La Citoyenne / The female citizen
Afghanistan
14H02 - Vendredi 4 avril 2014

Les femmes afghanes entre espoir et lucidité à l’heure de l’élection présidentielle

Vendredi 4 avril 2014 - 14H02

Après treize ans à la présidence de l’Afghanistan, Hamid Karzai va laisser sa place. Demain a lieu le premier tour des élections présidentielles dans ce pays en reconstruction, les femmes sont partagées entre l’espoir et la lucidité car dans un pays comme l’Afghanistan, le combat pour les droits des femmes est un combat de longue haleine.

Les femmes afghanes font la queue au bureau de vote pour les élections parlementaires, en septembre 2010.

Les femmes afghanes font la queue au bureau de vote pour les élections parlementaires, à Kaboul en septembre 2010.

 

L’International Rescue Committee vient de publier un rapport sur les importantes transitions que va devoir gérer l’Afghanistan cette année : une transition politique bien sûr mais également militaire, en raison du retrait des troupes de l’OTAN d’ici décembre 2014 et aussi économique, puisque l’aide internationale va être réduite avec la fin de la présence étrangère. Le tout s’ajoutant à une situation où l’insécurité fait loi, après trois décennies de conflits et troubles politiques.

La population est donc particulièrement inquiète de perdre ses maigres moyens d’existence, tandis que déjà deux millions d’Afghans ont quitté le pays pour se réfugier en Iran et au Pakistan, et que plus de 650 000 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays. Ce nombre, à l’instar des chiffres de l’insécurité, a dramatiquement augmenté en 2013, qui a été une année de détérioration de la situation à tous les niveaux.

Concernant l’accès aux soins médicaux et services de santé, l’organisation internationale Médecins sans Frontières (MSF) a récemment attesté des difficultés auxquelles fait face la population sur le terrain. Christopher Stokes, directeur général de MSF, a affirmé : « Un patient interrogé sur cinq a vu un membre de sa famille ou un proche perdre la vie l’année précédente en raison du manque d’accès aux soins médicaux. Pour ceux qui sont parvenus à atteindre nos hôpitaux, 40% nous ont dit qu’ils avaient été confrontés à des combats, des mines, des checkpoints ou à du harcèlement durant le trajet. »

Ce portrait peu glorieux masque pourtant la condition des femmes, dans un pays où l’on assiste à une recrudescence des violences les concernant.

 

Une loi sur l’élimination des violences faites aux femmes de peu (ou pas) appliquée

 

Les organisations des droits des femmes avaient crié victoire lorsque la loi sur l’élimination des violences faites aux femmes, déposée par une parlementaire, avait été votée en 2009 et approuvée par Karzai. ll s’agissait de la première loi qui pénalisait vingt-deux types de violence à l’égard des femmes, criminalisant notamment les mariages des enfants et mariages forcés, le viol et les violences domestiques. Mais les amendements se sont succédés depuis, allant à l’encontre de l’esprit de cette loi.

En février dernier, la communauté internationale s’est indignée de l’adoption d’un amendement qui empêche à toute personne de témoigner contre un membre de sa famille, car cela revient clairement à autoriser les violences conjugales, très répandues dans le pays. Selon Anicée Van Engeland, spécialiste du droit islamique et professeure à SOAS (School of Oriental and African Studies) à Londres, « cet amendement est contraire au droit islamique, car la présence de témoins est requise en droit islamique et nulle part il n’est dit que ce ne peut pas être un membre de la famille ; au contraire, on encourage le fait que ce soit des membres de la famille. »

Cet amendement est symbolique de la lutte autour de l’interprétation du droit islamique, dont pâtit fortement l’application de la loi de 2009. Mme Van Engeland identifie deux autres problèmes liés à sa mise en œuvre. Le premier concerne le manque d’éducation juridique et légale du peuple – un problème que reconnaît également Manizha Naderi, directrice de l’organisation Women for Afghan Women. « La Loi sur l’élimination des violences faites aux femmes n’a pas été mise en œuvre principalement parce que la plupart des gens n’en ont pas entendu parler et par conséquent, les responsables des violences bénéficient d’une réelle impunité », raconte-t-elle.

Deuxièmement, les juges eux-mêmes ont tendance à ne pas appliquer la loi, révèle Mme Van Engeland. « En Afghanistan, plusieurs systèmes juridiques s’appliquent : les lois du shah (renversé en 1973), les lois des Taliban, les lois coutumières, et elles continuent toutes à s’appliquer, » explique-t-elle, avant de continuer, « dans les campagnes, les juges appliquent en priorité la loi de la zone où ils se trouvent, la loi coutumière donc, et cela ne va pas vraiment dans le sens de la loi de 2009. »

 

Un futur président dévoué à la cause des femmes ?

 

Parmi les candidats à la présidence, aucun n’a de vrai programme pour faire avancer les droits des femmes sur le terrain. Mme Naderi a fait part de son scepticisme : « Je ne pense pas que le futur président s’occupera de ce défi, il faut que les groupes pour les droits des femmes soient présents nuit et jour pour forcer le gouvernement à s’occuper des droits des femmes, le forcer à en faire une priorité à l’ordre du jour. »

Cependant, les candidats ont pris conscience de l’importance du vote des femmes et ont cherché à toucher l’électorat féminin tout au long de la campagne présidentielle. Ainsi, le candidat Zalmai Rassoul a décidé de se présenter avec pour seconde vice-présidente Habiba Sarabi (dans le cadre d’un « ticket » présidentiel comme aux Etats-Unis). Cette dernière plait beaucoup et attire les foules – hommes et femmes confondus – lors des meetings électoraux. Quant aux autres sérieux candidats en lice, Ashraf Ghani Ahmadzai a promis d’aider les femmes à améliorer leur situation, lors d’un discours pour la Journée Internationale des Femmes le 8 mars dernier (alors même qu’il s’est présenté dans un « ticket » présidentiel avec un seigneur de guerre, Abdul Rashid Dostum, pour vice-président), et le candidat de l’opposition à Karzai, Abdullah Abdullah, s’est construit une image de défenseur de la place des femmes dans l’espace public.

Ces actions reflètent « vraiment une stratégie du chiffre, pour s’assurer que les femmes vont voter », analyse Mme Van Engeland, qui regrette qu’il n’y ait pas plutôt un débat national sur la Loi sur l’élimination des violences faites aux femmes.

Un tel débat représenterait une évolution importante de la société afghane, qui est encore très rurale et ancrée dans les traditions. Ainsi que le remarque Mme Naderi, « garantir les droits des femmes en Afghanistan est un processus lent car cela exige un changement culturel, ce qui n’arrive pas du jour au lendemain. »

 

 

Les femmes afghanes toujours prisonnières de la sphère privée

 

Les femmes en Afghanistan bénéficient d’une société civile forte et active, d’un réseau conséquent d’associations qui peut les soutenir dans la lutte pour leurs droits. Cependant, dès que l’on sort de Kaboul et des grandes villes, cette société civile est principalement souterraine.

« L’idée coutumière qu’une femme ne peut pas quitter la maison est encore très ancrée dans la société afghane, » explique Mme Van Engeland, professeure de droit islamique à la School of Oriental and African Studies (SOAS) à Londres. Si les talibans ont fermement encouragé cette coutume, la tentative des Occidentaux de permettre aux femmes d’investir l’espace public a échoué. Selon l’experte, là a été l’erreur principale de ces derniers : « ils ont pensé que le problème était dans la sphère publique ; aussi, en sortant les femmes de leurs maisons, ils règleraient le problème. Mais ce n’est pas vrai. »

Elle porusuit : « Le problème des femmes afghanes consiste en cette violence qui existe entre les quatre murs et qui est profondément culturelle, tribale, traditionnelle. » Si la situation des femmes s’était quelque peu améliorée depuis 2001, la montée de l’insécurité et du conservatisme ces dernières années a poussé les femmes à se retirer à nouveau dans la sphère privée.

Leur quotidien ne varie donc pas en fonction de l’occupant – américain, russe, taliban. En effet, « les Taliban quelque part toléraient cette existence souterraine [de la société civile], d’abord parce qu’ils n’avaient pas un contrôle complet et puis parce que cela restait entre les quatre murs, » souligne Mme Van Engeland. « On en revient au problème de l’espace : tant que les femmes se réunissent entre quatre murs, c’est culturellement acceptable. Le problème se pose lorsque cette société civile essaie d’avoir un visage public. »

La situation est en revanche bien différente dans les villes, où la société civile appréhende fortement le retour des Taliban car le soutien étranger lui a permis de travailler de manière ouverte. Mais cela ne sous-entend pas que les ruraux soutiennent les Taliban ; ces derniers ne donnent simplement pas le choix aux habitants, qui se résignent et s’adaptent aux circonstances, d’après les témoignages qu’a recensés Mme Van Engeland dans son dernier projet de recherche. Elle fait état d’ « une société civile afghane en état de siège », situation confirmée par Mme Naderi, qui vit en Afghanistan et refuse catégoriquement les négociations avec les Taliban.

« Il faut quand même souligner que les élections créent un optimisme, » insiste Mme Van Engeland. Elle renchérit : « les femmes ont bien compris qu’elles représentent une menace [pour la société traditionnelle patriarcale] et qu’elles sont là pour être sacrifiées – soit elles sont sacrifiées entre quatre murs, soit sacrifiées à l’extérieur. »

Elle conclut en indiquant que : « elles préfèrent être sacrifiées à l’extérieur car cela peut contribuer à ce que les futures générations de femmes aient davantage le choix de leur vie. »

cleo
Journaliste à Opinion Internationale et coordinatrice de la rubrique La Citoyenne.

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