La chronique de Jean-Philippe de Garate
17H40 - samedi 28 août 2021

Violette

 

Elle avait le même âge que moi : six ans. Nous vivions dans le même village, et je la savais partager une terreur égale pour les fréquents orages de fins d’été. Souvenir exact ou grossi par le temps, les larges, les longs, les immenses éclairs de la mi-août abolissaient la nuit. Cent batteries de tonnerre semblaient tirer à bout portant sur le plateau du Neubourg, transformé en terrain pour une nouvelle bataille de Normandie. À la campagne, tout le monde craint la foudre, surtout sur un plateau venteux alors constellé d’abondantes bottes de paille et de bosquets, pas encore arrachés, séchés de chaleur. Personne ne dormait ces nuits-là. La caserne de pompiers se résumait à une charrette à cheval, qui avait toutefois le rare privilège d’avoir son propre hangar municipal, payé et construit par, de surcroît, des fermiers avaricieux. Plus tard, je découvrirai la sévérité extrême des magistrats locaux pour les incendiaires. Une poubelle, c’était cinq ans. Pas pour la poubelle, mais pour le mur et l’arbre embrasés jouxtant la maison habitée, voire le simple fétu enflammé transporté par le vent.

La France de Violette ignorait le virtuel, le sursis, l’abstrait, le théorique, en un mot, la France de Violette ignorait l’inconséquence. S’il existe bien une question à replacer au centre du débat public, c’est bien celle-ci : l’inconséquence. La foudre fait naître le feu, et les pommes mûres tombent. Isaac Newton président! Exemple en cinémascope : concentrer des décennies durant nos ilotes place la République en péril. C’est aussi bête que cela. Et tout le monde le sait. Ce qui n’a pas empêché trois générations de brillants sujets de s’abstraire du réel. Et accessoirement, soixante millions de Français de les suivre.

J’avais six ans et ma plus grande fierté d’alors se trouvait dans un fait qui, lu froidement, semble, lui aussi, d’une bêtise à pleurer. La fermière m’autorisait à mener le troupeau de l’enclos à l’étable. Or, pour ce périple de quelques centaines de mètres, il fallait emprunter une méchante route départementale pourvue d’un virage qui semblait aimanter les chauffards. La France d’alors perdait au bas mot dix mille des siens sur la route et l’écrivain Céline, dans le roman D’un Château l’autre, présentait avec justesse le tunnel de Saint-Cloud tel l’Enfer de Dante. Violette m’était d’une aide précieuse. Elle sentait tout, et une certaine manière de rabattre sa croupe vers le talus, indiquait, avant même que je l’entende, le tracteur monté par l’assassin gonflé de cidre, outre le calvados.

Je trayais Violette à la main – que celle ou celui qui n’a jamais trait se sente dispensé de sourire, c’est un vrai savoir-faire – et j’imagine que d’être libérée du poids du lait la reposait, car lorsque, repassant devant elle, je quittais l’étable, elle frottait sur moi sa tête noire et blanche. Il n’y avait pas d’apartheid entre hommes et bêtes, et les commis dormaient le plus souvent dans l’étable, au contact même de Violette, Blanche et autre Noiraude. Aujourd’hui, cent associations se battent pour rétablir la dignité des animaux, que les paysans d’alors – pas ceux d’aujourd’hui, nous en sommes bien d’accord- nommaient, j’en témoigne, « des créatures de Dieu ». Puisque ces compagnons de route permettaient de vivre au sein d’un ensemble. La journée se passait les uns près des autres, les commis leur parlaient. Les paysans n’étaient pas seuls. Les écolos ont coutume de dire que « les paysans ont tout faux », mais nombre d’écolos ont longtemps brillé par un goût de l’abstraction égal à celui de leurs contempteurs.

J’imagine que Violette est morte salement égorgée, car les appels de Brigitte Bardot, pourtant l’étoile de l’époque, visant à mettre fin aux techniques barbares n’effleuraient pas les oreilles ni le front rugueux du monde d’alors, paysans comme bouchers, politiques comme équarisseurs. A la décharge des « bouseux », ce sont leurs sœurs, leurs frères qu’ils avaient retrouvés éventrés, moins de vingt ans plus tôt, sur le plateau du Neubourg. Le portail devant la ferme n’avait pas été relevé. Il avait été écrasé par un char.

On a parlé cent fois du monde de Violette et le lecteur pense avec raison ne pas avoir appris grand-chose de la compulsion de ce pesant pensum. Cette chronique n’a qu’un seul but, lui bien ambitieux. Marx, Hegel, et des générations d’agronomes, d’économistes, philosophes et historiens ont tous tort : Violette, certes connue à Lascaux, demeure unique.

Jean-Philippe de Garate

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Jean-Philippe de Garate