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20H01 - lundi 19 mai 2014

« La France du oui a cédé le pas à celle qui ne croit pas en l’Europe »

lundi 19 mai 2014 - 20H01

Interview avec Frédéric Dabi, directeur du département Opinion et directeur général adjoint de l’Ifop, pour qui, en France, les élections européennes restent surtout l’objet d’enjeux nationaux. Entre abstention et vote sanction qui s’incarne principalement dans le choix du Front National, l’idée et le projet européens sont loin des préoccupations des Français.

Drapeaux en berne au Siège de l'UE à Bruxelles - 2012  ©  Xinhua / Allpix Press

Drapeaux en berne au Siège de l’UE à Bruxelles – 2012 © Xinhua / Allpix Press

 

Quelles sont les dernières grandes tendances pour les élections européennes, à une semaine du vote ?

La première tendance est une abstention qui s’annonce massive. La règle qui veut qu’à chaque élection européenne (exception faite de celles de 1994) on vote moins qu’à la précédente se confirme : en 2009 le taux d’abstention était de 59,4%, nous sommes aujourd’hui sur une estimation qui est autour de 60%.

A un scrutin « ultra-abstentionniste » s’ajoute, non pas une bipolarisation gauche-droite, mais une logique de tripartisme UMP, PS et FN avec un avantage, certes ténu mais réel pour le FN. L’Euro-Rolling  Ifop-Fiducial qui suit les grandes tendances du scrutin européen en temps réel donne, dans son estimation la plus récente effectuée le 16 mai, 23% des intentions de vote pour le FN, 22% pour l’UMP, et fait majeur, le parti au pouvoir, le parti de la majorité présidentielle, en grande difficulté avec 17%. Le PS est donc parti pour se faire sanctionner une deuxième fois après les élections municipales.


Les enjeux européens sont-ils déterminants dans les intentions de vote ? Par exemple, les positions respectives des partis sur l’Europe (fédéralistes ou anti-européens par exemple) sont-elles un motif de vote ? Ou les considérations nationales influent-elles davantage sur les choix des électeurs ?

Les enjeux sont avant tout nationaux. Chaque semaine, l’Ifop pose la question « Au moment de voter aux prochaines élections européennes, vous voterez plutôt en fonction d’enjeux nationaux ou européens ? ». La considération nationale l’emporte, avec approximativement 60%, contre 40% pour les considérations européennes.

Il est vrai qu’un des moteurs du vote FN réside dans la dénonciation de l’Union européenne. Si le Front de Gauche et Debout pour la République se positionnent également sur ce thème, le FN remporte largement la mise sur ce positionnement d’incarnation de l’euro-scepticisme.

Le fédéralisme échappe largement au débat public sur les élections européennes, malgré deux partis qui essayent d’incarner une vision positive de l’Europe, Europe Ecologie – les Verts et l’UDI-Modem qui recueillent environ 10% d’intentions de vote chacun.

C’est sur un mode souvent défouloir que le vote va s’effectuer, sur un vote qui se polarise sur des questions nationales. Les élections européennes s’annoncent comme étant l’occasion d’exprimer un vote sanction, c’est la dimension passionnelle du vote qui est vraiment présente. Dans notre enquête quotidienne, à la question « Est-ce que vous allez voter pour sanctionner le gouvernement et le Président ? », plus de 36% des personnes interrogées répondent oui, davantage encore qu’aux dernières élections municipales.


On a l’impression que le FN a définitivement réussi à cadrer le débat ?

On le sent clairement, alors qu’il n’a recueilli que 6,4% des voix aux dernières Européennes en 2009, le FN est en tête dans les sondages et obtiendrait un score extrêmement important. La force du FN se résume à bien des égards à son slogan « UMPS ». Cette formule incarne pour beaucoup de Français à la fois un constat et une solution : « nous avons vu l’UMP échouer, nous voyons le PS échouer, l’alternative, c’est le FN ». Le FN prospère ainsi sur un sentiment d’indifférenciation entre le PS et l’UMP. Gauche et droite se confondent.

Ce weekend dans le JDD, un sondage propose d’identifier la personnalité politique française qui incarne le mieux la dénonciation de l’Union européenne. Entre Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Olivier Besancenot ou Henri Guaino, c’est sans conteste Marine Le Pen qui sort en tête. Non seulement elle a réussi à incarner le scepticisme et le mécontentement vis-à-vis de l’Europe, mais plus encore, elle est arrivée à personnifier le sentiment croissant que la France y gagne de moins en moins avec l’Europe.


Le clivage qui traverse ces élections n’est-il pas, au fond, bien plus un clivage système – antisystème qu’un clivage droite – gauche ou une opposition souverainistes contre fédéralistes ?

Oui, tout à fait. Plutôt qu’un clivage horizontal traditionnel qui suit les lignes de partage droite-gauche de l’échiquier politique, nous sommes face à un clivage vertical, que l’on pourrait aussi qualifier d’opposition « gros contre petits ». Aux Français qui pensent que l’Europe représente un atout pour la France, il oppose ceux qui estiment que l’Europe est incapable de protéger la France contre la mondialisation, que son élargissement va trop vite et qu’elle est aux mains des flux financiers, des « marchands » pour parler comme Jean-Luc Mélenchon.

D’une certaine façon, on retrouve le clivage « oui-non » toujours très structurant dans l’hexagone quand bien même le référendum sur le traité constitutionnel date de 2005. L’enjeu de ce dernier se résumait à plus ou moins d’Europe. Or la France du « oui » est aujourd’hui extrêmement discrète, elle a largement cédé le pas à la France du « non », celle qui ne croit pas, plus ou de moins en moins à l’Europe.


Les citoyens européens considèrent-ils le choix entre PPE ou PSE comme une réelle alternative ?

Les citoyens européens ne se posent clairement pas la question en ces termes. Dans notre baromètre Match des personnalités, nous avons opposé dans un duel des personnalités Martin Schulz et Jean-Claude Juncker. Non seulement une personne sur deux ne se prononce pas mais de nombreuses personnes choisissent l’un des deux sans vraiment les connaître puisqu’une majorité relative de sympathisants de droite a choisi Martin Schulz alors qu’il est le candidat du PPE.

En France, contrairement à l’Allemagne où il existe une véritable connaissance des enjeux européens, la scène européenne en général, les institutions de l’UE en particulier, sont très peu connues.


Quelles sont les tendances dans les autres pays européens ?

Nous assistons sans conteste à une montée du vote populiste en Italie, aux Pays-Bas, dans les pays de l’Est, etc. Mais, même si les taux d’abstention sont parfois moins forts qu’en France, on observe un niveau d’intérêt pour la campagne qui est relativement équivalent à celui qui existe chez nous où seule une personne sur deux se déclare intéressée par la campagne.


En votant aux élections européennes du 25 mai, les citoyens européens participeront au choix du futur président de la Commission. Le savent-ils et est-ce que cela a un impact sur les intentions de vote ?

Très peu en ont vraiment conscience. Les Français qui ont suivi le premier débat au soir du 15 mai (retransmis par Euronews, la chaîne parlementaire ou sur I-télé) ont pourtant assisté à l’émergence d’un espace publique et politique européen où nous sommes, pour la première fois, sortis des questions strictement hexagonales. A condition que les Français s’y intéressent, cela pourrait augmenter le nombre des votes motivés par des considérations autres que nationales. Cela n’en prend pourtant pas vraiment le chemin même si nous avons assisté le soir du débat à l’amorce d’une scène publique européenne.


Les événements en Ukraine et les tensions entre l’UE et la Russie ont-ils un impact sur les intentions de vote ?

Je pense qu’il n’y pas d’impact réel. Lorsque l’on interroge les Français, on est sur des thématiques économiques et sociales – pouvoir d’achat, question des travailleurs détachés, protectionnisme…  – qui sont beaucoup plus fortes que les questions européennes.

Mais, il est vrai que l’idée de paix, un des piliers de la construction européenne, est encore un sujet auquel les Français attachent de l’importance. Pourtant, déjà au moment du traité de Maastricht, alors que c’était l’axe qu’il avait voulu privilégier, François Mitterrand avait très vite compris que les Français se sentaient beaucoup plus concernés par des thématiques économiques et sociales, l’antienne « l’Europe c’est la paix » apparaissant plus comme un acquis qu’un atout.

Mais lors de la crise du Kosovo en 1999, et maintenant avec les tensions russo-ukrainiennes, l’idée que l’Europe se pose comme garante de la paix conserve son importance.

A la fois, cette crise pose la question des moyens et de la capacité de l’UE à garantir cette paix, et c’est au final, le scepticisme qui l’emporte. Pire, en rendant apparente son incapacité à résoudre la crise, les évènements en Ukraine pourrait même nuire à l’UE.

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Stéphane Mader
Rédacteur en chef - Chief Editor

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