Monde
10H17 - jeudi 21 novembre 2019

Relire Hegel place d’Italie : chronique d’une nouvelle époque de Jean-Philippe de Garate

 

Quand la France implosera, le monde continuera. Notre ethnocentrisme forcené nous a joué bien des tours dans l’Histoire, et il est peut-être temps de revenir à de froides réalités, qui ne datent pas d’hier. Juin 1940 a détruit notre prestige en Asie. Dien Bien Phu comme Cao Bang sont la résultante directe de ce fait essentiel : avoir perdu la face. 

Ce qui s’est joué avant hier dans la « perle de l’Empire » gagne désormais jusqu’à notre centre : Paris. Et à Paris, ce qu’on nomme China Town. Juste un détail : l’Asie est devenue le Centre. Première donnée.

Deuxième donnée : si les Français ne le savaient pas, qu’ils l’apprennent !  Macron n’existe pas. L’ancien conseiller économique de François Hollande, son ancien ministre de l’économie, son ancien secrétaire général de l’Elysée, un certain Macron, devient Hollande II.

Pour preuve, le regard qui est porté sur lui depuis « l’étranger ». Notre Asie. Il n’est plus celui de l’étonnement devant tant d’arrogance, cette verticalité dont on rechercherait vainement les effets réels. Comediante, tragediante… Macron est devenu pathétique.

Troisième donnée : ce qui s’est passé place d’Italie ne serait que la nième séance des gilets jaunes. Séance du samedi agrémentant les week-ends dont nos compatriotes perdus entre supermarchés et happy hours tentent de meubler les heures. La déferlante de désespoir qui ravage notre pays ne s’arrêtera plus. En tout cas, pas comme ça. Et pas avec « ça ». 

La France se meurt de cet Etat qui fond, de ce pouvoir hier agité, fébrile, impuissant, et qui ne se sait pas mort, vidé de sens. Avec pour corollaire une absence totale de perspective. De mise en perspective.

Il est temps de revenir à la racine des choses.

Le vingtième siècle portait la marque de Marx. Par-delà leurs bibliothèques, marxistes et antimarxistes se sont affrontés dans la rue et sur les champs de bataille, alimentant de leurs divergences guerres civiles, deuxième conflit mondial et surtout, guerre froide (1947-1991). Pas une zone du monde n’y a échappé. La Russie bien sûr, l’Europe de l’est, Chine Cambodge Laos Vietnam, jusqu’à l’Ethiopie, l’Angola, l’Uruguay.… Berlin puis la France de 68, avec partout des posters de Marx, Engels… 

Marx est passé de mode depuis la chute de l’Union soviétique (1991) et l’avènement du libéralisme mondialisé, outre le basculement irréversible du monde, avec l’Asie pour centre. Irréversible : qu’on retienne l’adjectif. 

Mais du même mouvement, du même coup de balai, on a oublié que le marxisme s’est construit en réaction à une pensée dont il procède. Celle d’un certain Hegel.

De lui, à l’exception des profs de philo, personne ne sait rien. Un Allemand, étranger donc ? Son frère Ludwig, capitaine dans l’armée napoléonienne, est mort pour l’Empire. Et comme lui, Georg-W.F. Hegel (1770-1831) serait un horizontal définitif, tout juste bon à encombrer les manuels scolaires pour adolescents inattentifs. Hegel, une nouvelle marque de smartphone ?

Bien sûr, une pensée ne peut se réduire à quelques idées mais pour autant, nous vivons un retour de l’Histoire. Et donc, Hegel pourrait bien reprendre des couleurs. Parmi ses ouvrages majeurs, la Raison dans l’Histoire (1822-30).

Dans la vie courante, nous la rencontrons par cette expérience. Mettez côte à côte, à table, un ancien combattant allemand et un ancien combattant français. Ou un ex-vietminh et un ancien soldat sud-vietnamien. La lutte, le sang, le deuil, tout semble les séparer. Mais regardez maintenant ces deux hommes. On dirait qu’ils se connaissent depuis si longtemps qu’ils en oublient les autres convives. C’est ça l’Histoire, et c’est aussi cela, la dialectique. Les petits hommes s’agitent tels des insectes, Macron tourne et volte, mais l’Histoire, dont ils se croient les « acteurs », se fait selon une logique qui les dépasse. Première conclusion : il y a une raison dans l’Histoire. L’Histoire a déjà balayé Macron. Faîtes qu’elle ne balaie pas la France !

Face à cette mort programmée, que nous dit-on ? Et avec quel vocabulaire ! Quel horrible mot, quel plus grand contresens que « l’environnement » ! Les arbres et les vagues nous « environneraient ». Mais nous sommes une part, nous participons de la nature ! Hegel, contemporain de la Révolution industrielle et des premières usines ultra polluantes du dix-neuvième siècle, savait peut-être de quoi il parlait… Du même tabac : faire des enfants en éprouvette nous est présenté comme un progrès. Il serait « croustillant » de vivre en 2100, juste pour voir le résultat de ces nouvelles « usines », ces cobayes… être juge des enfants en 2100 ! L’Occident est devenu le laboratoire du grand n’importe quoi, ayant tout oublié et rien appris ; et vu d’Asie, clairement, il s’enfonce.

Bien sûr, l’écume cache la vague. Mais finissons avec Hegel.

 « L’intérêt particulier de la passion est donc inséparable de l’affirmation active de l’universel… Ce n’est pas l’Idée qui s’expose au conflit, au combat et au danger ; elle se tient en arrière hors de toute attaque et de tout dommage et envoie au combat la passion pour s’y consumer. On peut appeler ruse de la raison le fait qu’elle laisse agir à sa place les passions, en sorte que c’est seulement le moyen par lequel elle parvient à l’existence qui éprouve des pertes et subit des dommages. »

 Ce qui se passe ? C’est exactement cela. Il faut relire Hegel. En urgence. Surtout place d’Italie.

 

Jean-Philippe de Garate