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11H17 - lundi 22 décembre 2014

Au Chili, la volonté d’en finir avec l’ère Pinochet

lundi 22 décembre 2014 - 11H17

 

Michelle Bachelet, élue à la présidence du Chili le 15 décembre 2013 et entrée en fonction en mars dernier, a lancé de nombreuses réformes sociales pour réduire les inégalités[i] et renforcer la démocratie en mettant fin au système en place depuis la dictature du général Pinochet. Pourtant et malgré une volonté nettement plus affirmée que lors de son premier mandat de 2006 à 2010, la présidente chilienne se heurte à des résistances d’autant plus fortes que le Chili reste profondément clivé. Une frange acquise aux thèses ultra-libérales et qui détient de fait le pouvoir économique, une classe moyenne inquiète de ses acquis et des médias contrôlés par l’opposition rendent ardue toute volonté de réforme en profondeur de la société chilienne.

Les étudiants réclament la gratuité scolaire. 10 mai 2013 © Martin Bernetti

Les étudiants réclament la gratuité scolaire. 10 mai 2013 © Martin Bernetti

 

C’est une mesure symbolique qui a son importance : début décembre, le ministère de la Défense a décidé de retirer le nom du dictateur Augusto Pinochet qui apparaissait sur une médaille décernée par l’armée chilienne aux diplômés de l’Ecole Militaire. D’autres mesures similaires ont été prises depuis que Michelle Bachelet a entamé son second mandat de présidente de la République le 11 mars 2014. Au cours de sa campagne, elle avait promis de mettre en marche dans les cent jours après son élection un programme de cinquante réformes, fondé sur la révision d’un système hérité de la dictature. La Présidente souhaite se libérer de ce legs encombrant, notamment à travers trois réformes emblématiques : celles de la fiscalité, de l’éducation et de la Constitution. Ces mesures, qu’elles n’avaient pas réalisées lors de son premier mandat (2006-2010)[ii], apparaissent comme les plus importantes depuis le retour de la démocratie. 

Une réforme fiscale nécessaire

La réforme fiscale était le premier chantier auquel souhaitait s’attaquer Michelle Bachelet. Approuvée par le Congrès en septembre dernier, la réforme va permettre à l’Etat de récupérer plus de 8 milliards de dollars et de rééquilibrer ses comptes. Pour y parvenir, les entreprises verront leur impôt sur les sociétés passer de 20 à 27%. Certaines taxes, notamment celles portant sur l’alcool, les boissons sucrées et les cigarettes, vont aussi augmenter : celles portant sur le vin et la bière vont par exemple passer de 15 à 20.25%. Les mesures pour lutter contre l’évasion fiscale seront aussi renforcées. Ces mesures, qui laissent le monde de l’entreprise très sceptique, vont contribuer à un système plus juste et vont surtout permettre de financer la réforme du système éducatif chilien, l’un des plus inégalitaires au monde.

Pour un système éducatif gratuit et de qualité

Sous la dictature d’Augusto Pinochet, l’éducation a été privatisée, réduisant au maximum le rôle de l’Etat dans ce domaine. Il en résulte un enseignement régi par la logique du bénéfice qui n’est pas forcément de qualité. L’accès à l’éducation supérieure implique un endettement excessif et de nombreux Chiliens abandonnent leurs études pour des raisons financières. L’université coûte très chère : les étudiants doivent s’endetter sur dix ou quinze ans, parfois plus, pour pouvoir obtenir un diplôme. Ce système a déclenché de nombreuses manifestations au Chili, notamment depuis 2011, où les étudiants réclament un enseignement gratuit et de qualité.

Depuis que la réforme des impôts a été votée au Congrès, le débat sur l’éducation s’est accéléré. Le but principal est de parvenir à la gratuité, notamment dans le système universitaire, d’ici à six ans et de mettre fin aux profits récoltés par les écoles privées. Face à cette réforme, les réactions sont virulentes et de grands désaccords sur des questions de fond apparaissent : il est difficile de satisfaire à la fois le mouvement des étudiants, les parents d’élèves et les membres de la coalition, dont certains, propriétaires d’écoles subventionnées, bénéficient directement du système éducatif lucratif, symbole des inégalités sociales. Cette réforme, bien qu’urgente, est donc semée d’embûches.

Vers l’élaboration d’une nouvelle constitution ?

Le projet le plus ambitieux de la présidente socialiste est la rédaction d’une nouvelle constitution. L’actuelle, approuvée en 1980, fut rédigée par le Général Pinochet. Le Chili a besoin d’une constitution qui ne soit pas liée aux années de la dictature mais la chose n’est pas aisée : il faut la majorité qualifiée au Congrès et Michelle Bachelet ne dispose que de la majorité simple. Cette dernière va devoir convaincre des élus indépendants et de droite, très peu favorables à un tel changement.

Ce sera d’autant plus difficile que la présidente subit actuellement une chute de sa popularité. Seulement 38%[iii] des Chiliens soutiennent sa politique. Alors que le Chili fait face à un ralentissement de son économie avec une croissance de 2%[iv], la réforme fiscale suscite des inquiétudes, notamment de la part de la classe moyenne. Pour beaucoup, cette réforme remet en cause les succès macroéconomiques qu’a accomplis le Chili ces dernières années.

Le pluralisme de la presse en question

Cette impopularité relève surtout des médias. Contrôlés par l’opposition, ils mènent une campagne de dénigrement quasi-systématique contre les actions menées par le gouvernement. Le principe d’un système médiatique pluraliste est ainsi une vraie question au Chili. Les principaux journaux du pays sont dirigés par deux grands groupes qui contrôlent le secteur des médias chiliens. Les quotidiens qui ont supporté la dictature, comme El Mercurio, porte-parole du régime autoritaire, continuent à être les journaux prépondérants d’aujourd’hui.

Le Chili est donc encore profondément marqué par les années Pinochet : les vestiges hérités de la dictature sont nombreux, les décrets régissant le système de protection sociale ou la loi interdisant l’avortement en sont des exemples emblématiques. Si Michelle Bachelet a réussi à faire adopter en peu de temps la réforme fiscale pour financer son projet éducatif, cette réforme, bien qu’urgente, devra donc surmonter beaucoup d’obstacles.

 

L’avortement en question

Jusqu’en 1989, l’avortement thérapeutique était autorisé au Chili, avant d’être interdit sous la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). En 24 ans de démocratie et sous la pression de l’Eglise catholique et de groupes conservateurs, aucune initiative juridique pour le rétablir n’a abouti. Pourtant, aujourd’hui, plus de 70% des Chiliens approuvent l’avortement thérapeutique en cas de risque pour la santé de la mère, de non-viabilité du foetus ou de viol, selon les sondages.

La présidente est fortement engagée en faveur des droits des femmes dans un pays ultraconservateur, où le divorce n’a été légalisé qu’en 2004. Michelle Bachelet, qui a été directrice exécutive d’ONU Femmes, s’est montrée très favorable à l’avortement thérapeutique et souhaite le dépénaliser pour les trois situations citées plus haut.

 


[i] Le Chili est un des membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques les plus inégalitaires, le revenu des 10 % les plus riches étant vingt-six fois supérieur à celui des 10 % les plus pauvres.

[ii] Au Chili la loi empêche la réalisation de deux mandats consécutifs. De 2010 à 2014, le Chili a été dirigé par le président de droite Sebastian Piñera, un chef d’entreprise millionnaire.

[iii] Pagina 12, 7 septembre 2014

[iv] Pour le Chili, dont l’économie a cru à un rythme annuel supérieur à 5% durant vingt ans, une croissance à 2% est donc faible

Etudiante en science politique