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11H24 - lundi 27 juillet 2015

Centre Primo Levi : Mieux prendre en charge les réfugiés ayant été victimes de torture

lundi 27 juillet 2015 - 11H24

 

Alors que la loi sur le droit d’asile a été adoptée par le Parlement, mercredi 15 juillet, le Centre Primo Levi à Paris dresse le bilan de ses vingt ans d’existence en tant que structure de soins et de soutien aux personnes réfugiées en France et ayant été victimes de violence ou de torture. 

 

L’évacuation d’un camp de réfugiés, porte de la Chapelle, début juin, à Paris,  ainsi que les naufrages de centaines de migrants ces derniers mois en Méditerranée, ont contribué à mettre en exergue le chemin épineux de ces personnes prêtes à tout pour mettre un pied en Europe. Certains fuient leur pays pour raisons politiques et parfois parce qu’ils ont été victimes de violence ou de torture. Ce sont donc des personnes parfois profondément blessées ou affectées qui arrivent en Europe et notamment en France.

Depuis sa création en mai 1995, soit un an après le génocide rwandais, le Centre Primo Levi, basé à Paris, prend en charge psychologiquement et médicalement les exilés ayant été victimes de violences ou  de torture dans leur pays d’origine, tout en leur proposant un accompagnement social et juridique.

éponge torture

 

« Les personnes qui fuient avaient, auparavant, des vies comme nous »

« La torture existe aujourd’hui dans un pays sur deux et il existe différents moyens brutaux pour l’infliger comme la privation de sommeil, de nourriture, de contact humain, ou encore la privation de droits, de repères, la transgression de tabous, les humiliations diverses », fait remarquer Sibel Agrali, co-fondatrice du Centre Primo Levi et qui dirige le département du « centre de soins » au sein de ce dernier.

En vingt ans d’existence, les pays d’origine des migrants ont évolué selon la localisation des conflits. A sa naissance, en 1995, le Centre a accueilli beaucoup de rescapés de la guerre en Bosnie-Herzégovine. Aujourd’hui, les conflits en Syrie, en Erythrée, en Irak, au Soudan ou en Tchétchénie dominent le flux migratoire des exilés. « Les conflits génèrent des fuites et les gens qui partent n’ont pas le choix, alors qu’ils vivaient auparavant une vie comme vous et moi. Ces périples durent pendant des mois voire des années. », précise-t-elle. 

 

De plus en plus de femmes et de familles

Une fois en Europe, c’est souvent la désillusion qui les attend, l’accueil n’étant pas au rendez-vous. « Ces personnes arrivant en France et en Europe en général sont donc victimes d’un triple traumatisme : le conflit et la torture dans leur pays, l’exil, puis le non-accueil une fois sur le sol européen ». 

Durant leurs longs parcours, les exilés sont confrontés à une insécurité croissante, et une fois arrivés à destination à un « accueil de plus en plus dégradé car il n’y a plus d’hébergements adaptés en nombre suffisant, ce qui les oblige à survivre dans la précarité ». 

Les visas pour entrer en territoire européen se délivrent au compte-gouttes, ce qui incite les personnes à passer les frontières dans l’illégalité. Les procédures de demande d’asile sont longues et épineuses. « De plus en plus de réfugiés sont déboutés de leur demande d’asile et aujourd’hui sur l’ensemble de ceux que nous recevons, 20% sont sans papiers. En 1995, 40% de nos patients étaient réfugiés statutaires contre 13%  à l’heure actuelle. » 

Et il n’y a pas que le statut des patients en tant que réfugiés qui a évolué… Le profil de ces derniers, a, lui aussi, changé. « Nous recevons de plus en plus de femmes. Alors qu’au début, elles ne représentaient qu’un tiers des patients, elles en représentent aujourd’hui la moitié. Nous avons aussi de plus en plus de familles qui viennent en consultation », poursuit-elle.

 

En vingt ans, plus de 80.000 consultations et plus de 3.000 patients

Dans les premières années d’existence du Centre, la plupart des personnes accueillies venaient d’Afrique, s’ajoutant à celles qui avaient fui la guerre de Bosnie-Herzégovine. Aujourd’hui, il y a moins de personnes francophones mais davantage de personnes russes ou tchétchènes. En vingt ans, le Centre Primo Levi a pris en charge 3.552 patients, a délivré plus de 80.000 consultations, avec 92 nationalités représentées. 

Même si le statut et le profil des réfugiés accueillis au Centre ont changé, la demande de soins, elle, reste la même et il y en a toujours autant. C’est pourquoi, pour mieux répondre à cette demande qui ne décroît pas, l’association souhaite « tisser un réseau de partenariats plus étendu pour mieux prendre en charge ces exilés qui ont montré un élan de vie pour fuir la violence », comme le souligne Sibel Agrali.

« Tous ceux qui ont traversé la Méditerranée ces derniers mois, ce sont nos futurs patients. Il faut savoir qu’une partie des réfugiés qui ont été évacués Porte de la Chapelle, en juin dernier, étaient des réfugiés statutaires », ajoute-t-elle. 

 

« Il faut réinvestir la notion d’hospitalité étatique »

Pour Laurent Gaudé, écrivain et membre du comité de soutien du Centre, qui s’est rendu au Kurdistan avant la chute de Mossoul et l’avancée de Daesh dans cette région, l’accueil et le regard porté sur les réfugiés sont la question clé. 

« Des pays comme le Liban, la Jordanie ou le Kurdistan déploient beaucoup d’efforts en termes d’accueil des exilés, c’est un choix politique d’hospitalité. Je pense qu’il faut réinvestir cette notion d’hospitalité étatique qui était valorisée dans l’Antiquité mais qu’on a perdu de vue aujourd’hui », affirme-t-il. 

Ces mauvaises conditions d’accueil sont aussi déplorées chez d’autres membres du comité de soutien de l’association, comme Serge Portelli, président de chambre à la Cour d’appel de Versailles pour qui « l’attitude de la France fait mal ». « Aujourd’hui qu’on cherche à les expulser, c’est contre nous, contre l’humanité », renchérit-il. 

Chaque année, l’OFPRA (Office Français de Protection pour les Réfugiés et Apatrides) reconnaît 10 à 15% de demandeurs d’asile. Dans le système français actuel, la personne demandant le statut de réfugié doit prouver qu’elle a été victime de violence, menaces ou torture dans son pays d’origine. Une mission parfois impossible et souvent très délicate  « C’est une douleur pour eux que de ne pas être entendu, cru, de se prendre une OQTF [NDLR : Obligation de Quitter le Territoire Français] quand on ne peut plus refaire de demande », regrette Serge Portelli. 

Avec la multiplication des zones de conflits ces dernières années, le Centre Primo Levi s’attend à davantage d’afflux de nouveaux patients, à plus ou moins long terme.