Monde
10H56 - mercredi 11 décembre 2019

Dans la cage du fauve. Chronique d’une nouvelle époque par Jean-Philippe Garate

 

André Derain. Son village de Chambourcy – Yvelines – vient d’ouvrir au public la maison du maître enfin restaurée. Bien sûr, on ne ressent pas la puissance du fauve dans ces lieux convenus, au bout de « la Grande Rue », un édifice bien bourgeois. Pour autant, le soleil blanc qui atteint en ligne droite l’atelier du premier étage ne laisse pas indifférent. Descendons vite au rez-de-chaussée. Le parc surplombe la vallée de la Seine jusqu’à la forêt de Saint Germain en ses derniers bosquets. Certains prétendent que d’ici, on aperçoit Auvers-sur-Oise. En vérité, il suffit d’ouvrir les yeux. Pour apercevoir la couleur et la ligne.

Lorsque en 1905, le public parisien découvrit au Salon d’automne les peintures fauves, un journaliste du Figaro, Camille Mauclair, évoqua un « pot de peinture jeté à la tête » des spectateurs. On a souvent pris cette évocation pour une condamnation mais -comme souvent- l’invective masque une vérité. Le choc de beauté. Aujourd’hui, en (re)découvrant les peintures du Derain d’alors, on ne peut y échapper. L’évidence de la couleur est là, et c’est humainement la première chose qui attire l’œil : les jaunes somptueux, les rouges subtils, éclatant par accès, les bleus vifs virant à l’émeraude. Ou au bleu de Prusse.  Les fauves avaient fait rugir la couleur. 

Le temps est passé et le moins qu’on puisse en dire est que ce temps n’a pas été moins fauve que Derain et les siens. En peinture, l’expressionnisme, l’abstraction, puis la volonté assumée de sortir de la toile s’est déclinée en différentes écoles, en de nombreuses tentatives dont les performances des artistes se substituant eux-mêmes à l’œuvre travaillée, n’ont pas été les moins pathétiques. Et puis est venu le temps d’y revenir, à ces tableaux, à ces surfaces planes, ces à-plats de couleurs. Cet art.

Ce n’est pas une expérience banale que de redécouvrir les peintures de Derain avec notre œil de 2019. Car nous sommes si habitués à la couleur criarde par la publicité, l’urbanisme vulgaire, le mobilier clashy que ce ne sont plus les couleurs, mais les nuances et surtout, la ligne, les formes, les contours qui sautent aux yeux.

Le retour de la ligne s’est donc imposé. La force d’une peinture, matière appliquée sur une surface plane, et donc sans troisième dimension, réside dans sa structure. Toutes les analyses, tous les « démontages » imaginables ont été faits pour les principaux chefs d’œuvre… Demeure le rôle essentiel de la ligne, qui en réalité découle de la couleur qu’à son tour elle contient et exprime. Regardons par exemple au musée d’Orsay Le Pont de Charing Cross peint par Derain vers 1906. La blancheur douce des fumées, le ciel et le fleuve jaunes ou le rose extraordinairement subtil, marqué de rouge, mais bien présent, n’ont pour objet que de soutenir la structure en C inversé de cette toile charpentée comme un navire, et qui est connue des amateurs pour la sensation de vitesse qu’elle donne, elle, peinture immobile, objet inerte !

Rien d’autre à dire. Les spectateurs sont invités à se sentir invités des fauves et qui sait ? entrer dans leur cage…

Du premier d’entre eux, on ne sait plus rien, sinon qu’il fut un temps préféré à Picasso. C’est dire. Un certain voyage en Allemagne lors des années noires l’a, après 1945, rendu infréquentable, comme si l’art se « mesurait » à l’aune de ses créateurs… 

Derain, André ? Mort à Garches en 1954. Hôpital de Garches : le lieu des corps, sciés par le métal, ouverts par le verre, qu’on tente de raccommoder. Comme tant et tant d’autres, le fauve a été renversé par une voiture. Son supplice ouvre une époque, celle qui consacre la primauté de « l’automobiliste » sur le piéton, le passant, le promeneur. Le rêveur. Relisons vite « D’un château l’autre » de Céline, les premières pages ! Le tunnel de Saint Cloud, la plus profonde des catacombes … Un monde dans lequel de brillants urbanistes architectes mac-adamiseurs avaient oublié jusqu’aux hommes à pied… trop amoureux de leurs rocades, radiales, autoroutes et autres glissières de sécurité. Ce mot « glissières » !  Les guillotines pour motards rugissants. Comme des fauves agonisants.

 

Jean-Philippe de Garate

Les cons.

« Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. » Nombre de répliques de Michel Audiard sont au cinéma ce que La Rochefoucauld ou Chamfort sont à la littérature. Celle…