Edito
09H37 - jeudi 21 mai 2026

Présidentielle 2027 : ce n’est pas aux sondages de jouer les primaires ! L’édito de Michel Taube

 
Contre les sondages primaires Michel Taube

© Shutterstock.com/Arthimedes

Les sondages sont devenus l’une des grandes maladies de la vie démocratique moderne. Pas un jour sans un baromètre, une projection, une estimation, une dynamique, une « enquête exclusive » prétendant expliquer ce que pensent les Français et surtout ce qu’ils voteront demain. Comme si un peuple de près de 70 millions d’habitants pouvait être réduit à quelques courbes, quelques pourcentages et quelques graphiques commentés en boucle par des éditorialistes fascinés par les chiffres.

Et pourtant, plus les sondages se multiplient, plus une évidence s’impose : les Français sont devenus largement… insondables.

C’est la première grande raison de notre profonde méfiance à l’égard de cette industrie de la prévision électorale. Les Français cachent de plus en plus leur jeu. Ils hésitent. Ils doutent. Ils changent d’avis. Ils se méfient des médias, des instituts, du système politique lui-même. Beaucoup répondent vaguement. D’autres s’amusent à brouiller les pistes. Certains n’osent pas dire réellement ce qu’ils pensent. D’autres encore ne savent tout simplement pas pour qui ils voteront.

Et entre nous, dans une société saturée d’informations, répondre à un sondage politique paraît parfois aussi désuet que de devoir choisir entre « préférez-vous la lessive X ou Y » ou « aimez-vous davantage la bavette ou l’entrecôte ». D’ailleurs, les sondeurs questionnent souvent le citoyen entre deux questions au consommateur.

Le citoyen moderne veut garder sa liberté. Son intimité politique. Son droit au secret.

L’électeur français d’aujourd’hui n’est plus l’électeur discipliné des années 1970 ou 1980. Il peut changer d’avis jusqu’à la dernière minute. Il peut hésiter entre plusieurs candidats au premier tour puis encore au second. Il peut décider de ne pas voter, puis finalement se déplacer au dernier moment. Ou faire exactement l’inverse. Dans bien des cas, le véritable choix ne se fait plus des semaines avant l’élection, mais parfois devant l’urne elle-même.

Tant d’erreurs viennent non seulement des indécis, mais surtout de la participation. Car un sondage n’est jamais une photographie réelle du vote. C’est une tentative fragile d’anticiper qui ira voter, qui restera chez lui, qui changera d’avis, qui mentira ou qui se taira.

 

Et c’est là la deuxième raison fondamentale de notre hostilité aux sondages : les marges d’erreur des études d’opinion sont considérables.

Entre un et trois points d’écart, parfois davantage, un résultat politique peut totalement changer de signification. Une dynamique peut devenir un effondrement. Une victoire annoncée peut se transformer en défaite. Une qualification peut devenir une élimination. Or les médias présentent souvent les sondages comme des vérités quasi scientifiques alors qu’ils ne sont, au mieux, que des instruments probabilistes très imparfaits.

 

L’histoire politique française récente est jalonnée d’échecs retentissants.

A chaque grosse erreur, le lendemain d’élections, les sondages reprennent comme si de rien n’était.

Petit florilège.

En 1995, les sondages voyaient longtemps Édouard Balladur favori. Finalement, c’est Jacques Chirac qui l’emporta largement.

En 2002 survint le traumatisme absolu. Presque aucun institut n’avait anticipé l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle face à Jean-Marie Le Pen. Ce fut un séisme démocratique et médiatique.

En 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, les médias voyaient arriver la victoire du « oui ». Les Français répondirent largement « non ».

En 2017, les instituts ont certes identifié les principaux candidats, mais ils ont sous-estimé certaines dynamiques, notamment celle de Jean-Luc Mélenchon.

En 2019, ils ont mal perçu la poussée écologiste.

En 2020, la crise Covid a plombé le vote aux municipales et les sondages n’ont pas vu venir la vague verte dans 11 métropoles françaises, comme Strasbourg et Bordeaux.

En 2021, ils annonçaient une vague du Rassemblement national aux régionales qui ne s’est jamais matérialisée, notamment à cause d’une abstention massive.

Et les législatives de 2024 resteront probablement comme l’un des plus grands décalages récents entre projections et réalité politique. Le front républicain d’entre-deux tours a totalement plombé les prévisions des sondages qui n’ont pas vu l’effondrement du RN qui se croyait déjà à Matignon au soir du premier tour.

 

Les sondages ne sont donc pas inutiles. Ils peuvent mesurer des tendances, des climats, des mouvements d’opinion. Mais ils deviennent dangereux lorsqu’ils prétendent fabriquer le réel au lieu de simplement tenter de l’observer.

Car à force de commenter les sondages, la politique finit par ressembler à une course hippique permanente où l’on oublie l’essentiel : les idées, les programmes, les convictions, la vision du pays.

La démocratie mérite mieux que des oracles statistiques quotidiens.

 

Faut -il censurer les sondages ?

En 2022 le grand quotidien Ouest-France et votre serviteur Opinion Internationale avaient annoncé qu’ils ne relateraient plus et ne commenteraient aucun sondage pendant l’élection présidentielle.

Cet engagement est à renouveler. Il honorerait la presse française et changerait considérablement la donne. Il laisserait place au débat d’idées plutôt qu’au concours de coqs et de poules dans des sondages d’intentions de vote, de sympathie, de plus ou moins grande confiance à tel casting qui inondent l’espace public.

Faut-il renouveler ce boycott citoyen ? Toutes les rédactions devraient se poser cette question.

Quant aux politiques, à la trentaine ou la quarantaine de prétendants à la course à l’élection présidentielle, plutôt que de se fier à des sondages, ils n’ont qu’à déjà faire le tour des élus locaux partout en France pour recueillir les futurs 500 parrainages, réunir un budget et des idées claires pour la France qui permettront déjà de faire le tri des candidatures sérieuses.

Non ce n’est pas aux sondages de tenir lieu de primaires ! Mais aux politiques entre eux de s’organiser et de prendre leurs responsabilités s’ils veulent servir la France plus que leurs egos personnels.

Il faut en finir avec la dictature des sondages dans la course à la présidentielle.

 

Michel Taube

Michel Taube

Directeur de la publication