Les routes de la Chine
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08H59 - lundi 8 janvier 2018

Emmanuel Macron en Chine du 8 au 10 janvier : une opportunité à saisir pour la France ? L’analyse d’Emmanuel Dupuy

lundi 8 janvier 2018 - 08H59

A l’occasion de la visite du Président français en Chine, Opinion Internationale annonce le lancement de la rubrique «Les routes de la Chine» consacrée aux valeurs et aux décideurs de l’Empire du Milieu et aux partenariats que la Chine et l’Europe, et plus particulièrement la France, peuvent développer dans l’intérêt de la communauté internationale.

En se rendant en Chine, du 8 au 10 janvier, le Président de la République, Emmanuel Macron, va découvrir un pays dont la transformation, tant sur le plan interne que vis-à-vis de sa politique extérieure, se poursuit à pas de géant.

En entraînant avec lui une cinquantaine de chefs d’entreprises et d’acteurs français, désireux de profiter de cet élan autant économique que diplomatique, le président français,  découvrira, de Pékin à Xi’An, le visage d’un pays aux multiples facettes. Celles d’un pays-civilisation qui s’ancre dans sa profondeur historique pluri-millénaire assumée et ses desseins de puissance géographique revendiquée, parfois aux dépens de ses voisins terrestres et maritimes.

Les deux présidents français et chinois, auréolés pour l’un, d’une victoire à la Pyrrhus en mai dernier, et pour l’autre, conforté par le 19ème Congrès du PCC, en octobre dernier, vont ainsi avoir beaucoup à se dire et à se demander réciproquement. Car, singulièrement, ils se connaissent peu et ne se sont vus qu’une seule fois, lors de la dernière Assemblée générale des Nations Unies.

A la diplomatie du « Panda » qui permet, traditionnellement, à la Chine d’assouplir ses relations diplomatiques, la France, en offrant un cheval au président chinois qui en est friand, pourrait inaugurer un nouveau chapitre des relations diplomatiques France-Chine, qui ont célébré, en 2014, leur 50ième anniversaire.

Contribution chinoise en faveur de l’adaptation climatique autant que la reconnaissance du rôle croissant que Pékin pourrait jouer dans la stabilisation des crises régionales, eu égard à sa vision « alternative » des relations internationales mais aussi grâce à son implication croissante dans le cadre des opérations de maintien de la paix onusiennes (en Syrie, dans le Golfe persique, dans la bande sahélo-saharienne, sur le dossier israélo-palestinien…) seront ainsi à l’ordre du jour.

L’agenda prévoit bien évidemment des discussions sur la contribution chinoise au règlement pacifique et diplomatique de la crise avec une Corée du Nord, nucléarisée et autiste, dont la dépendance économique avec Pékin demeure, malgré tout, un puissant levier d’influence sur le régime de Pyongyang.

Néanmoins, en lien avec ce dossier, les critiques pourraient être aisées quant aux revendications chinoises en mer de Chine orientale et méridionale.

La France, qui vient juste de récupérer 579 000 Km2 de Zone Economique Exclusive (ZEE) – conformément aux recommandations récentes de la Commission des limites du plateau continental (CLPC, établi en 1982, à l’occasion de la Convention de Montego Bay) – serait légitime pour jouer les médiateurs, comme elle a pris l’habitude de le faire depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron.

Zone de conflits

Les sujets de conflits sont aussi nombreux dans le voisinage terrestre de la Chine. Les deux présidents français et chinois pourraient également en parler, tant ils conditionnent aussi la stabilité continentale.

Il en est ainsi des velléités de confrontation entre la Chine et ses voisins, notamment l’Inde, dont les affrontements, en juin dernier, sur le plateau controversé du Doklam, à plus de 5000 mètres d’altitude, donnent un avant-goût d’une possible nouvelle confrontation militaire, qui avait vu en 1962 la Chine occuper plusieurs territoires face à une Inde déterminée, malgré son infériorité militaire, à défendre, dans la région du Sikkim et de l’Assam, ses frontières du Nord-est et du Nord-Ouest.

Les atermoiements et incohérences de l’Administration Trump, sur ce dossier, comme celui de la justice climatique et de l’adaptation au changement climatique, rendent aussi désormais plus crédible la sincérité de la Chine dans le concert des Nations, comme est venu le confirmer la réunion « One Planet Summit », du 12 décembre dernier, à Paris.

La stabilité au Moyen-Orient, sur fond de crise – dans la foulée de la décision unilatérale américaine sur Jérusalem – et dans le contexte des conséquences de la brouille opposant le Qatar au quartet à l’initiative depuis six mois d’une Arabie Saoudite, soucieuse de déstabiliser par tous les moyens l’Iran – pourrait aussi s’inviter à la table des négociations.  

On sait que Pékin s’était proposé dès 2014 – en désignant un émissaire spécial – pour une autre manière de régler la crise entre Palestiniens et Israël. Cet intérêt pour le Levant rend ainsi la Chine légitime pour asseoir « concrètement » la réconciliation nationale en Syrie, eu égard à sa proposition de prendre à sa charge, ou du moins de ses 100 000 entreprises engagées sur les marchés mondiaux, les quelques 300 milliards de dollars nécessaires à la reconstruction en Syrie…

Routes de la soie

Mais de tous les dossiers sensibles dont il devrait être question, celui des nouvelles « Routes de la Soie » est le plus « structurant » pour les décennies à venir.

Emmanuel Macron, qui lancera à Pékin, la saison culturelle croisée France/Chine, entend également incarner une ligne « médiane » entre adversaires et thuriféraires du projet BRI. Son « leadership » européen, par défaut des problèmes politiques internes en Allemagne, semble importer beaucoup aux yeux des autorités chinoises, soucieuses de convaincre le président français de lever les interrogations et gommer les craintes quant à la réciprocité de l’accès au marché chinois. De ce point de vue, le hiatus ne cesse de s’élargir (+77% pour les investissements chinois en Europe, tandis que la baisse des IDE en provenance de l’UE en Chine se confirme avec une diminution, en 2016, de 23%)…

Ce projet de « Route et de Ceinture » : « One Belt, One Road », (OBOR) désormais appelé « Belt and Road Initiative » (BRI) lancé par le président chinois, lors d’un discours prononcé devant les étudiants de l’Université Nazarbaïev, d’Astana, au Kazakhstan, en septembre 2013 vise ainsi à faire renaître la ceinture « Belt » terrestre et route  « Road » maritime reliant la Chine à l’Europe et à l’Afrique, à travers l’Asie centrale, le Caucase, les Balkans et le Moyen-Orient et reliant la Chine à l’Europe ; ainsi qu’à travers les « quatre mers » (mer de Chine ; Océan indien /mer Rouge ; mer Caspienne ;  mer Noire/ Méditerranée).

S’il fallait résumer le projet en quelques réalités, il conviendrait de retenir les 1000 milliards de dollars que la Chine s’engage à investir d’ici 2049 (centenaire de la création de la République Populaire de Chine), tout au long de six corridors traversant 68 pays représentants 1/3 du PIB mondial et rassemblant 60% de la population mondiale (dont les derniers impétrants sont le Maroc, la Nouvelle-Zélande, et qui devraient être prochainement rejoints par l’Australie), et ce, afin de « compenser » les 26 mille milliards de dollars de déficit en matière d’infrastructure (routes, ponts, ports, chemins de fer, pipelines, aéroports…).

Première puissance mondiale

Ainsi, la Chine entend surtout, à travers ce projet « structurel », confirmer son positionnement de principale puissance mondiale.

Certes, il faudra attendre 2030 pour que la Chine dépasse les Etats-Unis, tant sur le plan du budget militaire ou de celui de la part hégémonique des produits chinois sur les échanges commerciaux, mais déjà, par le truchement des 100 milliards de dollars engagés depuis la fin de l’année 2014, pour la création de la Banque asiatique d’infrastructure et de développement (AIIB), la Chine est devenue de facto, la puissance commerciale globale de nature à concurrencer durablement les Etats-Unis et l’Union européenne.

D’ailleurs, tandis que la Chine décollerait pour devenir la première puissance économique en 2032 (selon la taille du PIB), la France pourrait, quant à elle,  « décrocher » de sa 5eme place actuelle, pour n’occuper que la  7eme place en 2022, voire la 9eme place en 2032…

C’est pourtant là, en Asie centrale & orientale, que se décide un nouvel ordre mondial, dans lequel les concepts de diplomatie « coopérative », de politiques de développement plus « inclusives » (« people to people ») et de remplacement du G20 au profit du concept de E11 (réunissant les 11 économies émergentes aux côtés des BRICAS) y sont discutés.

Depuis 2009, les investissements directs chinois ont été multipliés par cinq aux Etats-Unis ; leurs échanges commerciaux avec le continent africain avoisinent désormais les 220 milliards de dollars (la balance commerciale France/ Afrique n’est que « modestement »  de 54 milliards d’euros, porté à 100 milliards d’euros en y agrégeant ses 26 partenaires de l’UE).  Ce sont ainsi près de 113 milliards de dollars qui sont aujourd’hui consacrés à la consolidation d’un budget de la défense en constante hausse (+17% en 2016, bien qu’encore loin des 589 milliards de dollars que consacrent les Etats-Unis à leur défense) mais qui fait désormais de la Chine, un acteur sécuritaire de premier ordre, et ce, par le truchement des 2500 Chinois déployés dans les opérations de maintien de la paix onusienne et de la contribution financière conséquente de la Chine au budget de l’ONU (4/5ème contributeur).

Il existe pourtant de nombreuses complémentarités commerciales entre Paris et Pékin, et ce malgré le contexte d’une âpre discussion sur les 25 accords sectoriels qui existent entre la Chine et l’UE, et que Bruxelles, premier partenaire économique de Pékin (15% de ses échanges commerciaux), entend protéger scrupuleusement.

Il en va de même avec le refus de l’UE, d’accorder à la Chine, en décembre 2016, après 15 ans d’adhésion à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001) le statut « d’économie de marché », lui permettant de s’amender des taxes que Pékin estime léser la compétitivité de ses produits. La Chine est pourtant son deuxième partenaire économique (après les Etats-Unis). Rappelons, à cet effet, que l’UE a aussi décrété en 1989, un embargo sur les armes, dans la foulée de la répression des manifestations de la place Tian’Anmen.

Duo franco-chinois

La France et la Chine devraient aussi construire une communauté de destin écologique, gagée sur les engagements fermes que la Chine s’est engagée à réaliser (notamment la diminution significative de ses émissions en gaz à effet de serre, dans la foulée de la diminution de 4% de ces derniers, en 2016) alors qu’elle en émet le plus dans le monde…

Il en va de même, avec le projet de « dialogue tripartite » France-Chine-Afrique, sur la base de la Déclaration conjointe sur les « investissements en marché tiers », présentée par l’ancien Premier ministre Manuel Valls et son alter-égo chinois, Li Keqiang, en juin 2015 (confirmé par Bernard Cazeneuve en février 2017) qui offre une bonne base de discussion, d’autant que deux projets de partenariats à l’exportation en pays tiers sont concrètement déjà en cours de réalisation en Namibie et au Cambodge, dans le domaine de l’adaptation au changement climatique.

En tout état de cause, le premier déplacement présidentiel de l’année 2018, premier également d’un chef d’Etat occidental à Pékin, après celui effectué, en grande pompe, début novembre par Donald Trump, devrait symboliquement marquer l’année 2018. Il pourrait en résulter une nouvelle dynamique dans la relation France-Chine.

Les nouvelles « Routes de la Soie », sont souvent décrites comme étant celles d’un partenariat « gagnant-gagnant ». La visite du président français à Pékin et à Xi’An pourrait surtout être celle d’une nouvelle dynamique diplomatique nettement plus marquée par cette approche à la fois réaliste et pragmatique empruntée à la Chine.

Il faudra, cependant, lever les « réserves » de certains pays européens, en s’assurant que ce partenariat « gagnant-gagnant » ne soit pas gagnant deux fois pour le même partenaire, comme le rappelait récemment le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

Quelle meilleure preuve, dès lors, que les « Routes de la Soie » n’ont de pertinence qu’empruntées dans les deux sens ?

Emmanuel Dupuy 

Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), Professeur invité au sein de la Zhejiang Wanli University & du Ningbo Maritime Silk Road Institute (Ningbo, Chine)

Professeur de géopolitique et Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)