Lire
06H00 - vendredi 6 août 2021

Big Brother is watching you…

 

Au cours (et au coeur) de ce mois d’août, pour vous changer les idées, vous effrayer et/ou vous rassurer, Opinion Internationale vous offre des extraits du livre de Raymond Taube et Patrice Cristofini « eSanté et Intelligence artificielle : entre promesse du meilleur et crainte du pire » (édition Maïa). Mêlant essai (pour le présent) et fiction romanesque (pour le futur), l’ouvrage expose de manière originale et disruptive un des grands challenges de l’humanité…

 

Big Brother is watching you…

Bizarre… Il y a trois jours, je me suis connecté sur Google pour acheter des billets de concert, Beethoven en hologramme dirigeant son propre orchestre, avec Frédéric Chopin au piano. J’ai été très surpris que s’affiche sur mon écran holographique cette effrayante publicité d’une entreprise de pompes funèbres : « L’heure de rejoindre les étoiles approche… Confiez-nous votre dernier voyage ! » Curieusement, j’ai même reçu avant-hier un e-mail d’une société de cryogénisation : « demain, il sera trop tard pour avoir des regrets ! » Ça m’a fichu un de ces coups de blues ! Du coup, je me suis offert une séance d’ondes de photobiomodulation pulsées sur mon intestin et mon cerveau, afin d’augmenter mes capacités psychiques et cognitives. Ça a décuplé mon potentiel énergétique et m’a remis de bonne humeur. C’est magique, ces ondes, et ça me donne des points bonus sur mon assurance maladie à chaque utilisation.

Hier matin, lors d’une téléconsultation, j’ai raconté à mon médecin cette étrange histoire de message quelque peu glauque. Grande fut ma surprise de l’entendre me prescrire une analyse prédictive approfondie. En s’appuyant sur le recoupement de mes données de santé et avec l’aide du module d’intelligence artificielle utilisant les nouveaux processeurs quantiques, il a pu détecter instantanément un cancer du foie au stade embryonnaire. J’ai eu très peur. Et quand je me suis retrouvé ce matin – et en urgence – en service de cancérologie, j’ai vraiment cru que j’étais condamné.

Mon médecin avait parfaitement conscience des dérives du Big Data, et curieusement, avant de parler de mon état de santé, il m’a quasiment fait un cours de savoir-vivre numérique ! Je ne lis jamais les conditions générales des sites internet et réseaux sociaux sur lesquels je me connecte, ni celles jointes aux multiples objets connectés que j’utilise quotidiennement. Certains indiquent sur une notice ou sur l’emballage qu’il faut aller sur internet pour permettre une collecte de données en vue d’une détection précoce des pannes, d’une amélioration du produit et du service qui s’y rattache, et surtout, d’une meilleure efficacité des objets de santé connectée comme mes chaussures de jogging, mes lentilles de contact, mes sous-vêtements, mon matelas, tous connectés. Bien sûr que j’ai été d’accord, puisque c’est dans mon intérêt, et que je veux être informé des nouveautés et promos. Mais ce que j’apprécie le plus, c’est de pouvoir donner mon accord verbalement. Avec mon aspirateur, mon lave-vaisselle, mon home cinéma et presque tous mes objets domotiques, il suffit de dire « oui j’accepte » à la première mise en service. C’est si pratique ! C’est aussi ce que m’avait demandé mon petit robot Little Brother qui ressemble beaucoup à R2D2, dans la Guerre des Étoiles (j’ai vu l’épisode 58 hier en 5D – formidable !). Je l’ai reçu l’an dernier, à Noël. Il me suit partout, et s’adapte automatiquement à mon mode de vie. Il connaît mes goûts, mes habitudes. Il est si génial que je me demande parfois s’il n’est pas vivant !

Eh bien, mon médecin m’a tout expliqué, et il m’a ouvert les yeux sur ma naïveté. Il m’a envoyé vers la CNIL et là j’ai compris que j’avais donné à tous, et pas seulement à Google, le droit de tout savoir sur moi, ma vie privée, mon intimité. Même Big Brother, le « héros » de Georges Orwell, n’en savait pas tant sur « son » peuple. Grâce au recoupement d’informations non seulement médicales ou sanitaires, mais aussi relatives à mon alimentation, mon mode de vie, la qualité de mon sommeil (et de ma vie sexuelle !), ce méga Big Brother tentaculaire et protéiforme à la puissance 1000 a pu en déduire que j’avais toutes les chances de contracter d’ici peu un cancer du foie. J’ai donc reçu cette pub funeste parce que des étrangers savaient avant moi et mon médecin que je risquais un cancer.

Finalement, je ne sais si je dois maudire ou remercier ce système, puisque sans ces choquantes publicités, je ne me serais posé aucune question et n’en aurais jamais parlé à mon médecin.

Je vais décevoir le croque-mort qui a dû acheter mes données, sans que je sache vraiment à qui et comment : grâce à mon assurance, qui certes me coûte la peau des fesses (mais moins qu’un foie !), j’ai pu bénéficier des derniers traitements à base de molécules intelligentes. Pas d’opération, de chimio, de rayons, mais un simple médicament qui agit exactement là où il faut et nulle part ailleurs. Un ordinateur biologique, m’a-t-on dit, programmé pour me sauver.

Je suis donc sauvé… Mais la contrepartie, c’est que je dois une fois par mois brancher deux capteurs à mon smartphone, aux fins d’envoyer les données collectées à ce qui reste de la Sécurité sociale et surtout à mon assurance privée. De toute manière, une nouvelle loi leur permettra bientôt de faire varier jour par jour la prime d’assurance en fonction du risque lié au mode de vie et à l’état de santé des assurés. Certes, je peux refuser, mais alors je n’aurai droit qu’à un service minimum. J’ai aussi décidé de faire le grand ménage dans les autorisations de collecte de mes données, mais parfois, j’ai du mal à distinguer ce qui est réellement utile de ce qui n’est que de l’espionnage de la vie privée. Et puis, que faire face à ces vilaines pratiques consistant à n’accorder qu’un service de base, un service santé pour les pauvres, à celui qui refuse de partager ses données ou qui n’a pas les moyens de payer tous les services connexes qui nous sont proposés ? À quoi bon une loi pour mettre fin à ce chantage, d’autant plus qu’au niveau mondial, le très influent président américain Marc Zuckerberg y est très hostile.

Raymond Taube et Patrice Cristofini.

Extrait de « eSanté et intelligence artificielle : entre promesse du meilleur et crainte du pire »

Disponible chez votre libraire ou sur le site de l’éditeur Maïa

Directeur de l'IDP - Institut de Droit Pratique / rédacteur en chef d’Opinion Internationale

Santé et éthique : le droit de ne pas savoir

eSanté, IA, génie génétique... on peut déjà anticiper les maladies, mais gardera-t-on le droit de ne pas savoir ? 8ème extrait d'un livre disruptif mêlant fiction et essai.
Raymond Taube

Les JO mi-figue mi-raisin

Série : retour sur l'actu de l'été 2021 en photo ! Le rayon de soleil français de Tokyo s'appelle Clarisse Agbegnenou. Véritable championne, la judokate a illuminé les jeux olympiques 2021.
Deborah Rudetzki

La folle épopée des prothèses

De l'antiquité aux organes artificiels connectés : la folle épopée des prothèses 7ème extrait d'un livre disruptif mêlant fiction et essai.
Raymond Taube

Fièvre Kati-Thanda au XXIIème siècle

L’homme était parvenu à vaincre les maladies, puis la mort, conquête dont ne bénéficiait qu’une poignée de privilégiés, du moins croyaient-ils qu’il s’agissait d’un privilège...
Raymond Taube

Un « tube » made by ordinateur

Le vieux débat qui oppose l’inné à l’acquis ne fera jamais consensus, si ce n’est que la puissance d’une intelligence, qu’elle soit humaine ou artificielle, ne peut a priori s’exprimer intrinsèquement, sans un socle incontournable...
Raymond Taube

Connecter les neurones

D’un point de vue symbolique, je crois qu’il est possible de dater le début de la fin : en 2004 démarra le projet Human Brain Project (HBP), sous l’égide de la très sérieuse École polytechnique fédérale de Lausanne, en Suisse.
Raymond Taube

Tuer l’humanité en voulant terrasser la mort

Les apprentis Frankenstein sont déjà une réalité. L'humanité survivrait-elle à leur quête d'immortalité ? 2ème extrait d'un livre disruptif mêlant fiction et essai.
Raymond Taube