3ème rang avec 10,758 millions).

Mais, en pourcentage de la population totale, avec 10,7 %, la France n’occupe plus que la 54ème place. Selon un article de La Croix du 22 octobre 2013 intitulé Immigration en France : ce qu’il faut savoir, l’immigration est souvent présentée de manière statique, comme un nombre d’entrants sur le territoire (nombre de premiers titres de séjour délivrés), alors que le phénomène migratoire est un flux à deux sens, avec des arrivées et des départs. Si la balance du flux migratoire est effectivement positive, environ 100.000 étrangers viennent s’ajouter à la population chaque année, ce chiffre est loin de faire de la France un très grand pays d’immigration. La plupart des pays comparables en Europe font plus : 400.000 entrées par an pour la Grande-Bretagne, 220.000 pour l’Italie, l’Espagne, ou l’Allemagne.

En 2012, un article de Marianne, que l’on ne peut soupçonner d’être frontiste, indique que les statistiques officielles existent bel et bien sur la délinquance des étrangers. Conclusion : oui, les étrangers sont sur-représentés dans la délinquance. Les statistiques, très précises, sont tout ce qu’il y a de plus officiel et viennent du bilan annuel du ministère de la Justice. Elle sont basées sur les condamnations par la justice et non sur les infractions constatées par la police. Sans être totalement fiables, elles excluent donc a priori tous les soupçons de contrôles au faciès et d’arrestations arbitraires à l’encontre des étrangers et autres personnes issues de l’immigration.

Mais la vraie question, comme toujours, est d’étudier quels sont les problèmes économiques, sociaux, familiaux, urbains ou scolaires qui expliques ces chiffres. Non seulement les immigrés accèdent difficilement aux emplois les plus qualifiés, mais ils ont un niveau de vie médian inférieur de 30 % au niveau de vie médian de tous les Français et les descendants d’immigrés africains, moins diplômés, occupent plus souvent des emplois précaires. Les statistiques montrent aussi que le taux de chômage des immigrés est environ deux fois supérieur à celui du reste de la population. Selon l’OCDE, cet écart se maintient aussi pour la « deuxième génération ».

En 2010, dans un livre intitulé Le déni des cultures, le sociologue Hugues Lagrange, chercheur au CNRS et professeur à Sciences-Po, se démarquait de ses confrères qui privilégient une approche exclusivement socio-économique de la délinquance et de l’intégration. En faisant le constat que les jeunes issus de l’Afrique sahélienne sont surreprésentés dans la délinquance en France, son objectif n’était pas d’alimenter les généralités à la Eric Zemmour du type « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes » mais au contraire « de briser justement cette équation ». Car, à des situations sociales et économiques déjà difficiles qui défavorisent de facto les immigrés, ce sont bien la ghettoïsation de certains quartiers, la ségrégation urbaine aggravée par l’absence de mixité sociale et ethnique qui en sont la cause.

Apport économique globalement positif

Le FN dénonce également les coûts supposés astronomiques de l’immigration légale et clandestine. Le bilan du poids de l’immigration sur les finances publiques en France a été réalisé par des économistes de l’université de Lille en 2010 pour le ministère des affaires sociales. « Leurs calculs, confiés en exclusivité à Capital, montrent que le montant des contributions est supérieur à celui des transferts. En particulier, par sa structure d’âge, cette population pèse peu sur les retraites. », souligne la revue Capital. « Impôts et taxes versés par les immigrés dépassent de 12 milliards d’euros les transferts reçus », note Capital. « Selon le Haut Conseil à l’intégration, qui a compilé des données sur les seuls étrangers, 500.000 touchent leur retraite en France, dont la moitié reçoit une pension moyenne de 610 euros par mois, tant les carrières pleines sont rares. Le Conseil d’orientation des retraites a même calculé qu’une hausse des entrées de 50.000 par an réduirait le déficit des régimes de retraite d’un demi-point de PIB d’ici 2050. Pas négligeable ! », indique encore Capital.

L’illusion du « 0 immigration »

Au-delà du bilan comptable de l’immigration, c’est son blocage qui est une illusion.

Une étude récente de l’INED, parue en avril 2014 et intitulée Entraver les migrations : pour qui, comment et pour quels résultats ?souligne que « l’existence des migrants irréguliers dans les pays de destination, y compris les plus fermés, témoigne et résulte de l’échec (au moins partiel) des différentes entraves faites à la circulation et à l’installation des migrants. Les vagues de régularisation peuvent apparaître, quant à elle, comme un aveu des pouvoirs publics qui reconnaissent l’inefficacité des mesures prises pour contrôler les migrations. »

Elle conclut que : « Au total, quel bilan tirer de toute la panoplie des entraves à la migration vers les pays du Nord ? De toute évidence, les Etats sont de plus en plus volontaires pour contrôler les flux et ils ont une capacité réelle et croissante à augmenter le coût des migrations pour les individus qui souhaitent quitter leur pays d’origine. Pour autant, en dépit de la multiplication des entraves à la migration, les frontières ne sont pas hermétiquement fermées et l’immigration, régulière ou irrégulière, n’a cessé ni en Europe ni en Amérique du Nord. »

Si ces mesures veulent cependant avoir des bénéfices pour les hommes politiques, selon l’INED, « la politique symbolique du contrôle s’accompagne d’autres coûts sociaux et économiques pour les pays d’origine et de destination. En précarisant et en dénonçant les populations immigrées dans les pays d’accueil, elle nuit à la cohésion sociale et encourage des discours, sinon des actes xénophobes. Elle induit des dépenses publiques considérables (Martin and International Organization for Migration, 2003) et, en même temps, réduit les recettes des Etats car l’irrégularité des statuts alimente une économie souterraine (travail clandestin, transferts informels, etc.) sur laquelle les Etats ne peuvent réaliser aucun prélèvement (contributions sociales, impôts et taxes divers). Finalement, la thèse de « l’agenda caché » des politiques d’immigration permet de comprendre le maintien de mesures de contrôle dont les effets directs sont pour le moins incertains. Mais, une fois introduits dans l’analyse les objectifs politiques dissimulés de ces mesures, le bilan des coûts et bénéfices ne semble pas avantager le choix de la fermeture apparente des frontières ».

Changement de cap pour une immigration mieux maîtrisée et l’intégration des immigrés

Heureusement donc, le FN n’est pas au pouvoir et en Italie on sait prendre aussi en considération le devoir d’humanité. Le parti de Marine Le Pen se ne réclame-t-il pas d’une religion chrétienne humaniste ? Depuis l’automne dernier, après deux naufrages ayant fait plus de 400 morts près de Lampedusa et l’île de Malte, l’Italie a engagé la vaste opération « Mare Nostrum » pour éviter de nouvelles tragédies de ce type près de ses côtes. Les navires de la marine italienne poussent souvent très loin vers le sud pour venir au secours des migrants partis de Libye.

« La tragédie de Lampedusa, dans laquelle au moins 250 migrants ont péri dans le naufrage de leur embarcation, en octobre 2013, a souligné l’urgence d’assurer une réponse européenne efficace et humanitaire. Outre un soutien aux Etats méditerranéens (Italie, Malte et Grèce) les plus directement concernés par la pression migratoire, est posée la question de la solidarité européenne pour l’accueil des réfugiés. Un dialogue accru est dans le même temps nécessaire avec les pays de transit et d’émigration. Ces différents enjeux soulignent la nécessité d’une gouvernance efficace et rénovée de l’espace Schengen, qui permette de façon continue, d’identifier les problèmes, de mobiliser les moyens en les mutualisant, de veiller au respect de leurs obligations par les Etats », souligne Philippe Delivet.

Il ajoute que : « La politique migratoire européenne doit aussi chercher à promouvoir une migration légale maîtrisée conduite en partenariat avec les pays d’émigration. C’est le sens de l’approche globale arrêtée en 2005 et du Pacte européen sur l’immigration et l’asile adopté par le Conseil européen, sous la présidence française, en octobre 2008. »

Il est nécessaire d’aider les pays d’origine des migrants à se développer : l’Europe, qui est le premier bailleur d’aide humanitaire et au développement de la planète, peut aller plus loin et se fixer l’objectif de consacrer au moins 0,7 % de sa richesse à cette aide qui doit être bien encadrée et profiter aux projets de développement, aux populations et non à la corruption de certains membres des élites ou des administrations locales et nationales.

Comme l’a souligné Manuel Valls quand il était encore ministre de l’intérieur : « la France est, comme tous les pays industrialisés, un pays d’immigration ; avec 5,5 millions d‘immigrés et près qu’un quart des 25-54 ans immigrés ou enfant d’immigrés, la France a réalisé sa révolution industrielle grâce à des mains venues d’ailleurs. C’est une richesse, bien sûr, mais aussi, cela représente comment ne pas le voir, un défi : celui de l’intégration. »

Le défi ce n’est donc pas d’interdire complètement le territoire national à l’immigration, c’est bien d’intégrer les étrangers dans notre économie et notre société. Et ce n’est certainement pas en attisant les haines entre Français et étrangers que l’on y parviendra. 

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Journaliste au Monde et chercheur associé à l'IRIS

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