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15H59 - mercredi 16 décembre 2015

Israël – Kashrout sans certificat officiel : le combat pour la tolérance alimentaire

mercredi 16 décembre 2015 - 15H59

Le 6 mai 2015, le procureur général d’Israël, Yehuda Wainstein, statuait devant la Cour suprême, que l’affichage de certificats de kashrout, c’est-à-dire de conformité à la réglementation alimentaire juive, émanant d’organismes autres que les consistoires (organisations rabbiniques d’État), ne constituait pas de délit. Cette décision d’importance offrait une victoire aux adversaires du monopole consistorial en matière de réglementation alimentaire. Pourtant, dès la fin de cette bataille, la suivante s’engageait. En effet, si désormais les commerçants, restaurateurs, entrepreneurs sont autorisés à présenter des certificats de kashrout « alternatifs », il leur est encore interdit de se prétendre « kasher ».

Transposons pour plus de clarté : imaginez qu’il soit permis d’affirmer détenir un diplôme de plomberie mais pas qu’on est plombier ! Ça marche aussi avec boucher, coiffeur, couturier… De quoi y perdre son hébreu !

 

« Les plats du restaurant restent exactement comme avant végétariens, délicieux et kasher, juste sans certificat »

 

Revenons en arrière. En août 2012, une restauratrice hiérosolymitaine (habitante de Jérusalem) refuse de se plier aux exigences du consistoire quant à la kashrout de son établissement et affiche, à l’intention de sa clientèle, une pancarte expliquant les raisons de son refus. Sa petite phrase de conclusion mettra le feu aux poudres : « Les plats du restaurant restent exactement comme avant, végétariens, délicieux et kasher, juste sans certificat ». Ce texte photographié et posté par un client sur Facebook sera relayé massivement. S’en suivra la création d’un groupe de restaurateurs se réclamant d’une « kashrout sans certificat », lui-même à l’origine de la « rébellion anticonsistoriale ».

C’est dans cette atmosphère de rejet de l’institution rabbinique, et surtout de ses déviances, que le rabbin Aharon Leibovitz lance son projet « Supervision Privée », en hébreu Hashgacha Pratit. Membre du conseil municipal de Jérusalem, cet homme milite depuis des années pour une bonne entente entre communautés religieuse et laïque dans cette ville si souvent déchirée par leurs dissensions. Il prône le rassemblement, vante la diversité et aspire à tramer ensemble les différents courants, familles, « ethnies » pour former un tissu social à la « texture riche ». Ce rabbin, petit-fils de rabbin new-yorkais, est installé depuis longtemps à Nachlaot, quartier animé de Jérusalem, peuplé d’étudiants, artistes, religieux orthodoxes, traditionnalistes, laïcs, jeunes, vieux, de tous horizons, origines, accoutrements et points de vue, qui cohabitent et s’acceptent malgré leurs différences. Ou grâce à elles ? Ce n’est donc sans doute pas tout à fait un hasard si son projet, d’ouverture et de tolérance, a vu le jour dans ce quartier.

 

Le judaïsme orthodoxe à l’heure de la modernité

Mais venons-en au projet. Le concept de supervision privée trouve sa racine dans la volonté première d’ouvrir une nouvelle voie de communication entre religieux et laïcs. La communication ne pouvant s’instaurer dans un rapport de forces, Aharon Leibovitz a imaginé remplacer le système d’autorité punitive des consistoires par celui d’un partenariat basé sur le respect et la confiance mutuels, scellés par un « pacte de loyauté » (« brit ne’emanout » en hébreu).

Ainsi, Hashgacha Pratit préfère, à la délivrance d’un certificat, la signature d’un contrat selon lequel elle s’engage à encadrer l’entreprise et à la soutenir dans ses efforts en matière de kashrout. L’entreprise promet, en retour, de faire le nécessaire pour être à la hauteur de ses standards. Enfin, signé, le contrat est affiché dans l’établissement à l’intention de sa clientèle. Une procédure simplifiée donc, un fonctionnement limpide, on dirait transparent si le mot n’était galvaudé. Utopique ? Et pourquoi pas, après tout.

Mais la question se pose, bien sûr, de la rigueur et la validité de cette supervision, de la valeur de cette alternative. S’agit-il d’une observance au rabais ? Certainement pas, assurent les responsables de Hashgacha Pratit qui, justement pour contrer ce possible reproche, n’emploient que du personnel formé par le consistoire à ses méthodes et règles d’inspection. Aucun compromis n’est fait sur la qualité des services. Mieux encore. Contrairement aux instances officielles, les délégués de cette association forment les équipes des entreprises partenaires aux règles de la kashrout, et les visitent régulièrement pour s’assurer, bien entendu, du respect de leur engagement, mais aussi pour les conseiller.

 

Une initiative qui marche

Et qu’en est-il de l’argent, qui est le nerf de la guerre ? Pour éviter les dérives et risques de corruptions, il fallait s’assurer d’un financement indépendant. Cela, Aharon Leibovitz l’a compris. Aussi, en homme ancré dans la modernité, a-t-il opté pour une méthode actuelle de collecte de fonds, le crowfunding, à travers un « incubateur » Internet : Headstart. Dans son appel à contribution, il déclare avoir besoin du soutien de tous pour élargir son influence à Jérusalem et s’implanter ailleurs. Et d’ajouter : « Contribuez maintenant et prenez ainsi part à cette révolution en Israël ». Révolution ! Ce rabbin n’a pas peur des mots. Résultat : 491 donateurs l’ont suivi, réunissant la somme de 72 567 shekels (soit plus de 17 000 €).

L’aventure pouvait enfin réellement commencer. C’était il y a un an.

Aujourd’hui l’association dispose d’une page Facebook, aimée par 10 116 personnes, où elle publie son actualité, présente chacun de ses nouveaux partenaires et appelle le public à « sortir, s’amuser et [les] soutenir ». Un site Internet existe aussi, avec un espace dialogue. Et chaque jour de nouvelles entreprises décident de lui faire confiance.

Alors, utopique peut-être, mais en tout cas, ça marche.

 

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Photo de gauche, le « pacte de loyauté » signé sur la photo de droite, par le rabbin Aharon Leibovitz d’Hashgacha Pratit et Line Djamchid directrice de l’hôtel Eden Jérusalem, premier hôtel à avoir signé avec l’association en présence de l’équipe des cuisines. Photos d’Ayala Falk.

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Pour aller plus loin : Pas de superviseurs. Que des superviseuses.

Hashgacha pratit n’emploie que des femmes pour la supervision de ses entreprises partenaires. A-t-on affaire ici à de la discrimination positive. Ayala Falk, directrice de l’organisation, se défend de cette « accusation ». « La discrimination n’est jamais positive. Il s’agit de réparation. » Pour Ayala Falk, l’emploi préférentiel – et non exclusif – de femmes s’explique par la volonté de réparer une injustice. En effet, même si les consistoires ne refusent pas officiellement d’engager des femmes, ce qui constituerait un délit, elles n’en emploient aucune (ou presque). Il y a deux ans encore, avoir étudié quatre années en yeshiva était une condition pour se présenter aux examens de superviseur. Cette condition excluait les femmes de facto. Au prix de luttes juridiques âpres, le règlement a changé permettant aux femmes de tenter leur chance dans ce domaine. Depuis, douze femmes ont suivi la formation et l’ont terminée avec succès. Pourtant personne ne les emploie. Et Ayala Falk de conclure : « C’est plutôt drôle. Il y a d’un côté des centaines d’hommes employés par les consistoires et trois femmes, par nous, alors elle est où la discrimination ? »

 

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