Liban
10H50 - dimanche 20 octobre 2019

Quand un peuple se soulève : « Oui au Liban, non aux partis ! ». L’analyse de Sofia Farhat

 

Plus de 72h après le début du soulèvement au Liban, ce sont près de 2,2 millions de personnes, selon Reuters, qui sont descendues dans les rues de Beyrouth, de Tyr, de Saïda, de Nabatieh, de Tripoli, de Baalbek et tant d’autres. S’il est encore tôt pour se prononcer sur les changements que ce soulèvement va apporter sur le long terme, il a néanmoins mis l’accent sur un fait réel : le drapeau libanais l’emporte sur les drapeaux partisans, qu’ils soient verts, jaunes ou oranges – couleurs des partis majoritaires, respectivement Amal, le Hezbollah, le Courant patriotique libre. Partout, les panneaux et portraits représentant les leaders politiques, sont décrochés, détruits, parfois même brûlés.

 

Des leaders plus si « intouchables »

C’est la première fois qu’au Liban, les voix se lèvent aussi haut contre les « intouchables » qui dirigent le Liban depuis des décennies. C’est le cas, par exemple, de Nabih Berri, président de la Chambre des députés du Liban et chef du mouvement Amal depuis 1992. Et pourtant, on y est : dans tous les foyers de mobilisation, notamment dans le sud où les chiites sont majoritaires, ses portraits ont été détruits sur fond du slogan « Nabih Berri voleur ». De nombreuses vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux, diffusant le même message.

Mais cela ne s’arrête pas à Nabih Berri et sa milice Amal. « كلن يعني كلن » (« Tous, ça veut dire tous ! »), s’il y a bien un slogan à retenir lors de ce soulèvement, c’est bien celui-ci. Qu’il s’agisse de Nabih Berri, de Michel Aoun (actuel Président de la République libanaise) ou même de Hassan Nasrallah (secrétaire général du Hezbollah), figure ô combien intouchable au Liban. Ainsi, dans une vidéo, un homme, à Tyr, critique Hassan Nasrallah : « Ces paroles tendres que tu nous chantes, on s’y est habitué. Tu viens de Tyr, et les gens à Tyr sont en train de mourir, alors que toi tu ne dis rien, tu ne défends rien. »

Fait inédit, l’allocution télévisée d’Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, prononcée hier le 19 octobre 2019 à Baalbeck à l’est du Liban en réaction au déclenchement du mouvement, s’est faite devant une scène quasiment vide.

Considérant que ces paroles et ces actes émanent en grande partie des villes du sud, qui sont les bastions même d’Amal et du Hezbollah, osons dire que ce qui se déroule actuellement prend une tournure révolutionnaire contre des leaders et des partis jusque-là profondément enracinés à la fois dans les localités et dans les esprits de la population. Et avec ces faits, peu importe la tournure future du soulèvement, il sera impossible de revenir en arrière.

 

Des milices pour tenter de briser le soulèvement

Au Liban, les milices sont reines : nombreux sont les partis qui possèdent leurs propres milices qui sont déployées au besoin. C’est ce qui s’est passé dans la nuit du vendredi soir et la journée du samedi, où certains membres affiliés à la milice Amal ont chargé, notamment à Tyr, des manifestants alors que le soulèvement se déroulait dans un contexte relativement pacifique.

À Tyr et à Nabatieh notamment, ce sont des tirs qui ont été entendus faisant de nombreux blesséset des morts. Malgré cela, les manifestants sont restés sur place et on fait face à l’offensive « militaire » qui, finalement, n’a pas abouti. Une prochaine offensive sera-t-elle menée ? Cela reste à suivre mais le nombre grossissant des manifestants est la meilleure réponse à ces pressions.

  

Un soulèvement sur une pente ascendante

Si, au départ, certains n’avaient pas encore affiché leur soutien au soulèvement – craignant une mise en scène d’un parti précis, désormais, c’est plus la moitié de la population libanaise qui se soulève, soutenue par la diaspora dans de nombreux pays européens et non européens.

 

Les témoignages fusent pour exprimer le cœur et l’esprit de la mobilisation : « À tous ceux qui disent que nous n’y arriverons pas et que c’est impossible… Nous l’avons fait ! Pour la première fois dans l’histoire du Liban, le peuple s’unit et parle de la même voix et sous le même drapeau : le drapeau libanais. Occupons les rues demain dimanche et allons à la capitale pour manifester, dans le plus grand rassemblement, dans une seule place, qu’on scande ensemble le même slogan : « tous, ça veut dire tous » !

Le régime est sous le choc [le discours du premier ministre Hariri vendredi soir est resté transparent et les premières démissions au sein du gouvernement tombent, avec le départ du parti chrétien « Les forces libanaises » deSamir Geagea].

« Le régime ne comprend pas que nous menons une révolution ! Les enfants du sud sont avec les enfants du nord avec ceux de Dahié (banlieue sud de Beyrouth, ndlr) avec ceux de Tripoli et ceux de Baalbek et ceux de Akkar (Nord). »

Ce soulèvement populaire a de plus en plus l’allure d’une révolution !

 

Sofia Farhat

 

Pour le suivi de l’actualité en lien avec le soulèvement au Liban, Opinion internationale vous invite à consulter son édition spéciale Liban.

 

Chroniqueuse monde arabe d’Opinion Internationale