La Citoyenne / The female citizen
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12H19 - vendredi 5 décembre 2014

Trois femmes puissantes

vendredi 5 décembre 2014 - 12H19

 

Comme dans le roman de Marie NDiaye, ce sont trois récits, l’histoire de trois femmes qui disent « Non » à la place que l’on veut leur assigner et « Oui » à la vie. Elles s’appellent Loula, Zineb et Samira. Trois femmes déterminées, qui ont lutté pour atteindre des fonctions influentes et respectées. Regards croisés sur des parcours qui ne demandent qu’à être imités.

Loula Zaklama, Zineb Elmazouni, Samira Ibrahim - 2ème Forum Mondial des Droits de l'Homme - Marrakech 2014

De gauche à droite sur la photo : Loula Zaklama, Zineb Elmazouni, Samira Ibrahim – 2ème Forum Mondial des Droits de l’Homme – Marrakech 2014

 

« Je ne dis jamais que je connais quelque choseje ne cesse d’apprendre » 

« Une femme est comme un sachet de thé, on ne connaît sa force qu’une fois qu’elle a été plongée dans l’eau ». Ainsi commence l’intervention de Loula Zaklama, digne Égyptienne qui détaille avec distinction son parcours lors du Forum Mondial des Droits de l’Homme de Marrakech. Elle a souffert. C’est à l’eau bouillante qu’elle a prouvé sa force au fil de son parcours de femme indépendante. Ce qu’elle a vécu, elle ne le souhaite à personne. Celle qui se hisse désormais au 48ème rang des 200 femmes arabes les plus puissantes à la tête de son entreprise de communication Rada Research and Public Relations a mené une lutte des plus déséquilibrées contre le pouvoir étatiste des années 1960 de Nasser.

Elle est encore jeune quand son père décède. Elle est admirative de sa mère qui prend seule les rênes de la famille et parvient à scolariser les quatre enfants. Un exemple qui l’inspire, et qui la convainc de reprendre à l’âge de 19 ans l’entreprise de communication de son mari, emprisonné par le pouvoir nationalisant les secteurs clés de l’économie. Avec deux enfants à nourrir et des études à terminer, elle tient bon, encouragée par son époux captif. Elle refuse de vendre sa société. « Je voulais garder mon bébé », résume-t-elle. Au prix de moments éprouvants : « j’étudiais tellement que mes yeux finissaient par loucher », raconte-t-elle dans un français parfait. Ce travail acharné sera la clé de son succès. Elle est l’une des premières à investir dans la recherche pour étendre les activités de son entreprise, qui grandit petit à petit. 1982 est une année importante, qui voit sa société se doubler d’un volet de relations publiques. L’ascension peut alors se faire fulgurante.

Après plusieurs décennies de lutte contre ce pouvoir, le savoir est devenu son arme, et sa modestie son bouclier. « Je ne dis jamais que je connais quelque chose, déclare-t-elle humblement, je ne cesse d’apprendre ». Elle sourit de fierté en annonçant qu’aujourd’hui ses filles et ses petits enfants occupent tous des postes dans l’entreprise familiale. En attendant ses cinq arrières petits-enfants ! « Mes filles m’ont dépassée, et de loin ! », rit-elle.

« Persévérance ! » martèle-t-elle en guise de point final. Elle prodigue à l’assistance un ultime conseil : « toujours avoir confiance en Dieu et soi-même ». Ou l’alliance du talent et de la volonté.

 

Son entourage la pousse à contredire les idées reçues sur les femmes et la littérature

A ses côtés, Zineb Elmazouni, la « locale de l’étape », est aussi quelqu’un dont la famille a joué un rôle décisif dans son parcours. Jeune vice-présidente de l’antenne de Marrakech de l’Association des Femmes chefs d’Entreprise du Maroc (AFEM), elle impressionne très tôt. Scolarisée dans une école catholique, elle termine major du brevet des collèges dans sa région. D’une mère scientifique et d’un père économiste, elle se passionne pour tout, mais c’est la littérature et la poésie qui la fascinent le plus à cette période. Avec eux, elle est dans la négociation permanente. « J’étais celle qui ouvrais les portes. Quand j’ai fini première à l’examen avec presque 17 sur 20 de moyenne, mes parents m’ont d’abord demandé pourquoi je n’avais pas atteint cette note de 17 », s’amuse-t-elle, reconnaissante envers ceux qui l’ont toujours soutenue. Hors du cocon familial, elle vit mal la condition de la femme qui l’empêche d’être vue avec un homme dans la rue.

Mais son entourage la pousse à contredire les idées reçues sur les femmes et la littérature. Elle se tourne vers les sciences et traverse la Méditerranée pour une école d’architecture à Nantes. C’est un petit désenchantement, pour cette Marocaine habituée à la chaleur humaine et géographique de son pays natal. Elle ne peut même pas se réjouir d’étrenner les beaux manteaux que lui offre son père : « ils ne correspondaient pas au moule de l’école et des étudiants artistes ». Elle ne se laisse pas faire pour autant et intègre l’Institut de Design et d’Aménagement d’Espace de Bordeaux. Elle se heurte quelques rares fois au mépris occidental pour sa culture. A un professeur qui se montre un jour dédaigneux des productions arabes, elle s’enorgueillit de sa répartie : « il est paradoxal d’entendre cela de quelqu’un qui nous fait étudier les ARABEsques toute l’année ». Et toc. Elle ne perd rien de sa répartie, mais rien non plus de son talent, puisqu’elle sort major de promotion. Encore une fois.

C’est finalement sur un coup de tête que Zineb retourne à Marrakech, en 2005. Alors qu’elle a un été à tuer avant de quitter le sud-ouest de la France pour des projets dans les médias à Paris, elle décide de faire un stage. Un stage dans un cabinet d’architecte qui commence de manière assez décevante, puisque la voilà cantonnée à un bureau à ne rien faire. « J’étais seule et tous mes collègues se réfugiaient derrière leurs ordinateurs », désespère-t-elle. Mais ce serait mal la connaître que de l’imaginer se complaire dans l’oisiveté. Au bout de deux jours, elle demande à son patron un peu plus d’activité. Il lui donne deux projets à travailler en deux semaines. En quatre jours, le travail est fait, et bien. Elle est présentée sur le champ à Xavier Guerrand-Hermès, vice-président d’Hermès Paris, et commence à travailler sur le projet des parcs de l’Agdal. A partir de là, tout s’enchaîne. Elle reçoit des commandes de plus en plus nombreuses, forte de son habileté à combiner les deux cultures qu’elle a côtoyées. Celle qui se revendique sur son site internet « d’un luxe simple, d’un Ethnic chic et d’une nouvelle élégance orientale » s’impose désormais comme l’une des Marocaines influentes, forte de sa position à l’AFEM. Tout ça « grâce à sa bonne étoile », termine-t-elle en souriant.

 

« Partout où je suis, je ne suis pas la norme »

Présentatrice d’une émission d’investigation sur France Ô, Samira Ibrahim prend un malin plaisir à faire deviner d’où elle tient son teint mat et ses cheveux lisses. « Un père soudanais, une mère égyptienne, une petite enfance à Beyrouth » : lorsqu’elle arrive à Paris à l’âge de cinq ans dans les années 1980, elle a été ballottée dans plusieurs pays, parle un dialecte libanais, et a baigné dans les films populaires égyptiens qui lui ont appris l’arabe. Elle doit rapidement éviter le chausson que lui lance son paternel lorsqu’elle lui annonce sa volonté de devenir comédienne. « J’avais déjà senti une gène en réclamant auparavant un costume de danse », sourit-elle. Elle n’est pas rancunière envers ce père qui l’a épargnée de l’excision et dont le vœu le plus cher était de voir sa progéniture faire de longues études. Du coup, elle veut tout, et choisit tout : après des cours d’arabe au lycée Louis Le Grand, la voilà qui s’inscrit, en parallèle à ses études de droit, à Langues O’ pour maintenir ce lien avec cette culture qu’elle chérit tant.

Sa voix s’étrangle au moment de parler de cette figure paternelle partie trop tôt. Émotion dans la salle. « C’est moi qui fais pleurer les gens sur le plateau, en général ! », lâche-t-elle à la modératrice émue elle aussi. « Partout où je suis, je ne suis pas la norme, reprend-elle : je suis une femme, je suis noire, je m’appelle Samira Ibrahim et je suis musulmane : en France, j’accumule les tares ! », envoie-t-elle. Et pourtant, son parcours est tracé : fascinée par le magazine Envoyé Spécial dans sa jeunesse, elle bondit sur l’occasion que lui propose Canal+ Horizons qui recherche quelqu’un pour les relations presse. La success-story peut commencer : elle réussit avec brio un casting pour présenter une émission sur le cinéma, rejoint Monte-Carlo Doualiya avant que l’agence Reuters ne vienne la chercher.

Si elle ne fait pas état de discrimination dans sa carrière, la question de l’identité brûle cette métisse qui n’hésite pas à citer les Identités meurtrières d’Amin Maalouf à un patron qui l’interroge sur sa culture. Il faut l’entendre, petite fille, déboussolée par ses cheveux imperturbablement frisés, encourager sa mère : « Maman, on doit essayer tous les shampooings, je suis sûre qu’on va y arriver ». Ou l’usage d’un « on » qui n’est pas anodin. « J’ai eu des parents modèles, ponctue Samira, je voulais leur plaire, être polie, honorer mon père qui me disait qu’on était tous des ambassadeurs de nos pays d’origine ». Mais quel pays que le sien ? Elle raconte l’affliction de voir l’image standardisée de ces « beurettes » à qui elle ne ressemble pas. Elle raconte aussi un sexisme pernicieux en France, qui se dissimule derrière les discours policés des plateaux TV. Avant de conclure sur cette recommandation : éviter la discrimination positive. Avec l’abnégation qui fut la sienne, des femmes comme elle n’en ont pas besoin pour se construire. Et réaliser leurs ambitions.

 

Ces trois femmes l’affirment, elles ont eu de la chance. « Trop modestes », leur envoie une anthropologue dans le public. Si elles ont pu bénéficier du soutien parfois capital de leur famille, de mères, de pères ou de maris, c’est par elles-mêmes qu’elles ont gravi les échelons de leur réussite. Ce n’est personne d’autre que Loula qui a mené son entreprise aux sommets. Ce ne sont pas les parents attentionnés de Zineb qui ont fait l’aller retour en France pour devenir architectes. Et le père ambitieux de Samira n’a pu compter que sur la détermination de sa fille pour qu’elle soit aussi épanouie dans son métier aujourd’hui. Ces trois femmes n’ont de comptes à rendre à personne, ni de culpabilité à ressentir. Elles se sont battues, ont gagné, et méritent d’inspirer toutes les femmes qui doutent d’elles-mêmes des deux côtés de la Méditerranée.

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Noé Michalon