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14H20 - lundi 17 février 2014

Espagne, France : Qui sont ceux qui veulent remettre en cause l’avortement ?

lundi 17 février 2014 - 14H20

Alors qu’une grande majorité d’Espagnols s’oppose à la remise en cause de l’IVG, le gouvernement de Mariano Rajoy s’apprête à remettre en cause ce droit des femmes à disposer librement de leur corps. La France au même moment a pris le contre-pied de son voisin espagnol en supprimant la mention de « situation de détresse » préalable à l’IVG, tout en réveillant les franges conservatrices de la société.

 

Le Premier minsitre espagnol, Mariano Rajoy  © F Thomson / Allpix Press

Le Premier minsitre espagnol, Mariano Rajoy © F Thomson / Allpix Press

 

Vingt des vingt-huit pays de l’Union européenne autorisent aujourd’hui l’avortement sans restriction (dans la limite, selon les pays, de dix, douze ou quatorze semaines), on pouvait penser que cet acquis était entré dans les mœurs. D’autant plus qu’à la suite du drame en Irlande de la jeune Savita Halappanavar, morte en novembre 2012, suite au refus des médecins de pratiquer l’avortement alors même que sa santé était en danger, le pays a autorisé en juillet 2013 l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans les cas de danger pour la santé de la femme ou lorsque la grossesse résulte d’un viol ou de l’inceste. Il ne restait donc plus aux avocats du droit à l’IVG qu’à convaincre Malte, dernier pays de l’Union européenne à strictement prohiber l’IVG, d’adopter une telle loi, voire d’autoriser complètement cette pratique. C’était sans compter sur les conservateurs qui, dans tout pays, se sont élevés pour demander à ce que les droits de l’enfant ne soient pas bafoués. L’an dernier, c’est la Lituanie, qui a voté une loi restreignant le droit à l’IVG aux cas d’actions criminelles (viol et inceste) et de danger pour la santé de la femme.

Depuis quelques mois, c’est sur l’Espagne que tous les yeux sont braqués. En effet, le gouvernement Conservateur de Mariano Rajoy s’apprête à voter une loi interdisant aux femmes d’avorter, sauf en cas de viol et de danger physique ou psychique pour la femme. Le droit à l’avortement est autorisé depuis 1985 aux Espagnoles en cas de malformation du fœtus, viol et risque sérieux sur la santé physique ou mentale de la femme enceinte, ce qui a, dans les faits, permis l’IVG, avec 90% des avortements exécutés pour cause de danger psychologique. En 2010, l’Espagne a abaissé ces barrières et l’avortement a donc ainsi été légalisé. C’est donc un recul considérable que l’Espagne s’apprête à instituer aujourd’hui car la nouvelle loi sera encore plus restrictive que la première votée en 1985. 

Le Parti Populaire (PP) espagnol a la majorité absolue au Parlement et il compte bien l’utiliser pour tenir sa promesse de campagne. Depuis que son parti a remporté les élections législatives de novembre 2011, Mariano Rajoy a répété que son gouvernement reviendrait sur la législation progressiste du gouvernement Socialiste de José Luis Zapatero, adoptée en 2010. En outre, le PP n’entend pas donner la liberté à ses députés de voter selon leur conscience, mais les oblige à suivre la consigne de vote du parti.

 

Le Partido Popular de mèche avec la hiérarchie catholique

 

Le promoteur de la loi, le ministre de la Justice Alberto Ruiz-Gallardon, était pourtant connu pour ses positions libérales – célébrant des mariages homosexuels et autorisant la distribution gratuite de la pilule du lendemain lorsqu’il était maire de Madrid. Les analystes s’accordent à dire que ce revers vient de la dette qu’a aujourd’hui le PP envers les associations catholiques conservatrices, notamment le Forum de la famille, qui ont manifesté à sa demande contre la politique de M. Zapatero tout au long des deux mandats de ce dernier.

« Le PP est un parti dont certaines sections liées à l’Opus Dei, très catholiques, ont maintenu des liens étroits avec la hiérarchie de l’Eglise », explique Sebastian Balfour, Professeur émérite d’Etudes Contemporaines Espagnoles à la London School of Economics. Il ajoute, « les membres du PP sont également associés de très près à la radio de l’Eglise en Espagne, la COPE, qui a un pouvoir énorme. » Le PP se voit donc aujourd’hui forcé d’adopter une mesure rétrograde en matière de droits des femmes, suivant le modèle patriarcal catholique traditionnel.

Le Pape François, dont l’esprit d’ouverture avait été salué concernant les homosexuels, demeure sur le droit à l’avortement dans la droite ligne de l’Eglise catholique. Il  a ainsi déclaré que « la seule pensée que des enfants ne pourront voir la lumière, victimes de l’avortement, (lui) fait horreur ». En Europe, « le principal danger pour les droits des femmes vient du traditionalisme catholique et chrétien », souligne Nicole Savy, responsable du groupe femmes-genre-égalité de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH). En l’occurrence, ces conservateurs ont récemment frappé par le biais d’une pétition appelant les députés européens à rejeter le rapport Estrela, à l’automne dernier. Ce rapport sur la santé et les droits sexuels prévoyait, entre autres, de reconnaître le droit européen à l’IVG et à une éducation sexuelle intégrale – ce qui a fait grand peur à nombre de personnes.

Et pas seulement des catholiques. Des mouvements séculiers demandant de protéger le fœtus se multiplient tout autant. Le Centre for Bio-Ethical Reform (CBR) est l’un d’eux. Il mène des campagnes de sensibilisation sur la « réalité » de l’avortement, en exposant des images d’embryons sortis de l’utérus. « L’enfant pas encore né n’a rien fait de mal pour mériter la peine de mort », déclare Andrew Stephenson, fondateur du CBR et directeur de sa branche britannique, Abort67 (en référence à la date d’adoption de la loi autorisant l’IVG au Royaume-Uni, en 1967). Il ajoute, « si l’on considère que l’enfant à naître est un être humain, alors rien ne justifie qu’on lui ôte la vie – ni le fait que son père soit un violeur, ou que sa mère n’ait pas les moyens de l’élever, ou qu’il ait un handicap. » Pour cette raison fondamentale de respect de la vie d’un être humain, le but de ces associations est de « donner les faits et images de la pratique de l’avortement afin que les personnes en arrivent d’elles-mêmes à la conclusion qu’une IVG tue des enfants », explique M. Stephenson, qui espère à terme produire un changement dans l’opinion publique, ce qui conduirait à l’annulation des lois autorisant l’avortement.

 

Le PP en proie à de la dissidence chez les catholiques progressistes

 

Cependant, en Espagne les catholiques sont divisés. « L’Église est polarisée entre les conservateurs, dans la hiérarchie ecclésiastique, et ceux qui sont davantage socialistes, à la base de la hiérarchie catholique », explique M. Balfour.

On a donc d’un côté, ceux qui rejoignent les conservateurs américains et comparent la lutte contre (le droit à) l’avortement avec la lutte contre l’esclavagisme. Parmi eux, l’évêque de San Sebastian, José Ignacio Munilla, parle du droit à l’avortement comme d’un « génocide silencieux », s’associant ainsi aux extrémistes de droite qui accusent le gouvernement de M. Rajoy de conserver les avancées du parti socialiste avec une loi encore trop laxiste.

De l’autre côté, les catholiques modernes, qui considèrent que la loi actuelle ancre à juste titre l’Espagne dans les valeurs de l’espace socioculturel de son époque et garantit aux femmes la protection de leur santé sexuelle et reproductive. Redes Cristianas, qui regroupe une centaine de petites églises et de groupes catholiques à travers l’Espagne, s’est notamment mobilisé contre la réforme. Une nonne bénédictine a également acquis de l’influence : Teresa Forcades. « Elle est une opposante directe à la position du PP et de l’Eglise sur l’avortement », révèle M. Balfour, avant d’ajouter : « elle se bat pour le droit des femmes à l’au

Les espagnols sont dans une très grande majorité hostiles à ce projet de loi

Les espagnols sont dans une très grande majorité hostiles à ce projet de loi

to-détermination, pour leur droit de choisir d’avoir un avortement. »

En outre, la population espagnole est, dans sa grande majorité, contre le projet de loi. Selon les derniers sondages, ils seraient près de 80% à vouloir conserver la loi actuelle concernant le

droit à l’avortement. Certains membres du PP ont par ailleurs exprimé leur opposition à la loi, dont la députée Celia Villalobos, la maire de Zamora Rosa Vladon, et le Président de la communauté autonome Extremadura José Antonio Monago.

 

Quid de la France ?

 

« Il ne faut jamais s’imaginer que les droits acquis le sont pour toujours, des retours en arrière sont possibles mais enfin, il faudrait un très profond mouvement, une évolution politique qui serait dramatique d’ailleurs, avant qu’on en arrive là en France », déclare Mme Savy. Elle continue : « Il y aura toujours des personnes, comme l’association Laissez-les-vivre ou Xavier Dor, de l’extrême-droite traditionaliste, pour espérer [une loi semblable à celle débattue en Espagne]. Ils vont essayer de faire de la propagande dans toute l’Europe, de s’unir d’un pays à l’autre, car ils ont des bases. Mais on voit bien qu’en Espagne par exemple, la tradition catholique, fondamentaliste, est très puissante. Elle est culturellement beaucoup plus puissante qu’en France. »

Il y a quelques semaines, entre 16 000 et 40 000 personnes ont défilé dans les rues de Paris pour réclamer que la France imite son voisin espagnol. Si une « Marche pour la vie » est organisée chaque année, le nombre de participants a plus que doublé par rapport à 2012. Il faut dire que les milieux conservateurs que l’on pensait endormis se sont fortement mobilisés l’an dernier sous la bannière de « la Manif pour tous », pour combattre le mariage gay.

Hasard du calendrier, au même moment, la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem présentait un projet de loi égalité femmes-hommes dans lequel elle proposait de supprimer la mention de « situation de détresse », un préalable pour recourir à une IVG, mais qui dans les faits n’était jamais appliqué. Outre le fait que l’opposition – tout en prenant ses distances avec le projet de loi espagnol – ait déploré le fait que le gouvernement choisisse de cliver le débat politique sur ce sujet, certains députés UMP, hostiles à l’avortement ont déposé un amendement pour demander le déremboursement de l’IVG par la Sécurité sociale. 

Le droit à l’avortement en France faisait encore consensus lors de la dernière élection présidentielle. Même Marine Le Pen n’allait pas jusqu’à demander se remise en cause, préférant dénoncer les abus ou préférant le terme d’« avortement de confort ». Il n’y avait plus guère que Jean-Marie Le Pen pour faire l’éloge du PP espagnol pour sa loi restrictive. Or, on s’aperçoit que la mobilisation contre le mariage homosexuel l’an dernier, a réveillé une France traditionaliste, chrétienne, qui se veut défendre une certaine idée de la famille et donc investir des sujets sociétaux tels que l’avortement.

Les féministes s’inquiètent également des conséquences de la politique de rigueur menée en France, qui aboutit à la fermeture de centres d’IVG. Ainsi, la Ligue des Droits de l’Homme s’est jointe à d’autres organisations de défense des droits des femmes pour sensibiliser à ce sujet pour cause de coupe budgétaire. Depuis la loi « Hôpital, patients, santé et territoires » de 2009, les gouvernements « continuent de fermer à tour de bras, sous prétexte de réorganiser, de rentabiliser le budget, etc., les maternités et centres d’IVG », souligne Mme Savy. Ces décisions limitent, dans les faits, l’accès à l’avortement pour de nombreuses femmes.

Néanmoins, cette tendance ne semble pas avoir pour sous-jacente volonté le « contrôle du corps des femmes », comme c’est le cas chez les Conservateurs américains, qui font pression pour restreindre le droit à l’avortement et fermer les centres de Planning familiaux. Ces derniers, en l’occurrence, articulent un discours de plus en plus agressif de la part des partis de droite, un discours que l’on voit se propager à l’ensemble du monde occidental, tel le prolongement des politiques ultra-libérales des années 1980, selon M. Balfour.

 

Mais les défenseurs du droit à l’IVG ne restent pas les bras croisés

 

Après plusieurs manifestations à l’ampleur relative depuis 2012, les mouvements de défense des droits des femmes ont appelé les Espagnoles à descendre dans les rues le 1er février pour dénoncer ce projet de loi sur la « protection de la vie de l’être conçu et des droits de la femme enceinte ». Les milliers de personnes qui ont défilé dans les rues madrilènes ont reçu le soutien des « pro-IVG » européens. En France, les pro-choix étaient près de 40 000 à Paris et plusieurs centaines dans les villes de province telles que Toulouse et Bordeaux, protester en solidarité avec les Espagnoles.
Reste à savoir désormais, si la tendance qui se profile en Espagne, va faire écho dans d’autres pays d’Europe.

Journaliste à Opinion Internationale et coordinatrice de la rubrique La Citoyenne.

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