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13H06 - lundi 11 avril 2016

Jean Gracia : « Quand vous ne faites rien, vous ne risquez pas de découvrir des cas de dopage »

lundi 11 avril 2016 - 13H06

Vice-président de la Fédération européenne depuis un an, Jean Gracia a été nommé secrétaire général de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) en janvier. Une double casquette qui lui permet d’aborder tous les sujets, y compris les plus brûlants comme la corruption et le dopage.

 

Crédit photo : ©Philippe FITTE

Crédit photo : ©Philippe FITTE

Vous êtes en intérim : représenterez-vous votre candidature après les Jeux de Rio afin d’être confirmé à ce poste ?

J’ai été nommé par le Conseil de la fédération internationale et désigné sur proposition de Sebastian Coe, le président de l’Iaaf. Un appel à candidatures a été lancé parallèlement et j’ai postulé pour la suite. La décision sera prise par le président et le conseil, en principe en mai, pour que la personne choisie puisse terminer son job tranquillement jusqu’à la fin du mandat de Sebastian Coe (en août 2019).

Comment expliquer votre échec à l’élection de président de la Fédération européenne d’athlétisme il y a un an ?

Ce n’est pas un échec, c’est une expérience. On peut gagner ou perdre, j’ai perdu. J’avais des soutiens. J’ai été victime de trahison. Notamment d’un proche qui a changé de camp la veille du congrès.

Sebastian Coe a déclaré que vous alliez aider « au bon fonctionnement de l’association et à une transition en douceur » : votre président parle là de la mise en examen pour corruption dont fait l’objet son prédécesseur Lamine Diack. Pouvez-vous nous assurer qu’il s’agit d’un cas isolé ?

Sebastian Coe effectue des réformes pour assurer la structure contre de nouveaux contrevenants. L’Iaaf a été créée en en 1912 et a vécu pendant longtemps avec un fonctionnement à l’ancienne. On est dans une phase d’études : la deuxième réunion du groupe sur la réforme de la gouvernance a lieu en avril-mai. Plusieurs questions se posent : est-il acceptable par exemple que quelqu’un puisse être élu plusieurs fois ? Aujourd’hui le mandat de Sebastian Coe est renouvelable sans limite. Dans la structure européenne, le président ne peut faire que trois mandats maximum et à 70 ans, on n’est plus éligible. Un Code d’éthique a également été mis en place pour limiter les cadeaux que les gens peuvent accepter. On étudie le fonctionnement des autres structures pour adapter la nôtre au mieux.

Ne craignez-vous pas que l’image de l’Iaaf soit associée à celle de la Fifa ?

Je ne fais aucun commentaire sur les autres fédérations. Ce qui est clair, c’est qu’il y a nécessité de regagner la confiance du public car notre image a été ternie, et c’est dans ce sens que Sebastian Coe développe le programme des réformes. Aux championnats du monde en salle à Portland (en mars), on a parlé d’athlétisme et pas seulement des problèmes, on ne peut pas les ignorer mais focaliser dessus, ce n’est pas bon. Quand on va voir des partenaires, c’est plus compliqué qu’avant, mais on leur montre que le bateau navigue en eaux calmes.

Il y a quelques jours, le Sunday Times affichait en une la déclaration d’un docteur britannique affirmant avoir dopé 150 sportifs : disposez-vous d’informations selon lesquelles l’athlétisme serait touché par cette affaire ?

Nous n’avons rien de concret pour le moment, et il faut rester très très très prudent. Trop souvent, on prend des déclarations d’un tel et, tout de suite, on en fait une généralité. Sans preuves formelles.

Le ministre des Sports russe, Vitaly Mutko, a déclaré il y a un mois à Reuters que « la Russie en a déjà fait assez en terme de critères de lutte contre le dopage dictés par le monde de l’athlétisme ». Doit-on le croire sur parole ?

Nous, on a mis en place une task force sous la houlette de Rune Anderson (expert norvégien de l’antidopage) dès novembre 2015 après la suspension de la fédération russe d’athlétisme. Cette task force continue de travailler pour respecter le cahier des charges qui leur a été imposé. Beaucoup de progrès ont été faits mais pas assez, le conseil se réunira en juin prochain pour analyser l’avancement des travaux.

Votre président s’est donné jusque fin mai pour prendre une décision au sujet de la participation de la Russie aux JO de Rio. Une interdiction est-elle possible ? Si oui, ne devrait-on pas bannir uniquement les sportifs impliqués ?

Si, en juin, le conseil décide que la fédération russe est suspendue, ils ne pourront pas participer. Le travail continue, on ne peut présager de ce qui va se passer. On verra en juin ce que la task force aura dit dans son rapport. Je suis pragmatique.

Le Kenya a remporté il y a huit jours le marathon de Paris chez les femmes et chez les hommes : où en est-on de l’enquête pour dopage dont fait l’objet la délégation kenyane ?

Le dernier conseil a entendu le rapport du département antidopage de l’Iaaf, certains pays doivent faire des efforts, par le biais de contrôles inopinés ou de réformes. L’Éthiopie, le Maroc, le Kenya, la Biélorussie et l’Ukraine ont été avertis. Ils sont pour l’instant sous contrôle de l’Iaaf. Ils vont travailler en lien avec nos équipes, et le conseil écoutera là encore le rapport d’avancement des travaux.

Craignez-vous, si de nouveaux cas de dopage étaient avérés, que l’athlétisme vive la même période trouble que le cyclisme après l’affaire Festina et les aveux de Lance Armstrong ?

Quand vous ne faites rien, vous ne risquez pas de découvrir des cas de dopage. Quand vous contrôlez, vous trouvez toujours des tricheurs et ils doivent sortir du dispositif. Dans d’autres sports il n’y a pas de contrôles. La fédération a fait beaucoup depuis longtemps en matière de lutte antidopage. Elle a augmenté les contrôles, et investi pour avoir des athlètes propres. Il nous faut encore améliorer notre système, mais les fraudeurs essaieront toujours de le contourner.

Heureusement pour l’athlétisme, il reste des « têtes de gondole » comme Bolt…

À chaque époque, il y a eu des stars, je me souviens notamment de Carl Lewis. En France, on voit l’évolution : de Marie-José Pérec hier à Renaud Lavillenie aujourd’hui. Je n’ai aucune crainte quant au développement de l’athlétisme. J’ai visité cinquante pays européens, et j’ai vu des choses extraordinaires : ce n’est pas qu’un sport de haute performance mais aussi d’intégration, bon pour la  santé. Quand on voit les gens qui terminent le marathon à tout prix et qui sont heureux, c’est extraordinaire !

Et les JO de 2012 ont été une belle réussite, y compris chez les paralympiques…

Londres a fait un travail extraordinaire, je pense que Rio en fera autant.

Enfin, en tant que Français, la candidature de Paris pour les JO de 2024 doit vous réjouir ?

Je suis secrétaire général, et je dois avoir une position neutre dans ce genre de processus. Je suis là pour servir l’athlé mondial.