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05H55 - mercredi 27 février 2019

« L’apprentissage et l’artisanat, c’est notre avenir ! » : entretien avec Patrick Toulmet, Délégué interministériel à l’apprentissage

 

 

Opinion Internationale : Patrick Toulmet, après avoir présidé la Chambre de Métiers de Seine-Saint-Denis et le Campus des Métiers de Bobigny, vous êtes depuis septembre 2018 Délégué interministériel chargé du développement de l’apprentissage dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPPV).

C’est « chez vous », Patrick Toulmet, qu’Emmanuel Macron a annoncé sa candidature à la présidence de la République le 16 novembre 2016. Deux ans plus tard, avec un peu de recul, quel regard portez-vous sur le choix de ce lieu au regard de la situation de notre pays ?

Patrick Toulmet : ce fut un grand honneur et un grand bonheur que l’ancien ministre de l’économie et candidat à la présidence de la République vienne annoncer sa candidature dans la Maison de l’artisanat et de l’apprentissage qui est aussi le centre de formation d’apprentis de Seine-Saint-Denis et le Campus des métiers de l’entreprise, dans une salle de maintenance automobile. Le choix du lieu n’était pas anodin : il en disait long, et il en dit toujours plus que les querelles du moment, sur le pilier social du « en même temps » que le président compte bien développer.

Moi, je connais l’homme. Certains nous parlent de ses petites phrases. Pour moi, Emmanuel Macron s’est donné une mission, celle de changer les choses, n’en déplaise aux extrémistes, aux rétrogrades et à quelques autres.

 

D’une certaine façon, le chef de l’Etat et le gouvernement ne se sont-ils pas davantage occupés de publics concernés par le chômage de masse, et pour lesquels des actions concrètes et fortes ont été engagées comme la réforme de la formation professionnelle et le soutien à l’apprentissage, que des classes moyennes aujourd’hui incarnées par les gilets jaunes ?

Les jeunes dans les quartiers prioritaires ne portent pas de gilets jaunes, mais ce sont des gilets jaunes. Et moi qui suis le fils d’une femme de ménage, ayant grandi dans une cité de banlieue, le cul dans mon fauteuil roulant, je suis aussi un gilet jaune !

Emmanuel Macron m’a nommé à ce poste pour agir dans les quartiers, pour aider concrètement les jeunes qui ne savent comment monter dans l’ascenseur social. Depuis des années, on les a abandonnés, oubliés, maltraités. On les calmait de temps à autres avec d’éparses efforts budgétaires. Mais on ne s’est jamais occupé des quartiers avec la volonté de réellement faire bouger les lignes. Comme le répète souvent Emmanuel Macron, la volonté prime sur les moyens. Avec la volonté, on peut tout faire… Même réussir sa vie !

 

En Allemagne ou en Suisse, le taux de bachelier est à 40 % et il n’y a pas de chômage. En France, le choix du bac pour tous ne s’est-il pas fait au détriment de l’apprentissage, et donc de l’emploi, tout en dévalorisant le diplôme, même dans la perspective d’étude supérieures ?

L’apprentissage est une religion en Allemagne et en Suisse. Nous organisons des échanges avec nos voisins d’outre-Rhin dans des métiers comme la pâtisserie, la boulangerie, la mécanique ou la prothèse dentaire. L’Allemagne est exemplaire en la matière. Les grandes entreprises comme Mercedes, Audi, Porsche prennent depuis toujours des apprentis, de façon tout à fait naturelle. De plus, ces entreprises présélectionnent les jeunes à l’entrée, en vue de les embaucher à l’issue de leur apprentissage.

On y vient en France, et fort heureusement ! PSA organise des « job dating » en vue de sélectionner des apprentis formés par le CFA de Seine-Saint-Denis. Harley Davidson fait la même chose dans un autre CFA du 93. Une fois formés, les jeunes sont engagés comme mécanos.

L’apprentissage a de l’avenir. Et nous avons un ministre de l’Education nationale très réceptif à l’apprentissage, alors qu’il n’y a pas si longtemps, de nombreux enseignants le considéraient comme une voie d’échec.

 

L’apprentissage est une vraie solution pour les invisibles en quête d’avenir

 

Vous parlez de religion de l’apprentissage. Le manque de culture des métiers n’est-elle pas criante également dans les familles de nos jeunes désœuvrés ?

Absolument et c’est une grave erreur : faute d’information sur la réalité de l’apprentissage et ses débouchés en termes d’emploi et de revenus, les familles ne pensent pas à encourager leurs enfants à aller dans cette voie. Or, nous le leur disons, un boulanger ou un pâtissier peut gagner quatre ou cinq fois ce que gagne un enseignant.

Nous parlons de culture : heureusement, nous sommes dans une période de mutation, où l’on voit par exemple des diplômés de Sciences Po Paris faire le choix de l’artisanat. Sciences po mène à tout, n’est-ce pas ?

 

L’artisanat est-il particulièrement attractif dans les quartiers prioritaires ?

Non, malheureusement. On estime qu’il y a 1,3 millions de jeunes décrocheurs. Ils sont cabossés, abimés et ne viennent plus à nous, ni à la Mission locale ni à Pôle Emploi ni dans les CFA. Le jeune, qui dans un quartier prioritaire, veut devenir boulanger, viendra nous voir de son propre chef et non par dépit. Le problème, ce sont les autres jeunes, les invisibles. Ils sont généralement inemployables et le resteront sans un sérieux effort de resocialisation. Ils ne savent ni se présenter ni téléphoner ni parler. Il faut les resocialiser, les accompagner, les coacher pour qu’ils puissent ensuite accéder à l’apprentissage qui est la meilleure voie contre le chômage.

Et pourtant, l’artisanat, c’est notre avenir aussi !Il souffre pourtant de la même dévalorisation que l’apprentissage. Cela change notamment avec les médias, les émissions comme Top chef, Le meilleur pâtissier et d’autres. Les jeunes ne savent pas qu’un boulanger, un coiffeur peut gagner bien plus qu’un cadre, qu’un haut fonctionnaire et même que le président de la République. De plus l’artisanat recrute : on estime que 300 000 emplois ne sont pas pourvus dans ces beaux métiers.

Sur le site Prépa apprentissage, un appel à projet devrait permettre à 28 000 jeunes d’être coachés et de se préparer pour le monde du travail.

 

Aujourd’hui, on constate que les métiers évoluent à une vitesse exponentielle, certains disparaissent, d’autres se créent, si bien que les diplômes risquent de devenir rapidement obsolètes parce qu’ils ne garantissent plus les compétences opérationnelles du diplômé. En outre, les entreprises sont parfois à la recherche de compétences spécifiques précises et pointues, qui ne nécessitent pas une formation longue. Ne pensez-vous pas qu’au sein des CFA, il serait opportun de créer des formations continues courtes et certifiantes, axées sur des compétences, en vue de permettre à ces invisibles de devenir rapidement employables ?

Bien sûr ! La priorité, c’est ce que le jeune sait faire, même s’il n’a pas de diplôme. Après les attentats de 2015, le ministre de l’Economie Emmanuel Macron m’avait sollicité pour mettre en place une action innovante dans les quartiers : j’avais créé un sas de resocialisation, dont l’un des objectifs était de leur expliquer ce qu’était leur pays, ses institutions, ses valeurs.

Je travaillais avec des enseignants, des formateurs et des coachs dont l’approche éducative et formatrice n’était pas qu’académique. Mieux que des cours « classiques » de maths et de français, le jeune va s’intéresser de lui-même au calcul et aux pourcentages s’il veut s’acheter une moto et doit recourir au crédit. Les méthodes traditionnelles et les formations longues ne sont pas opérationnelles avec des jeunes déscolarisés depuis plusieurs années.

A ces jeunes, Il faut aussi faire découvrir les métiers, puis leur offrir des solutions en alternance : 15 jours en entreprise, 15 jours en CFA. Dans mon CFA, 215 jeunes sur 438 sont sortis du néant en 2018, dont 110 dans les métiers que j’enseignais. Nous mettons actuellement en place des prépa-apprentissages pour resocialiser les jeunes en vue de les rendre employables. Gauche comme droite, on les a trop longtemps abandonnés. Ils n’ont pas de réseau, ils n’ont rien.

 

Organisez-vous des formations en CFA permettant d’anticiper les besoins de compétences des entreprises à l’horizon de cinq ou dix ans ?

Récemment, j’étais avec le patron de Toyota à Lille, qui me disait ne pas trouver les trois cents apprentis dont il aura besoin dans les années à venir. Pour faire baisser la courbe du chômage, nous devons créer ces espaces de formation adaptés aux besoins du marché.

Il est donc évident qu’il faut travailler avec les entreprises, cartographier leurs besoins de formation et adapter les CFA en conséquence. Il est impératif et urgent de combler ce fossé, ce canyon, entre l’Education nationale et l’entreprise. Muriel Pénicaud et Jean-Michel Blanquer y sont tous deux très sensibles et y travaillent activement sous la houlette du premier ministre Edouard Philippe. Les CFA peuvent être ce trait d’union, avec l’implication des entreprises. Des hypermarchés comme Carrefour ou Leclerc sont en pointe. Total emploi 5 % d’apprentis. Ca bouge mais beaucoup reste à faire !

 

Plus précisément, est-il concevable que les CFA organisent des formations courtes permettant à des jeunes décrocheurs ou invisibles d’acquérir en très peu de temps une compétence spécifique recherché par les entreprises, et non un métier ? Au lieu de se former sur un, deux, ou trois ans, ils seraient formés en un, deux ou trois mois, et seraient pour être opérationnels et employables ?

En effet, vous avez raison car pour vaincre le chômage, il nous faudra de toute façon penser autrement le travail et la formation et concevoir des formations très courtes. Les tâches les plus fréquemment effectuées dans de nombreux métiers ne représentent qu’une petite fraction de la totalité de ce qui est enseigné dans un cursus long en formation traditionnelle. Pour de nombreux jeunes, en particulier les invisibles des quartiers ou du monde rural, évoquer une formation de deux ans avant de travailler ne peut que les faire fuir.

En même temps, on ne doit pas niveler vers le bas nos filières. J’y travaille donc.

 

Visite du CFA de Joué-les-Tours avec Muriel Pénicaud, ministre du Travail le 5 février 2019.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au fond, pourquoi le gouvernement a-t-il nommé un délégué interministériel à l’apprentissage et quelle est votre fonction ?

Pour « orienter davantage les politiques de l’emploi et de développement économique », comme le stipule le décret instaurant ma Délégation, vers les 1 500 quartiers prioritaires de la politique de la ville, et si l’on veut tenir l’objectif de doubler les places en apprentissage pour les jeunes des quartiers prioritaires d’ici la fin du quinquennat (et atteindre les 35 000 contrats, nous devons mettre le paquet. Je suis là pour cela. La volonté, disait le président !

Or Emmanuel Macron connaissait ma passion pour l’apprentissage et ma sensibilité pour les questions sociales. Ma fonction est donc d’aller chercher les jeunes dans les quartiers prioritaires, et de les aider, de leur parler. Ma délégation interministérielle est transversale : elle relève de la politique de la ville, de l’Education nationale, de la ruralité aussi et donc de l’agriculture.

D’autre part, nous devons mettre de la visibilité, de la simplicité dans l’accès des jeunes à l’apprentissage. Ils doivent pouvoir trouver d’un clic les infos qu’ils recherchent. C’est pourquoi nous préparons une plateforme numérique de l’apprentissage qui leur permettra rapidement et simplement d’accéder aux informations essentielles qui pour l’instant sont disparates et pas centralisées. En tapant « apprentissage » dans un moteur de recherche, il faut immédiatement tomber sur une plateforme présentant les solutions techniques, opérationnelles, compréhensibles. 

 

 

 

Propos recueillis par Raymond Taube, fondateur et directeur de l’IDP (Institut de Droit Pratique) et rédacteur en chef d’Opinion Internationale, et Michel Taube, fondateur d’Opinion Internationale

 

Directeur de l'Institut de Droit Pratique
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