Droits pratiques
18H07 - dimanche 28 novembre 2021
France

Jean-Marie Viala et Edith Lagarde-Bellec : « nous réveillerons l’institution de l’Ordre des Avocats pour mieux défendre nos confrères et les justiciables ».

 

Crédit photo : Benjamin Beni

Les 30 novembre et 1er décembre auront lieu les élections au Conseil de l’Ordre des Avocats du Barreau de Paris, l’OABP. Quatorze membres sont élus pour un mandat de trois ans, qui prend effet début 2022. Les candidats se présentent en binôme paritaire, et ont notamment pour mission de promouvoir les activités de l’Ordre. Le Conseil est aussi l’organe disciplinaire du barreau. Présidé par le bâtonnier, il réfléchit également au futur de la justice et son administration, et veille au respect des libertés fondamentales.

Le Bâtonnier de Paris est un des personnages de la République : l’éventail de Marie-Antoinette, parmi de nombreux témoignages de l’histoire, y tient sa place dans un prestigieux bureau des plus convoités.

Rencontre avec Jean-Marie Viala et Edith Lagarde-Bellec, deux candidats à l’élection duConseil de l’Ordre. Tous deux tiennent à rappeler l’importance des droits de la défense et du respect des procédures, qu’ils considèrent bafoués par l’exécutif. Pour ce faire, rien de mieux que l’Ordre du Barreau, l’outil le plus puissant de la profession pour faire respecter et défendre celle-ci. Le binôme compte par ailleurs pallier au manque d’accompagnement et de soutien envers les jeunes avocats, en s’appuyant davantage sur l’Ordre. En clair, il s’agit pour eux de remettre l’avocat à sa juste place et de le soutenir dans sa vie privée et professionnelle, car il est un pilier de la démocratie en France. Le mantra de Monsieur Viala et Madame Lagarde-Bellec ? « Être à l’Ordre pour servir, pour un Ordre à votre service. »

Entretien.

 

Opinion internationale : Pourquoi être vous candidats au Conseil de l’ordre ?

Edith Lagarde-Bellec : Jean-Marie Viala et moi nous connaissons de longue date, il est pénaliste et moi civiliste et commercialiste. Nous sommes passionnés par notre profession, et nous avons tous les deux une bonne idée de l’importance de la profession d’avocat. Elle est essentielle à la société et la démocratie. La profession d’avocat souffre d’une forte déconsidération sociale, depuis quelques années, notamment de la part des pouvoirs publics, ce qui nous a poussés à nous présenter.

À titre d’illustration, le Code de procédure civile, fruit d’un long travail,  vise à la protection des droits des parties. Or, aujourd’hui, il est modifié sans cesse, principalement pour désengorger les tribunaux sous couvert de simplifier le système procédural sans concertation avec les avocats. C’est donc à nous avocats de nous adapter pour protéger les justiciables, tout en luttant contre cette déconsidération. Et l’Ordre des Avocats du Barreau de Paris, l’OABP, devrait y concourir davantage encore.

Jean-Marie Viala : Le diable se cache toujours dans les détails. Aujourd’hui la profession d’avocat est comme un chemin de cailloux qui nous pousse à regarder nos pieds. On a le sentiment que l’on cherche à rogner la place de l’avocat, à l’écarter. Nous devons préserver les droits de la défense. Aujourd’hui on croit que les avocats ne font que défendre l’indéfendable, mais nous défendons tous les justiciables. Il faut remettre cette pensée au goût du jour.

 

Un des termes forts de votre programme est de restaurer la « dignité » des avocats. L’avez-vous perdue ?

Jean-Marie Viala : Nous n’avons pas perdu notre dignité. On nous l’a enlevée, ce qui est tout à fait différent. Nous demandons à retrouver le respect des gens et des instances. Le métier d’avocat est noble, et je veux qu’on le reconnaisse à nouveau. Voilà ce que j’aimerais changer en premier lieu.

Edith Lagarde-Bellec : Vous me parlez de dignité. Je vais vous donner un exemple sidérant pour nous : le projet de loi pour « la confiance dans l’institution judiciaire » porte atteinte au secret professionnel de l’avocat, et tend à le rendre complice de son client. Si un client est soupçonné d’avoir commis une infraction pénale en matière de blanchiment d’argent ou de terrorisme, l’avocat qui l’aurait conseillé est considéré comme potentiel complice, ce qui fait tomber le secret professionnel. Nous portons la voix du client, nous n’accomplissons pas de méfaits avec lui. Nous avons besoin de restaurer la confiance en l’avocat. Un conseil n’est pas une participation à une infraction, le monde doit le savoir et chacun doit avoir la garantie du secret des confidences qu’il fait à son avocat.

 

N’essaye-t-on pas de compenser le manque de postes dans la magistrature en vidant les tribunaux par la suppression de nombreuses audiences, prélude à une justice rendue sur dossier ?

Jean-Marie Viala : Ce n’est évidemment pas tenable pour les grosses affaires pénales. Et je suis par ailleurs contre l’abattage, contre la justice à la chaine, dans les affaires correctionnelles. Je ne vois pas comment on pourrait simplifier le jugement, et ne pas appliquer de sanctions. En civil, c’est plus complexe.

Édith Lagarde-Bellec : La plaidoirie permet d’expliquer et d’éclairer les magistrats sur le dossier. En matières civile et commerciale, tout passe dorénavant par l’écriture, alors que la plaidoirie permet de compléter les conclusions écrites. De plus en plus souvent, on nous encourage à déposer les dossiers et à ne pas plaider, ce qui nous prive d’un outil capital. Sans l’oral, on ne peut pas transmettre toutes les informations d’un dossier. Le législateur ne doit pas oublier que le droit est une science humaine.

 

Au fond, à quoi sert aujourd’hui la justice et donc les avocats ? Pour ne prendre qu’une question : de quoi un délinquant aurait-il le plus peur : d’une semaine de prison ferme dans des conditions difficiles ou de six mois avec sursis ?

Jean-Marie Viala : Je sais que la question de l’impunité se pose partout dans les médias ces derniers temps. L’exemplarité de la peine ne jouera plus tant que l’on n’aura pas redonné du respect à l’institution judiciaire. Une des plus grosses responsabilités des journalistes devrait être de rappeler que le parquet n’est pas là pour juger, il est là pour donner des instructions. Il n’y a que le juge du siège qui juge, et c’est à lui qu’il faut redonner la liberté d’être des magistrats prenant des décisions au nom du peuple français. Ce qui les rend légitimes, c’est leur statut. Si le peuple français ne comprend plus le rôle de ce juge, il se permet de violer toutes les lois.

Édith Lagarde-Bellec : Le malaise que ressentent les avocats est également ressenti par les magistrats. Une jeune magistrate a mis fin à ses jours face à ses conditions de travail indignes, et qui l’empêchaient d’accomplir sa fonction : juger. La police aussi subit des injustices, et elle se sent, elle est souvent, aussi abandonnée par les pouvoirs publics. C’est pour cela que l’on doit s’unir, que nous devons travailler ensemble et œuvrer pour la justice. Le respect de l’institution judiciaire est un des rouages du fonctionnement de la République.

Jean-Marie Viala : Je préside chaque année la Nuit de la Justice. Il y a alors une entente absolue entre magistrats et avocats, nous œuvrons pour la même chose mais chacun dans ce rôle, dont il ne faut pas sortir. Lorsque des décisions sont prises par les juges du siège, nous sommes libres de les critiquer et interjeter appel. Sans les avocats et les magistrats, il n’y a plus de démocratie en France.

 

Beaucoup d’avocats sont désemparés lorsqu’ils pensent à l’avenir de la profession. Quel message avez-vous à leur faire passer si vous êtes élu en tant que membres de l’Ordre ?

Jean-Marie Viala : Nous exerçons un métier difficile qui prend du temps et exige beaucoup d’énergie, les jeunes avocats doivent en avoir conscience. C’est également un métier de loyauté, vis-à-vis d’eux-mêmes, de leurs clients et de l’institution judiciaire. L’important, c’est de respecter les règles de la défense et de la vie en France. Il ne s’agit pas, du moins pas seulement, de gagner un procès, mais de faire valoir ses idées au service de la défense des intérêts de son client, de les faire comprendre, de convaincre. C’est la France qui a inventé tout cela. Nous avons un devoir d’exemplarité face au monde.

En tant qu’élu, je veux que les jeunes avocats qui éprouvent des difficultés puissent appeler l’Ordre afin d’obtenir aide et conseils, que ce soit dans leur vie professionnelle ou privée. Je veux qu’ils aient la possibilité de trouver au sein de l’Ordre un allié qui se bat pour eux. Je rappelle les mots de notre ancien confrère Éric Dupond-Moretti, aujourd’hui ministre de la Justice : « ce n’est pas une question de code, mais une question d’ambiance. » Je veux changer cette ambiance. Il faut recommencer à aimer ce que nous sommes, et à montrer à tous que nous sommes capables d’être aimés.

Édith Lagarde-Bellec : Un devis de divorce à 100 euros n’apportera pas autant de protection de vos intérêts que de véritables conseils. Il y a des choses qu’on ne peut régler par Internet. Mais les outils tels LegalTech sont nécessaires et nous permettent d’aller bien plus vite dans notre travail de recherche. Ils n’influent pas (encore) sur l’analyse des avocats. Il faut rester optimistes, le numérique ne remplacera pas la réflexion humaine, dans notre profession comme dans les autres métiers intellectuels. Il ne faut pas brader la compétence des avocats, et l’OABP a un rôle à jouer pour rappeler la valeur des avocats. Il doit également se battre contre ces « braconniers du droit. »

 

Propos recueillis par Michel Taube et Raymond Taube. Avec Maud Baheng-Daizey

Directeur de l'IDP - Institut de Droit Pratique / rédacteur en chef d’Opinion Internationale
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