Moyen-Orient
18H22 - mardi 31 août 2021

« Afghanistan, la première faute lourde de l’administration Biden, un tournant pour l’UE » par Sylvain Waserman

 

La tragédie qui se déroule en Afghanistan ne peut qu’inspirer l’effroi — et la solidarité avec un peuple afghan qui n’en finit pas de vivre un véritable cauchemar. Mais elle témoigne aussi d’un échec cinglant de l’Occident à promouvoir ses valeurs et constitue la première faute lourde de l’administration Biden.

En premier lieu, il s’agit d’un échec des nations occidentales à accompagner un pays dans une transition démocratique — malgré 20 ans de présence militaire et des milliards de dollars dépensés. Ce n’est pourtant pas un échec de nos valeurs en elles-mêmes : c’est même probablement un manque d’audace à les mettre en œuvre. Nous avons trop temporisé, trop fermé les yeux sur la corruption qui gangrénait le pays, trop transigé sur une phase de transition démocratique trop longue, et trop sous-estimé la faiblesse d’un régime totalement inapte à insuffler une vision et l’instaurer. De sorte qu’à force de compromis et de demi-mesures, la démocratie afghane était si peu enviable et si faiblement enracinée que personne n’a voulu, ou pu, se battre efficacement pour elle. C’est peut-être la première leçon de cette tragédie : pour qu’un peuple veuille défendre sa démocratie contre l’obscurantisme, encore faut-il qu’elle ait une réalité et une valeur effective aux yeux de ses citoyens; et pour qu’il puisse le faire, encore faut-il que les milliards de dollars investis le soient pour doter le pays de véritables institutions politiques, judiciaires, sociales et militaires qui ne soient pas si ouvertement gangrénées par la corruption. L’Afghanistan, après vingt ans de présence américaine, s’est révélé être une illusion démocratique et un château de cartes institutionnel qui s’est écroulé en quelques jours, une fois la béquille américaine retirée.

En second lieu, il s’agit d’un terrible échec militaire et une véritable humiliation pour les États-Unis. Cette faute lourde de l’administration Biden laissera des traces. Aucune prévision n’avait anticipé une chute du régime si rapide ; la structuration de l’armée afghane n’a servi à rien, personne ne s’est opposé aux talibans qui se présentent presque comme des pacificateurs. Les combattants d’Afghanistan avaient en leur temps prouvé aux Soviétiques qu’une occupation de leur territoire était sans issue ; les talibans l’ont à leur tour démontré aux Américains. Les États-Unis auront encore, dans les semaines et les mois à venir, un lourd tribut politique et diplomatique à payer, et espérer que les attentats d’Al-Qaïda ne se renouvellent pas. Au-delà de l’échec de la superpuissance américaine, il nous faudra tirer les enseignements de l’impasse de ce modèle de présence militaire pour toutes les opérations extérieures, y compris pour la France au Sahel. La situation du Sahel diffère par sa nature, son histoire et par l’approche que la France y déploie. Les revendications territoriales et les allégeances religieuses sont différentes, mais ces différences ne peuvent justifier de nous affranchir d’une réflexion profonde sur les modes d’intervention. Nous devons nous interroger, en particulier, sur la nécessité de l’action sociétale (lutte contre la corruption, mise en place de réelles institutions et de garde-fous démocratiques, mais aussi d’infrastructures solides), comme complément essentiel de l’action militaire.

Dans ce contexte, l’Europe ne doit pas se résoudre à un rôle mineur sous prétexte que personne ne se substituera aux États-Unis ; elle a la possibilité et le devoir d’agir.

La première action évidente que l’Europe et la France devront jouer est celle de l’isolement du régime des talibans sur la scène internationale. Ne pas reconnaître un régime qui a comme référentiel la Charia et comme moyen la répression contre tous ceux qui la refuseront ; dénoncer sans relâche les atteintes aux droits humains, la négation de la place des femmes dans la société, la violence et l’asservissement des libertés ; refuser de faire des talibans un régime comme un autre ou une dictature comme tant d’autres ; condamner sans cesse l’oppression, qui est inéluctable, annoncée, écrite, imminente.

Mais c’est surtout une action volontariste en matière d’accueil proactif et organisé des femmes afghanes qui ont accédé à des fonctions que les talibans jugent incompatibles avec leur vision du monde. La communauté internationale ne pourrait ressentir qu’impuissance et honte si elle laissait seules face à leurs oppresseurs les femmes journalistes ou juges, élues ou artistes, et toutes ces citoyennes mobilisées qui voulaient croire qu’un avenir démocratique existait pour leur pays. L’Europe doit cibler en priorité son action d’asile sur ces femmes libres qui incarnent par leur existence même tout ce que combat l’obscurantisme des talibans. À chacune de ces femmes que nous accueillerons, c’est un peu de notre humanité et de nos valeurs que nous sauverons. C’est à nous d’agir, maintenant que les Américains ont avoué leur impuissance, et de dire à toutes ces femmes afghanes qui avaient goûté à la liberté et exercé des responsabilités que l’Europe leur ouvre les bras — car ces femmes afghanes sont promises désormais à l’application de la Charia et à l’oppression. Le Président Emmanuel Macron, qui a fait de l’égalité femme-homme une priorité de son mandat et qui a montré l’exemple en accueillant près de dix mille Afghans par an, et la Chancelière Angela Merkel, qui a su démontrer son courage en matière d’asile, peuvent impulser cette initiative et réussir ce défi de l’asile des femmes afghanes engagées. Ce serait une juste signature politique de l’Union européenne dans un contexte de gestion des flux migratoires où l’on ne pourra pas accueillir tous ceux qui voudraient fuir.

La crise afghane doit surtout inciter l’Union européenne, dans un monde si incertain, à enfin se doter d’une force militaire propre, opérationnelle et co-financée par tous les États membres. Le modèle actuel, fondé sur la juxtaposition de forces autonomes financées par chaque État, ne nous apportera jamais la force de frappe dont l’Union doit se doter si elle veut avoir les moyens de sa défense commune et de sa politique extérieure. La crise afghane nous rappelle qu’il y a urgence : il est grand temps d’inventer un modèle militaire propre à l’Union, dans un partenariat stratégique avec le Royaume-Uni, qui nous donnera le poids politique que nous n’avons jamais eu, tout en permettant à chaque État de garder la maîtrise de ses intérêts propres. Car l’Union européenne ne peut plus dépendre de l’allié américain et de l’OTAN, alors même que les décisions américaines ont un impact incommensurable sur la sécurité européenne. La crise en Afghanistan doit servir à ce réveil d’une conscience européenne, à la fois sur sa fragilité et sur la nécessité de passer rapidement dans une nouvelle dynamique politique et militaire. Alors, la victoire des talibans ne sera pas seulement, comme aujourd’hui, l’échec cuisant de l’Occident : elle sera aussi le début, en réaction, d’une nouvelle ambition de l’Union européenne et d’un véritable tournant pour peser enfin à son juste niveau dans la gestion des crises de ce monde. La situation afghane n’est malheureusement que le début d’une série de crises au Moyen-Orient et l’Union européenne doit se préparer à y jouer pleinement son rôle.

Sylvain Waserman, vice-président de l’Assemblée nationale, membre de la commission des affaires étrangères.

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