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10H14 - samedi 8 mars 2014

« Le droit musulman n’interdit pas aux femmes de conduire en Arabie Saoudite, c’est le conservatisme de la société qui les en empêche »

samedi 8 mars 2014 - 10H14

Interview de David Rigoulet-Roze, chercheur rattaché à l’IFAS (Institut Français d’Analyse Stratégique) et chercheur associé à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE) et à l’Institut MEDEA à Bruxelles, décrit la place des femmes en Arabie Saoudite. Il évoque le conservatisme de la société qui freinerait leurs aspirations à plus de liberté. 

 

femmes arabie saoudite

Quel est le statut des femmes aujourd’hui en Arabie Saoudite ?

Les femmes saoudiennes sont considérées comme juridiquement mineures. Elles n’ont pas la liberté de se déplacer librement et doivent être accompagnées d’un mahram (un « tuteur ») qui est nécessairement un homme. C’est d’abord le père, puis le mari, voire le fils en cas de veuvage. C’est ce que l’on nommerait un archaïsme sociétal, lequel n’est d’ailleurs pas directement lié à la religion musulmane puisque, si dans le Coran la supériorité de l’homme sur la femme est effectivement établie, cette dernière, une fois mariée, demeure toutefois économiquement indépendante au regard de son patrimoine qu’elle administre librement de manière distincte de celui de son mari, sans droit pour ce dernier de se l’approprier – Coran, Sourate IV, An Nisa’ (« Les femmes »).

Qu’est-ce qui explique ce conservatisme ?

La société saoudienne est de fait culturellement ultra-conservatrice. Depuis que la société bédouine de la péninsule Arabique est régie par le Coran et la Charia (« loi islamique »), les hommes peuvent avoir jusqu’à quatre épouses. La polygamie est donc juridiquement autorisée mais néanmoins restreinte par rapport à l’époque du Prophète (7è siècle). De ce point de vue, le roi fondateur du pays, Abdelaziz ben Abderrahmane al-Saoud a développé une conception élargie de ce principe qui tenait beaucoup à la perpétuation d’une forme de culture bédouine puisqu’il en avait beaucoup plus que le nombre théoriquement autorisé – on évoque le chiffre d’une vingtaine d’épouses officielles et un nombre indéterminé de concubines.

Le conservatisme de la société saoudienne s’étend également à la vie professionnelle puisque l’on comptabilise moins de 10% de femmes « actives », nonobstant leur éventuel niveau de formation. Pour certaines d’entre elles, les manifestations ostensiblement à caractère « féministe » peuvent, à tort ou à raison, paraître comme contre-productives. C’est la raison pour laquelle certaines d’entres elles, à l’instar de la fille préférée du roi Abdallah Adelah bint Abdallah, observent sur ce sujet une très grande prudence.

Le roi Abdallah, depuis son accession au trône en 2005, essaie de changer les choses mais c’est un processus lent qui prend du temps. Si l’on prend l’exemple de la conduite, il en avait accepté le principe dès son arrivée au pouvoir tout en précisant qu’il était prêt à changer la loi « si la société le désire ». C’est peut-être cette ambigüité qui – sans mauvais jeu de mots – a poussé en 2011, Manal Al-Sharif, une activiste à lancer une campagne de mobilisation sur Facebook appelée « Women2drive », en faveur du « droit à la conduite ».

Comment est né ce mouvement justement ?

Il faut rappeler en premier lieu que l’Arabie saoudite est le seul pays dans lequel les femmes n’ont officiellement pas le droit de conduire. Il est d’ailleurs utile de relever un paradoxe : le chef de la « Commanderie pour la propagation du Bien et la répression du Vice », cette police religieuse incarnée par le redoutable muttawa – signifiant en arabe « celui qui fait se soumettre », ou « volontaire pour la propagation du Bien et la répression du Vice » -, Sheikh Abdulatif Al al-Sheikh a lui même reconnu, en septembre 2013, que cette interdiction ne figurait nulle part dans la Charia. Mais, pour bien comprendre ce qui a donné naissance au mouvement initié par Manal Al-Sharif, il faut revenir vingt quatre ans en arrière. 

En 1990, c’est alors la première guerre du Golfe et 400 000 soldats américains débarquent sur le sol saoudien à l’occasion de l’opération Bouclier du désert destinée à protéger le royaume saoudien considéré dans sa totalité comme sacré par extension de la sacralité des villes saintes de La Mecque et de Médine (le horm). Parmi ces soldats, il y a notamment des femmes qui conduisent. Cela ouvre une brèche dans laquelle s’infiltre une certaine Madeha Al-Ayroush et quarante six autres femmes, lesquelles décidèrent de lancer une initiative inédite en prenant le volant dans les rues de Riyad. Elles sont immédiatement arrêtées et font l’objet d’une répression dissuasive.

En 2003-2004, le « Prince héritier » Abdallah (qui deviendra roi deux ans plus tard) aborde le sujet des réformes sociétales dans le cadre des « rencontres nationales pour un dialogue intellectuel », organisées en trois sessions de débats dont la dernière consacrée au statut des femmes. De ce débat, il en ressortit des recommandations très générales dont celle d’« accorder aux femmes leurs droits garantis par l’islam ». Cet événement fut assez largement relayé par la presse saoudienne, notamment à l’occasion d’un incident intervenu par écrans interposés entre Cheikh Mohammed Al Arifi, un « théologien » wahhabite fermé à toute évolution sociétale et Wafa al Rachid, plus progressiste et alors responsable du bureau de l’ONU à Riyad. C’était la première fois que l’on assistait à ce type de débat contradictoire et cela constituait un précédent, certes modeste, mais pas nécessairement anodin, dans les velléités réformistes du futur roi Abdallah.

En 2013, un nouvel appel transgressif à prendre le volant a été lancé le 26 octobre sur internet. Ce jour-là, seize femmes ont été arrêtées et ont dû payer une amende. Mieux encore, leurs mahram (« tuteurs ») ont, pour leur part, dû signer un engagement à respecter les règles en vigueur du pays.

Le 27 novembre suivant, Aziza al-Youssef, l’une des activistes à l’initiative dudit appel a rencontré – toujours par visioconférence – le ministre de l’Intérieur, Mohammed ben Nayef qui a laissé suggérer que des inflexions en la matière pourraient intervenir prochainement. Un autre signe d’inflexion est intervenu le 14 janvier dernier avec la suspension (mais pas l’abrogation, la nuance n’est pas anodine) d’un système d’alerte SMS obligatoire entré en vigueur fin 2012 pour prévenir le mahram concerné pour toute sortie du royaume de la femme dont il est le « tuteur » officiel. Mais il règne toujours un fort conservatisme, comme l’attestent les propos tenus en septembre 2013 à l’occasion d’une interview sur le site de Sabq.org, par un certain Cheikh Saleh Al-Lehaydan, officiellement « consultant judiciaire et psychologue pour l’association psychologique du Golfe ». Il estimait péremptoirement qu’autoriser les femmes à conduire pourrait avoir des séquences néfastes sur leur santé au motif qu’il s’avère « que les ovaires sont automatiquement affectées et que la poussée du bassin en est contrariée ». Et d’ajouter : « C’est ce qui explique que la plupart des femmes qui conduisent régulièrement des voitures donnent naissance à des enfants qui présentant des problèmes de santé d’ordre varié ». 

Peut-on, du coup, espérer un assouplissement dans ce domaine ?

Cela dépendra très largement de l’évolution des mentalités. Or, on assiste dans l’immédiat, surtout depuis quelques temps, particulièrement depuis la dynamique des « printemps arabes » de 2011 et les révolutions qui en ont été le prolongement dans certains pays, comme en réaction, à une crispation de la société saoudienne associée à la crainte des hauts dignitaires du Royaume qu’un effet de contagion ne touche l’Arabie saoudite. 

Je pense que si une telle évolution des mentalités devait se dessiner, elle se produirait plutôt à la faveur de la succession de l’actuel roi Abdallah qui est pratiquement nonagénaire. Le prochain roi sera très probablement un membre de la deuxième génération du roi fondateur, soit un de ses petits-fils, lesquels sont, de fait, beaucoup plus partie prenante des réalités du monde moderne.

Pensez-vous que la campagne Let them drive, qu’Opinion Internationale a lancé en soutien aux femmes saoudiennes puisse leur être utile ?

Sur le fond, l’objectif apparaît évidemment légitime. Pour ce qui est de votre initiative en tant que telle, je n’ai néanmoins pas d’avis tranché : vu de Riyad, il est certain qu’une telle initiative est le plus souvent largement perçue comme un complot de l’ « Occident corrupteur ».

Ce dont je suis sûr en revanche, c’est que pour faire progresser cette cause, il faudrait surtout insister sur le fait que le droit musulman ne l’interdit en aucune manière – et pour cause -, afin de faire ressortir, en contrepoint, que ce sont en réalité certaines traditions sociétales archaïques qui y font obstacle. Je pense, par ailleurs, qu’un film comme Wadjda (NDLR : L’histoire singulière d’une petite fille qui rêve de pouvoir s’offrir un vélo – symbole pour elle de liberté et de découverte du monde -, et qui pour y parvenir, décide de s’inscrire à un concours de récitation coranique qui lui permettrait de gagner l’argent nécessaire, comme pour mieux contourner les obstructions qui lui sont faites) tourné par la réalisatrice saoudienne Haifaa Al Mansour, alors qu’il ne peut être vu dans le Royaume où les salles de cinéma n’existent pas, peut sans doute faire beaucoup pour aider à faire changer les mentalités et, par extension, aider à l’émancipation progressive des Saoudiennes.

Rédacteur en chef