Monde
05H15 - vendredi 10 janvier 2020

La réponse au Brexit… Le 16.XII.1431 ! Chronique d’une nouvelle époque par Jean-Philippe de Garate

 

 

C’est donc fait : hier la Chambre des communes a donné son blanc seing au premier ministre de Sa Majesté Boris Johnson pour lancer le Brexit le 31 janvier 2020 !

Bien avant que sa charpente s’en aille en fumée et mutile cruellement son profil en avril 2019, la cathédrale Notre-Dame de Paris avait accueilli deux sacres de monarques. Le plus connu de ces deux couronnements demeure celui de l’empereur Napoléon 1er. Comme le savent encore deux trois collégiens, la cérémonie eut lieu le 2 décembre 1804. Un Corse, homme du Sud, allait être ceint du diadème impérial par un autre homme du Sud, le Romagnol Barnaba Chiaramonti, pape sous le nom de Pie VII.

Mais il existe un deuxième sacre, chronologiquement le premier, qui en ces jours tristes du Brexit, prend un relief particulier. C’est à Notre-Dame de Paris, le dimanche 16 décembre 1431 que fut couronné dans une pompe impressionnante un garçon de dix ans -pour être né en 1421 -, proclamé ce jour-là roi de France sous le nom de Henri II. Il est plus connu sous le nom de Henri VI d’Angleterre. Pour autant, Henri était le fils de Catherine de Valois et fils du roi Henri V, mort au Château de… Vincennes en France. Des années après le couronnement, Henri épousera Marguerite d’Anjou qui était – faut-il le préciser ? – française. 

Ce souverain régna un temps sur France et Angleterre. A l’heure du Brexit, cette date du 16 décembre 1431 – qui ne semble qu’un événement parmi d’autres pour historiens chenus ou bas-médiévistes – réveille en nous plusieurs sensations, plusieurs sentiments, plusieurs souvenirs. D’une rare intensité. 

On peut en relever au moins cinq.

Le premier est le sentiment de l’existence même de notre pays en tant que pays libre et il peut sembler paradoxal : notre cinquième république est né du « Prince de Londres », un certain Charles de Gaulle. Un rebelle, selon Jean Lacouture, un homme qui, le 18 juin 1940, lança d’Angleterre l’appel si célèbre qui se résume au mot « Résistance ». Le Prince de Londres se mue alors en prince de l’armée des ombres. Relevons-le : Français s’il en fût, le général ne choisit pas une ville d’Afrique ou une île française libre pour lancer son appel. Mais la capitale du royaume d’Angleterre.

Le deuxième épisode est celui, encore, de la liberté, synonyme de vie digne d’être vécue. Dans les années 1790, fuyant la proscription et la mort immédiate que l’inscription sur la liste des émigrés faisait peser sur eux, des dizaines de milliers de Français, pas tous ultra-royalistes ni même riches, ont choisi l’Angleterre pour émigrer. Certains y demeurèrent vingt ans (1793-1814), voire s’y établirent. Relevons qu’en 2020, environ 300 000 Français vivent en Angleterre, la plupart à Londres ou dans ses villes satellites, fuyant l’ambiance délétère du macronisme finissant et l’oppression fiscale hexagonale. Cet abus d’impôts qui demeure, comme le dit Emmanuel Le Roy Ladurie, le plus célèbre de nos historiens, « dans l’ADN de l’Etat » français. Avec les magnifiques résultats que l’on sait.

La troisième sensation a un goût de mer. La Manche nous sépare, non ! nous unit à notre voisine tel un palier d’étage qui associe deux locataires, deux sympathiques complices. Pas seulement pour un week-end à Zuydcoote, mais par tant de chamailleries, telles celles de frères qui se mesurent. Frères ? Non ! France et Angleterre se conjuguent au féminin. Alliée mais toujours rivale, la « perfide Albion » n’a cessé d’être notre sœur de combat. Nous lui sommes liés, non pas par une persistante mésentente cordiale, mais par l’essentiel.

L’essentiel, c’est la mer et cet alliage extrêmement subtil, furieusement « british » ou délicieusement français, qui s’appelle le vent du large, la légèreté, l’humour, le recul, les libertés, loin des lourdeurs et pesantes certitudes continentales. Poussée par la brise marine, la pomme de Newton a dû tomber en Normandie. Et son cidre désaltère et fait oublier les haies, d’où s’envolent les pies ! Puissances coloniales, puissances mondiales, avec des établissements baignant toutes les mers, France littorale et Angleterre demeurent universelles, par la langue de Shakespeare parlée partout ou par les points d’appui que conserve notre pays.

La quatrième donnée nous est commune. L’Angleterre n’a pas seulement marqué notre goût des libertés depuis longtemps. Henri, roi de France couronné à Paris en 1431, apportait avec lui ses Chartes, et a laissé comme par imprégnation une anglophilie qui ne s’est jamais démentie, du Régent Philippe d’Orléans et autres Voltaire, Montesquieu à Tocqueville et tant d’autres. Il y a autre chose :  Eton, la plus célèbre des public schools, fut fondée en 1440 par Henri, alors roi de France. Comme à Cambridge, King’s College (1441), et à Oxford All Souls (1438).  Et ce n’est pas tout. Des pans entiers de notre littoral, son duché d’Aquitaine, notre « grand Ouest », n’ont cessé de baigner dans une certaine « Françangleterre ». Bordeaux sera la première ville à accueillir en 1814 Louis XVIII, arrivé de Hartwell, Angleterre. Un roi promulguant sa… Charte, le fondement de notre régime représentatif ! Plus ancrée encore, s’introduiront derrière les troupes de Wellington (1814) le golf, le rugby, cette élégance si bien décrite par Irène Némirovsky plus tard. Une élégance qui marie Saint James et San Sebastian, la douceur infinie des plages landaises et la hardiesse de leurs surfeurs, de leurs marins. On l’oublie, mais on oublie tout : Bayonne demeure la dernière ville française à s’être ralliée à l’adversaire de Henri VI, Charles VII.

On pourrait sans difficulté allonger la liste mais il faut bien conclure. Comme souvent, l’essentiel demeure dans la littérature. Où sont allés Victor Hugo ou Zola en 1898 quand la France officielle et injuste leur tournait le dos ? Guernesey pour Hugo, et Londres pour Zola, ce dernier condamné au maximum de la peine par Cour d’assises de Versailles… pour la défense de Dreyfus.

 

Alors, finissons ! Le Brexit n’a aucun sens pour nous, Français : on ne divorce pas de sa sœur. 

Le plus extraordinaire de l’histoire demeure ce paradoxe. Jeanne d’Arc, brûlée à Rouen quelques mois avant le couronnement de Henri VI, en avril 1431, ne sera canonisée qu’en 1920 et alors proclamée patronne de la France. Tandis que le roi Henri VI, profondément pieux, cet homme voulant la paix et sans cesse acculé à se battre, a été dès sa mort en 1471 considéré comme martyr et saint. Des siècles durant, sa sépulture aura été vénérée. Cet homme devenu fou des malheurs de ses Royaumes, car France et Angleterre lui échapperont, devrait nous amener à nous interroger sur cette période de déchirements fraternels que nous vivons, que nous éprouvons.

Mais pour tout dire : oublions les formes ! Rien ne nous empêchera, jamais, de laisser rouler vers nous les accords et la mélodie des Rolling Stones ! Et de tant d’autres ! 

 

Jean-Philippe de Garate

2020, An American year

Starting this month, Opinion Internationale is publishing a monthly series of editorials on the upcoming US presidential election. It will offer both analysis on various themes and commentary on the campaign’s many…