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09H01 - vendredi 15 novembre 2019

Pour Richard Roman. Chronique de la nouvelle époque par Jean-Philippe de Garaté

 

L’Histoire a rejeté Ponce Pilate. Un condamné à mort, exécuté par crucifixion, demeure – que ça plaise ou pas – à l’origine de notre ère – deux mille ans. Mais pour autant, les erreurs judiciaires scandent les strates chronologiques de notre pays. C’en n’est jamais fini ! Et disons-le clairement, ça ne finira pas ! Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on ne voit pas pourquoi une mauvaise chaîne de production pourrait produire de bons produits. Dominici, Markovic, Jobic – Jobic, l’Erreur judiciaire avec un E majuscule ! Tout le monde l’a oubliée ! Jobic pourtant « victime d’une incarcération abusive et d’un préjudice particulièrement anormal et grave » – Grégory, Omar, Outreau, d’autres, tant et tant d’autres, vous arrivez à suivre ?

Mais ce n’est pas tout ! Aujourd’hui, encore, des années après l’acquittement, pianotez « Portail Justice » et découvrez ce concentré de « version officielle » : Richard Roman (15.XII.1959-23.VI.2008) ? « individu au comportement étrange (sic), rejeté par le voisinage (encore sic) ». Il faut le lire pour le croire…Une victime d’erreur judiciaire évitée in extremis, et pourtant légèrement mort… Mais, trente ans après : « comportement étrange » ! Au fait, ça veut dire quoi : comportement étrange ? Le voisinage : c’était plutôt Roman qui tenait les braves montagnards à distance… Mais la loi des suspects n’a décidément pas encore été rapportée dans notre petit monde officiel. A contrario, j’en témoigne : des gentlemen prenaient il y a quelques semaines encore leur breakfast en slip face aux Royal Courts of Justice, sur le Strand londonien. Calmement. Mais de l’autre côté de la Manche, dans ce qu’on nomme à Paris – et uniquement à Paris VII et VIII – la « patrie des droits de l’homme », l’Etat affiche en 2019, sur ses sites officiels : « comportement étrange », « rejeté par le voisinage » ! Une justice étymologiquement provinciale…

Notre pesante administration judiciaire, forte de ses directions, sous directions et bureaux, comporte une multitude de services qui siphonnent les ressources de l’Etat, issus des impôts. Mais pas un seul de ces « indispensables bureaux » ne suit avec méthode les conséquences pratiques de ses jugements, ce qu’il a résulté des décisions… leur incidence pourtant définitive sur le sort de nombre de nos concitoyens, hommes happés par les engrenages, broyés par la machine. « Déchets à la marge » !

L’inconséquence demeure la règle puisque, à l’exception de quelques journalistes ou témoins tenaces, personne ne s’y intéresse. Tout le monde se carapate, on a trop peur !  Ce hachoir qui moissonne et broie les hommes, sans pour autant estimer son efficience comme le fait n’importe quel service d’une chaîne de distribution alimentaire… Traçabilité du Charolais oui ! mais de l’humanoïde ?

Ainsi en fut-il de Richard Roman.

Cet ingénieur agronome fut longtemps qualifié de « néorural » parce que, arrivé de Paris, il achète une vieille maison proche du bourg de La Motte-du-Caire, village de montagne, et y élève des moutons. Il a monté un tipi devant sa maison, et reçoit chez lui routiers et marginaux. Du fait du tipi mais aussi parce qu’il est maniéré, supposé homosexuel, peu loquace, il est surnommé « l’Indien » par les habitants du village.

Roman recrute un ouvrier agricole saisonnier, un certain Gentil. 

Le 26 juillet 1988, une fillette du village est violée et tuée. Gentil s’accuse des crimes sexuels mais accuse Richard Roman de la mort infligée à l’enfant. Et Roman plonge en prison, pour plusieurs années.

Libéré après un premier non-lieu, il sera remis en détention avec pour motifs « la cessation du trouble à l’ordre public que sa libération a causé ainsi que pour sa propre protection ». Sa propre protection ! La prison, lieu de protection ! Moi qui ai arpenté des années durant les parloirs et autres corridors des centrales et autres maisons d’arrêt, ça m’avait échappé ! Le lire pour le croire ! on l’aura compris, la libération d’un homme passe derrière « certains impératifs ». Le pays des droits de l’homme, oui, bien sûr, mais pas tous les jours ! 

Trois semaines de procès d’Assises, et en dépit des « erreurs » des enquêteurs – avec une « erreur » sur l’heure, décisive-, un acquittement clôture cette affaire. Dossier classé. Innocence reconnue.

Nous sommes en 1992 : Richard Roman, libéré, reçoit une indemnisation. Mais l’argent – qui l’ignore, hormis les bureaux ? – ne peut réparer l’irréparable. Aimable lecteur, vous imaginez-vous enfermé quatre ans dans une pièce, stigmatisé par l’opprobre des crimes les plus sordides, malmené par les détenus, douche interdite… L’ancien ingénieur « libéré » est amené à effectuer plusieurs séjours en HP. A Annecy, on le voit errer dans les rues. Une longue enquête du journal Libération, datant de cette époque, met en évidence le syndrome de sa destruction : Richard Roman n’arrive tout simplement plus à vivre. Pour preuve : en dépit de son jeune âge, il meurt. « Cause accidentelle » liée à des mélanges drogue-médicaments, dit-on pour éviter les mots définitifs sur la cause du décès, la disparition. Richard est « parti ». La mort, le mot interdit ! C’est pourtant simple à mesurer : avant l’affaire, il vivait calmement dans sa bergerie. Après, il s’inflige la mort.

Pour autant, pourquoi évoquer cette affaire dont le dossier prend la poussière depuis des décennies dans les archives judiciaires ?

Parce que rien ne change jamais dans notre bel hexagone. Jamais ! A la fin des années 1980, je rendis visite à un ami prêtre qui, avec trois autres, tenait la cure de la paroisse Saint Hippolyte à Paris, au cœur de China Town. Nous déjeunions paisiblement quand un des curés me parla de Richard Roman. Il présidait son comité de soutien car il le savait innocent. Le secret de la confession existe. Qu’on se le dise !  Un secret absolu, qu’aucun juge, jamais, ne pourra lever ! Mais il entraîne quelques conséquences ! Richard Roman était innocent.

Jeune magistrat, je ne prêtais qu’une attention polie à celui dont la conviction me semblait presque excessive.  De nombreux mois plus tard, je tombais sur le journal Libération et l’article concernant Richard Roman. Acquitté mais détruit. Innocent mais stigmatisé, il saignait de toutes les pores de la peau. Cet autre – la question est posée – n’est-ce donc pas moi ? Une photographie de lui, de dos, illustrait le propos : Roman était déjà parti.

Bien sûr, on est passé à autre chose, Omar et Outreau, Jobic et Grégory. On a l’embarras du choix … en attendant le prochain.

La France produit de la justice et consomme des hommes. Alors, intéressons-nous à la production ! Les commerçants multiplient les études de marché. On apprend ainsi, par exemple, que les yaourts doivent ne pas excéder un certain volume. C’est simple. Le long d’une chaîne de distribution, puis d’un service des ventes, on vérifie les conséquences des décisions prises. Et bien sûr, chaque maillon alimentaire demeure plus contrôlé encore : si tel lot de yaourts s’avère invendu, la traçabilité du lot permettra de remonter jusqu’à la laiterie fautive. Pour aboutir à des préconisations, en urgence. En un mot : changer.

Un homme vaut, semble-t-il, davantage qu’un yaourt. Enfin, je n’en suis plus très sûr. Mais si on l’affirme, alors on pourrait concevoir qu’un service ait pour mission de constater ce qu’est devenue chaque victime d’erreur judiciaire. 

Si, par exemple, Monsieur X., mis en cause dans une affaire criminelle, a été placé en détention provisoire puis acquitté, l’indemnisation en monnaie sonnante et trébuchante ne dispensera pas la Justice de s’interroger, sinon sur « l’erreur » ayant mené à la détention provisoire, mais sur les mécanismes que développe la victime de cette erreur du fait du traitement qui lui a été infligé. Est-ce si compliqué à comprendre ? Se trouver accusé, de surcroît emprisonné, est beaucoup plus lourd pour un innocent que pour un coupable. Non ?

Serait-il complètement illogique de prévoir un audit externe permettant ce contrôle de qualité ? Mais non, tout le monde le sait bien. Deux trois universitaires vont se faire photographier chaque année dans les locaux fanés d’une justice qui l’est tout autant. Des rapports sont faits, des recommandations doucement susurrées. Rapports classés. Poussière !

La paix des cimetières, alors ? C’est non… et précisons : ce sera toujours non.

 

Jean-Philippe de Garate 

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