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13H03 - vendredi 19 avril 2013

David Lorrain : « RecycLivre reverse de l’argent aux associations avant d’en gagner »

vendredi 19 avril 2013 - 13H03

David Lorrain est le créateur de l’entreprise RecycLivre. Le principe : venir récupérer gratuitement chez les particuliers, les entreprises et les collectivités les livres dont ils veulent se séparer. Ils seront ensuite revendus grâce à la boutique en ligne et au partenariat de RecycLivre avec des vendeurs en ligne. Mais la force du projet de David Lorrain réside dans le souci permanent d’être une entreprise responsable qui marche. Réinsertion, solidarité, environnement, tous ces aspects sont indissolublement liés au fonctionnement quotidien de RecycLivre. La société dessert aujourd’hui Paris et sa proche banlieue, ainsi que Bordeaux et bientôt d’autres villes. Un modèle d’économie positive.

David Lorrain, créateur de RecycLivres

David Lorrain, créateur de RecycLivre

 

Recyclivre, c’est quoi au juste ?

David Lorrain : C’est un service gratuit de collecte de livres à domicile. Nous venons avec tout le nécessaire pour les emballer, y compris des cartons. Si c’est dans un immeuble de cinq étages sans ascenseurs, nous nous chargeons de descendre les cartons. Nous passons dans un créneau horaire de deux heures, convenu à l’avance avec les clients. L’idée c’était de proposer une solution facile, clés en mains. Et aussi, de ne pas jeter les livres mais de leur offrir une deuxième vie.

 

Quand et comment est née l’idée de RecycLivre ?

Je suis un très gros lecteur, mais je ne dispose que d’un petit appartement parisien. Fin 2008., je n’avais plus du tout de place dans mes bibliothèques. J’ai donc cherché à me débarasser de mes livres rapidement, sans avoir à les amener moi-même quelque part (trop nombreux, trop chronophage). Je n’ai trouvé aucune solution de ce genre déjà existante, alors décidé de créer Recyclivre.

 

Votre service est gratuit, pourtant vous n’êtes pas une association mais une entreprise. Comment gagnez-vous de l’argent ?

Nous revendons d’occasion les livres que nous avons collectés, via notre site de vente en ligne et les plateformes classiques comme Amazon ou Fnac.com. Après la collecte, ils sont triés, inventoriés et étiquetés dans nos locaux du IXe arrondissement. Ils sont ensuite stockés chez notre partenaire logistique Arès services, à 100 km de Paris, qui se charge ensuite d’expédier les commandes.

 

Dès le départ, vous avez voulu faire de RecycLivre une entreprise engagée sur les plans social et environnemental…

Oui, nous essayons de mettre en place un cercle vertueux.

Nous reversons 10% de notre chiffre d’affaires à l’association Aide et Action, qui lutte contre l’illettrisme. Ce qui est bien plus contraignant que de reverser 10% des bénéfices. Depuis 2008, nous avons déjà reversé plus de 100 000 € aux associations. C’est la partie visible.

Il y a aussi une partie moins visible : nous travaillons avec des partenaires qui partagent nos valeurs. Arès, notre plus gros partenaire emploie des personnes en réinsertion. Nous avons d’ailleurs embauché deux personnes issues de cette entreprise.

Sur le plan environnemental, le simple fait de remettre des livres en circulation est écologique. Le coût environnemental le plus important dans la fabrication du papier n’est pas tellement dans les arbres, mais dans les litres d’eau nécessaires à l’industrie papetière. Un livre, c’est en moyenne 400 grammes de bois et surtout 24 litres d’eau. Nous avons donc contribué depuis 2008 ans à économiser plus de 4,5 millions de litres d’eau. Nous avons aussi investi dans une camionnette électrique pour limiter les rejets de CO2, et tous les ans nous effectuons un bilan carbone que nous compensons en finançant des projets de l’association Action carbone. Nous sommes aussi membres de « 1% pour la planète », nous reversons 1% de nos ventes à des organismes environnementaux.

 

Intégrer cette dimension responsable, était-ce une démarche présente dès les origines de RecycLivre ?

Oui, dès le départ. Comme je l’ai dit, les 10% reversés aux associations le sont sur le chiffre d’affaires. Nous reversions donc déjà de l’argent avant d’en gagner.

Sur l’environnement, ce sont aussi des choses dans notre fonctionnement quotidien. Le véhicule électrique aussi était un parti pris de départ, car il coûte deux fois plus cher à l’achat qu’un véhicule classique. Les cartons utilisés pour transporter les livres sont des anciens cartons de biscottes,tout le matériel informatique est d’occasion, etc.

Ce sont vraiment des choses ancrées dans nos valeurs, auxquelles nous essayons de faire le plus possible attention. Notre but est d’être une entreprise pérenne, exempte de toute subventions (publiques comme privées), pour démontrer que l’humain et l’environnement peuvent être au centre de la création de richesse. Que l’on peut faire les deux au quotidien sans problème.

Nous sommes donc à cheval entre deux mondes. C’est assez amusant, car nous ne rentrons dans aucune des cases dans lesquelles les gens essaient de nous enfermer. Nous avons gagnés plusieurs prix d’innovation entrepreunariale, mais nous avons récemment reçu un prix de l’ESSEC décerné aux entreprises solidaires. Nous sommes donc reconnus des deux côtés.

Pour ma part, je pense que plutôt que de mettre les entreprises comme RecycLivre dans la case « solidaire », il faudrait mettre les autres dans une case « pas solidaire ».

 

Finalement, pourquoi intégrer si intimement ces convictions au fonctionnement de votre entreprise ?

Sur l’environnement, je suis conscient, depuis très longtemps, que les ressources de notre planète ne sont pas inépuisables.

Quant à la volonté de remettre l’humain au centre de la création de richesses, c’est peut-être un peu égoïste, mais c’est pour pouvoir me dire, à la fin de ma vie, que j’ai contribué à accroître la richesse de personnes autres que mon cercle familial proche, tant pécuniaire qu’humaine.

Je pense par exemple à cette jeune femme de 22 ans qui travaillait chez Arès. Cette société réinsère des personnes en très grande difficulté, exclues. Au début de notre collaboration, ils y avait donc chez eux cette jeune femme très jeune qui était persuadée que sa vie était déjà bouchée, que toutes les portes lui étaient fermées. À 22 ans, elle était désespérée. Je l’ai vue changer au fil des missions de transport qu’elle a effectuées pour RecycLivre. Après 6 mois d’activité professionnelle, ce n’était plus la même personne : elle a repris confiance en elle et les portes se sont rouvertes.

C’est ça aussi la richesse : permettre à des personnes exclues de retrouver le marché du travail et de reprendre confiance en elles.

 

Pourquoi avoir choisi Arès et Aide & Action ?

J’ai beaucoup cherché avant de choisir Aide et Action. Elle m’est apparue comme l’organisation la plus professionnelle. Elle offrait la meilleure garantie que l’argent reversé serait correctement utilisé.

Pour Arès, j’ai aussi rencontré des logisticiens qui n’étaient pas des entreprises de réinsertion. Arès n’était pas le moins cher, mais ce n’était pas le plus cher non plus. Et comme leur engagement dans la réinsertion me tient vraiment à cœur, ce sont eux que j’ai choisi.

 

Pensez-vous que RecycLivre représente l’entreprise du futur ? Envisagez-vous de promouvoir votre modèle ?

Je ne me pose pas la question de cette façon. Mais s’il faut répondre, j’espère que oui. Si nous pouvons être un exemple d’entreprise réussissant économiquement tout en remettant l’humain au centre de la création de richesse, et sans appauvrir davantage la planète, tant mieux. J’aimerais qu’il y en ait davantage comme nous.

Aujourd’hui, nous existons depuis presque cinq ans, cinq années assez intenses et prenantes. Nous n’avons pas du tout communiqué sur notre modèle pour l’instant, mais nous prévoyons de le faire à la fin 2013 ou début 2014. Nous envisageons notamment d’être plus présents dans les séminaires et conférences pour faire partage notre expérience et montrer que tout le monde peur le faire.

Propos recueillis par Yannick Le Bars