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16H49 - samedi 16 février 2019
Monde

Du rififi entre les familles régnantes arabes autour du Maroc

 

Si les relations diplomatiques entre le Maroc et les Etats du Golfe sont officiellement nées au lendemain de son indépendance dans les années 50, les liens entre le royaume chérifien du Maroc et les sultans de la péninsule arabique remontent déjà à la fin du 18èmesiècle avec des correspondances retrouvées entre Moulay Slimane, sultan du Maroc de 1792 à 1822, et le premier État saoudien au sens contemporain du terme. Depuis lors, les familles régnantes ont entretenu des liens de proximité très forts conduisant les plus hauts représentants à être présents aux cérémonies d’intronisation des uns comme des autres. Cela a également conduit à faire du Maroc un territoire privilégié d’investissement, d’influence stratégique ou de villégiature pour les monarques du Golfe. Le roi Salmane ben Abdelaziz passe ainsi ses étés à Tanger depuis plusieurs années, où sa seule présence, et celle de son immense suite composée de mille personnes, suffit à redynamiser le secteur du tourisme.

Maquette du projet Wessal Casablanca-Port, financé en partie par Abou Dhabi

L’Arabie saoudite comme les Emirats arabes unis sont les deux premiers partenaires économiques et clients du Maroc dans le Golfe. La position géostratégique du Maroc, comme porte d’entrée vers l’Afrique, l’Europe du sud et les Amériques, a ainsi conduit les Emirats arabes unis à réaliser de gros investissements, près d’un demi-milliard de dollars par an ces trois dernières années, dans les secteurs de l’énergie, des télécommunications, du tourisme ou encore de l’immobilier.

Le royaume chérifien est de fait devenu dépendant de cette manne financière des pétrodollars qui impose au Roi Mohamed VI (M6) un jeu d’équilibriste dans sa politique étrangère. Depuis la crise du Golfe de 2017, qui a vu un blocus s’imposer au Qatar de la part de certaines capitales arabes parmi lesquelles Ryad et Abou Dhabi en chef de file, M6 tente de trouver une ligne de crête pour garder une position stratégique de « neutralité constructive » en ménageant les susceptibilités comme l’avenir. « Tout en n’étant pas membre du Conseil de coopération du Golfe [CCG], le Maroc entend se prévaloir d’une position de médiation à l’instar du Koweït qui, lui, en fait partie », explique au magazine marocain Tel Quel, David Rigoulet-Roze, enseignant-chercheur français et auteur de l’ouvrage « Géopolitique de l’Arabie saoudite ».

C’est dans cette perspective que le ministre des affaires étrangères marocain, Nasser Bourita,  s’était rendu aux Émirats arabes unis, au Koweït et en Arabie saoudite pour essayer de trouver une solution à la crise. Dans la foulée, le Maroc avait décidé d’envoyer de l’aide alimentaire au Qatar au plus fort du blocus, justifiant son geste par une « solidarité sans lien avec les aspects politiques » de la crise.

Cette aide au Qatar, aux premières semaines du blocus, a particulièrement déplu au nouveau monarque saoudien Mohamed Bin Salman, comme à son voisin émirati, Mohammed Ben Zayed, qui ne se sont pas gênés pour le lui faire comprendre de manière plus ou moins feutrée.

L’action la plus symbolique fut récemment le vote contre la Maroc par le binôme Arabie Saoudite – Émirats Arabes Unis pour l’organisation de la Coupe du monde de football de 2026, en faveur des Américains. A la même période, la chaîne saoudienne Al Arabiya al-Hadath, installée à Abou Dhabi, avait diffusé, le 14 juin 2018, un sujet sur le Sahara occidental, le présentant comme un conflit de décolonisation, et donnant la parole à des représentants du Front Polisario. L’Arabie saoudite soutient pourtant, activement le lobbying de Rabat pour la récupération de cette région qu’il considère sienne. 

Le site d’information marocain, le 360.ma, réputé proche du Palais, s’était interrogé : « Est-ce à travers la chaîne fondée par le prince Waleed ben Ibrahim al-Ibrahim, que les autorités saoudiennes ont voulu montrer au Maroc le prix à payer pour sa neutralité au sujet de la crise du Golfe ? Ou s’agit-il simplement d’un excès de zèle d’une chaîne en guerre contre tous les pays qui n’ont pas pris une position résolument hostile au Qatar ? ».

Depuis lors, un refroidissement caractérise les relations entre ces monarques qui se sont même traduites, ces derniers jours, par le rappel des ambassadeurs du Maroc à Ryad et à Abou Dhabi pour consultation, pouvant faire craindre que les relations de ces lointains cousins monarques n’entrent dans une zone grise de tension.

Tous ces monarques devraient peut-être méditer le proverbe arabe qui suggère qu’un Roi juste est l’ombre portée de Dieu sur la terre.

 

Claudie Holzach

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