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12H59 - jeudi 24 octobre 2013

Comment la finance participative fabrique-t-elle du social ?

jeudi 24 octobre 2013 - 12H59

Loin d’être archaïque ou limité à quelques pratiques marginales, le don est essentiel, incontournable dans nos sociétés capitalistes. Mais si le don fait (toujours) notre humanité, il représente aussi un de ses grands mystères. Les exemples du don circulaire, altruiste et relationnel démontrent que ces trois modèles sont producteurs de relations sociales distinctes. 

La pratique du don

La pratique du don

Le don circulaire : une gestion du don contre don et de ses obligations

L’enjeu premier du don circulaire réside dans la relation entre les parties. La chose échangée est ici moins importante que la manière d’échanger. Le don représente un moyen de maintenir la relation et de l’entretenir dans une forme de circularité sans fin. Cette forme de don, parfois qualifiée d’archaïque, existe toujours sous de multiples formes. Le plus simple et le plus illustratif de son existence sont sans doute les cadeaux de Noël que l’on s’échange chaque année en suivant ce principe.

Ce don n’est ni absolument gratuit ni libre, ni purement utilitaire et intéressé, il représente une forme « hybride ». Contrairement à l’approche du donnant-donnant, il ne s’agit pas de trouver une situation gagnant-gagnant mais bien d’un échange de dons. Pour Bourdieu, il a « pour principe non un sujet calculateur mais un agent socialement prédisposé à entrer, sans intention ni calcul, dans le jeu de l’échange ». Dans ce cas, la meilleure manière de créer de la valeur est de ne pas la rechercher. Plus l’engagement dans la relation est désintéressé, plus cette relation produira potentiellement des échanges bénéfiques. Autrement dit, « pour que le don soit « payant » à terme, il ne faut pas qu’il soit fait dans ce but.  Ce qui doit intéresser les acteurs qui s’engagent dans cette dynamique, ce n’est pas la création de valeur mais bien la création de liens : je m’intéresse à l’autre parce qu’il est autre. Pour que ce modèle de don tienne dans le temps, il faut que les acteurs en présence respectent trois formes d’obligations : celle de donner, celle de recevoir et celle de rendre.

Avec le développement du capitalisme, une autre forme de don s’est développée, un don que l’on peut qualifier d’altruiste. Cette nouvelle forme semble lever une contradiction inhérente au don traditionnel : faire le bien pour l’autre sans être en lien avec cet autre.

Le don altruiste : une gestion de la bonne conscience ou de la distance

Produire de la générosité, être altruiste et soutenir des actions qui font le bien pour autrui tout en conservant sa liberté, son individualité, sa sphère privée ; voilà une situation inédite dans l’histoire. Pour parvenir à cette situation, il a fallu construire de nouvelles formes d’intermédiation entre le donateur et celui qui reçoit afin de garantir, de façon concomitante, générosité et absence de réciprocité. Pour ce faire, le don est ici géré par des professionnels qui suivent des règles selon des logiques bureaucratiques qui visent à rationaliser et à optimiser les processus de gestion. Ces transactions sont encadrées par des formalismes contractuels. Les termes de l’échange sont clairs et définis en amont : le particulier accepte de donner une certaine somme chaque mois en échange d’une garantie sur l’usage de l’argent et éventuellement d’un reçu fiscal remis par l’Etat en fonction du montant donné.

Cette situation convient parfaitement au donateur qui veut faire le bien mais qui n’a pas le temps, les compétences, ni même parfois l’envie de s’investir. Le donateur n’attend rien en retour mis à part une garantie du bon usage des dons qui passe en partie par une communication de la bureaucratie vers le donateur. Parfois, le donateur est contacté par courrier ou par téléphone afin de faire évoluer le contrat. Il est par exemple question d’une augmentation du montant des dons. Ce dialogue est fortement contraint par des scripts définis en amont par la bureaucratie gestionnaire afin d’optimiser l’échange : passer le minimum de temps pour obtenir le maximum de retours. Les bonnes pratiques des centres d’appel sont appliquées avec des mécanismes sous-jacents d’inspiration taylorienne. Cette dérive est soutenue par l’augmentation des procédures auxquelles sont soumises ces structures. Il faut recruter toujours plus d’experts (juristes, financiers…) pour permettre le développement de l’activité. Ce respect des règles implique dans le même temps une croissance des relations impersonnelles et de certains coûts.

Pour dépasser cette distance et répondre notamment aux attentes des générations nouvelles, une autre forme de don émerge qui, d’une certaine façon, permet d’hybrider les deux modèles présentés ci-dessus.

Le don relationnel : une gestion de la proximité, composante clé de la finance participative 

Dans la configuration du don relationnel, celui-ci passe certes par un intermédiaire, mais qui n’a pas l’attribut des organisations bureaucratiques classiques. Ou plutôt, la bureaucratie ici est limitée au strict minimum. Le modèle participatif relève de ces nouvelles formes qui favorisent l’implication de multiples parties prenantes qui sont à la fois consommatrices et productrices du service. Par l’usage de nouvelles logiques socio-techniques, les donateurs ne sont pas extérieurs à la production du bien mais au contraire intégrés au dispositif lui-même. Pour permettre ce type d’engagement, il faut construire des modèles qui reposent sur des principes démocratiques afin que chacun puisse intervenir et offrir de nouvelles solutions.  Concrètement, les projets soutenus par les dons doivent rester à une échelle limitée pour assurer un suivi et une compréhension holistique. Il faut pouvoir appréhender la totalité du projet et les impacts de ses dons. L’engagement des donateurs relève toujours d’une logique altruiste mais cette motivation première implique également une mécanique de créations de liens. Ces liens qui prennent la forme de relations entre donateurs, ou entre donateurs et responsables de projets, génèrent de nouvelles actions et productions qui échappent pour partie au cadre prévu initialement par le système.

Dans ce troisième modèle participatif, la conscience est en évolution permanente, jamais achevée ; elle se confronte aux autres consciences par le dialogue. C’est bien dans la mise en discussion de ces différentes conceptions du monde que peut opérer le progrès de chacun. Ces échanges peuvent générer des contradictions mais elles ne sont en rien un problème ; à l’inverse, elles permettent la réflexion, la prise de conscience. Le donateur peut donner ses idées et partager d’autres conceptions des actions menées. Il peut aussi produire des éléments du système par son engagement auprès de tel ou tel projet, par la production de supports de communication par exemple. Par ailleurs, sa participation produit du contrôle. La multiplicité et la quantité des particuliers impliqués dans le modèle assurent un regard extérieur de tiers qui doit favoriser transparence et bonne gestion. Le contrôle n’est plus seulement du ressort de professionnels attitrés, mais il passe par une régulation distribuée. Chacun par sa curiosité contribue à limiter certaines dérives bureaucratiques qui ne sauraient être tolérées par les donateurs. Ceci étant, ce type de fonctionnement peut conduire à un désordre produit par l’implication de personnes non professionnelles et non encadrées par une hiérarchie. Dans le cas du financement participatif, de nombreux projets furent ainsi victimes de leur succès du fait d’un afflux financier trop rapide. Il faut, pour limiter ces difficultés, réussir à former des règles d’autorégulation qui canalisent les phénomènes d’émergence. Si les amateurs peuvent apporter savoir et expérience aux professionnels, bien souvent, la seule bonne volonté est particulièrement dangereuse. Il faut donc systématiquement penser le système comme un hybride qui associe experts et non-experts. Sans cette alchimie, le modèle peut vite perdre en pertinence.

La définition de trois idéaux-types du don (circulaire, altruiste et relationnel) permet de préciser non seulement les logiques d’action des donateurs mais aussi les dynamiques organisationnelles associées au processus de don. Et améliore par conséquent notre compréhension du don, cette pratique au cœur de notre fabrique du social.

 

 

Sylvain Bureau, Co-fondateur de United Donations, Professeur associé à l’ESCP Europe et Maître de conférences à l’Ecole polytechnique

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