La chronique de Jean-Philippe de Garate
07H15 - dimanche 5 avril 2020

La Vraie Chose à faire. Chronique d’une nouvelle époque de Jean-Philippe de Garate

 

Alors que, sans la moindre équivoque cette fois, s’impose la modernité aboutie et glacée de la situation présente, celle de notre société – mais qui osera encore parler de « société » là où seraient plus adéquats les termes de « forum de groupes » , voire de « lieu d’échanges temporaires » ? – modernité caractérisée surtout par l’effacement accéléré de nos repères de pensée, au profit de réflexes, de formats, d’ordres proférés, remonte la vraie liberté qu’un Américain, Henry James (1843-1916), devenu britannique à sa demande, permit à ses contemporains de considérer comme à la fois nécessaire mais suspendue. Une liberté dont jusqu’à très récemment notre société occidentale n’avait pas saisi les ombres et la profondeur des limites.

Dans une œuvre colossale – cent douze nouvelles, 22 romans – cet homme dessine non pas la société ou son modèle, mais le monde jusqu’alors assez négligé et apparemment bien éloigné des débats publics, celui de la psychologie intime. Elle révèle ce que nous demeurons : archaïques et arpentant notre caverne tout en nous désolant de notre état et croyant fuir nos peurs paniques par dix mille actions inutiles. James le fait sans pour autant classifier, comme allaient le faire Freud et bientôt, Wilhem Reich. On a pu le placer, plutôt que parmi les auteurs de diagnostics, et par une comparaison pour se faire comprendre, sur le même plan que les impressionnistes, parce qu’il ne peint pas des certitudes mais donne, grâce à mille touches, une vision de nos innombrables ressorts. Mille touches, mais surtout mille revirements.

Lire et relire Henry James, c’est privilégier, finalement, « La Vraie Chose à faire » qui illustre la nécessité d’un choix. L’œuvre parut en décembre 1899, alors que s’éteignait le siècle qui avait tant cru aux libertés. Cent ans plus tard, il est saisissant de constater l’absolue modernité de ses chapitres, au moment précis que nous vivons, ce basculement définitif du millénaire.

Un jeune écrivain est préféré à des auteurs plus renommés par la veuve d’une célébrité, pour rédiger une sorte de testament intellectuel du défunt. Alors que l’ombre tutélaire du grand homme semble en quelque sorte porter le rédacteur, celui-ci passe par une série de sentiments, de sensations contraires, tellement semblables à celles que nous vivons. Sensation du trop-plein mais soudain, de vide abyssal, confiance puis incrédulité, terreur devant l’énormité du travail à accomplir, du défi à relever, retours sur soi et questions sans fin, telle celle qu’allaient plus tard se poser les Allemands et qu’il nous faut nous approprier : comment cela a-t-il pu se produire ?

James nous fait ressentir l’absolue porosité entre le particulier et le collectif, et son jeune écrivain ne comprend pas comment il a pu être si heureux, si confiant, évoluant dans mille directions pour en finir par un aveu d’impuissance totale. Et sans appel.

Pourquoi un tel naufrage ? Comment en sommes-nous arrivés là, avec cette femme en deuil qui à certains moments, semble la mort elle-même, femme dont la présence subtile avait jusqu’alors accompagné l’élu – ce jeune écrivain – pour rendre compte des splendeurs et de l’éternité du monde autour de soi ? Comment ce monde a-t-il pu perdre toutes ses douceurs, ses ardeurs, pour n’en révéler que les gouffres ? Et ce n’est pas le moindre paradoxe de notre temps que cet effacement total des nuances, des pastels et jusqu’à la couleur elle-même. Une toile impressionniste dont les couleurs ont été éteintes. Rien ne demeure que cette femme en noir dont seul l’éventail masque encore la réalité : il n’en demeure que les traits. Et devant soi, désormais, que le vide.

Voici notre nouveau monde. Et La Vraie Chose à Faire, ce n’est pas de lancer de grands coups d’éperon pour se relancer encore ou se débattre d’une voie sans issue, mais bien dresser un procès-verbal de constat. La Vraie Chose à Faire, ce n’est plus de nous croire infinis mais de revenir à de bien plus humbles passages sur terre. Alors, le rédacteur, le jeune écrivain qui croyait une vie possible, constatera que par écho, c’est la présence même de cette femme, l’horreur qu’elle recèle, qui doit, non pas l’emporter, mais retrouver une place. C’est ainsi.

En ce long moment d’absence du monde, nos confinements renvoyant au vide des êtres, à leur rétrécissement social, avec déjà, l’évocation d’élites et autres groupes en voie de disparition, la fureur feutrée, masquée sous tant de revirements, ne sert plus. Il existe une Vraie Chose à Faire, une seule. Et nous ne savons pas encore la désigner. C’est si difficile de la nommer…

 

Jean-Philippe de Garate