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19H07 - jeudi 20 décembre 2012

Entretien avec Bernard Magnier : « L’engagement des écrivains africains est différent d’autrefois »

jeudi 20 décembre 2012 - 19H07

Bernard Magnier, écrivain et journaliste, a évoqué pour OI l’engagement des écrivains africains à l’occasion de la présentation à l’Alliance française de Paris de son Panorama des littératures francophones d’Afrique. (disponible ici : http://www.institutfrancais.com/fr/panorama)

 

Quelle place et quel engagement pour les écrivains africains aujourd’hui ?

Ce peut être un engagement politique, immédiat ou différé, mais il peut aussi être d’un autre ordre. L’envie de faire passer quelque chose qui n’est pas immédiatement politique : un engagement humanitaire, une histoire d’amour…

Les littératures africaines sont, dans leur globalité, éminemment politiques et engagées. Historiquement, beaucoup d’auteurs ont réclamé la fin du colonialisme et l’indépendance. Après les indépendances, nombre d’entre eux ont été confrontés à des régimes qui ne les satisfaisaient pas et les ont dénoncés. Ils ont aussi dénoncé la condition de l’exilé, les drames qu’a connu l’Afrique comme le génocide rwandais, la guerre civile en Algérie…

 

Aujourd’hui, l’engagement politique est-il aussi direct qu’autrefois, ou bien davantage dans la réflexion ?

Certains auteurs contemporains refusent tout engagement politique, tandis que d’autres revendiquent haut et fort leur engagement premier pour telle ou telle cause. Il est extrêmement difficile de généraliser. Car dans son principe même, la littérature est le seul art partant d’un individu pour aller à un seul autre individu. On peut regarder un tableau à plusieurs, faire ou écouter de la musique à plusieurs mais la littérature s’écrit et se consomme en général seul.

 

« Les auteurs d’aujourd’hui peuvent se permettre de faire un livre burlesque. Ils ne l’auraient peut-être pas fait il y a 50 ans. »

 

Quelles sont les personnalités incontournables parmi les auteurs fortement engagés ?

Plutôt que de personnalités, on peut citer des endroits où l’engagement est plus courant. Certaines auteurs algériens, marocains ou tunisiens sont aujourd’hui impliqués autour des évènements liés aux révolutions arabes. Mais cette implication ne se transforme pas forcément tout de suite en sujet littéraire. Ils ne vont pas produire un récit militant appelant à descendre dans la rue.

Il n’empêche que certains auteurs africains ont eu des engagements très explicites, comme Ken Saro-Wiwa qui a été une sorte d’archétype de l’engagement au Nigeria. Il l’a payé de sa vie quand le régime l’a exécuté en 1995.

Selon moi, la force de la littérature et de l’art en général, est de donner une plus-value artistique et une durée historique aux évènements, d’ajouter une dimension plus universelle, moins liée à un instant T. Pour faire une comparaison, des centaines de journalistes ont certainement écrit sur les villages espagnols bombardés en 1936. Mais près de 80 ans après, c’est de Guernica dont on se souvient, grâce à au tableau de Picasso.

 

Le rôle des écrivains est parfois aussi d’être une conscience de leur temps. Certains écrivains africains ont-ils acquis ce statut ?

Certains le revendiquent, et d’autres le refusent. En 80 ans de créations – de 1930 à 2010 – les écrivains africains sont passés d’une littérature du « nous » à une littérature du « je ». Pendant longtemps, les auteurs africains ont écrit « Nous, les Noirs » – et même « Nous, les Nègres » – « Nous, les Africains », « Nous, les Maliens », etc. On est progressivement passé à « Je vais vous raconter ma petite histoire, qui n’engage que moi, pas forcément ma race, mon peuple, ou mon continent ».

Ils ne renient pas pour autant le fait d’être Noirs ou Africains. Simplement, ils n’ont plus envie de parler « au nom de », comme le faisait la première génération. La littérature africaine actuelle s’est quelque peu normalisée. Elle s’est rapprochée des autres littératures mondiales.

Les auteurs d’aujourd’hui peuvent se permettre de faire un livre burlesque. Ils ne l’auraient peut-être pas fait il y a 50 ans. L’heure était plus grave. On peut maintenant faire de l’humour, du policier, parler de sexualité… Les auteurs africains ne se sentent plus cantonnés aux sujets graves.

 

«  Le sida est présent au détour d’une page, lorsqu’on croise un malade, sans être le thème principal. »

 

Qu’en est-il des questions de société ? On est par exemple frappé par l’invisibilité du sida parmi les thématiques abordées.

Effectivement, le sida est très peu abordé. Des livres existent cependant. Abibatou Traoré a écrit sur le sujet en 1998, avec Sidagamie. Le titre est un mot-valise à partir de « sida » et « polygamie ». L’auteure montre que la polygamie aggrave l’épidémie de sida. Mais sinon, les livres sur le sujet sont très peu nombreux, même s’il n’est pas totalement absent.

 

Est-ce parce que le sida est ignoré, ou tabou ?

Il n’est pas ignoré, on peut dire que c’est un sujet qui commence à émerger. On en parle par incidence. Le sida est présent au détour d’une page, lorsqu’on croise un malade, sans être le thème principal. Un personnage meurt, et l’on devine ou apprend que c’est à cause de cette maladie.

Certains auteurs africains ont été malades du sida, mais ils en sont morts avant de pouvoir en parler dans leur œuvre, comme Sony Labou Tansi.

 

Y a-t-il encore des pays où il est difficile d’écrire, où l’on risque sa vie ?

Perdre la vie, c’est devenu un cas extrême, mais la prison et l’exil restent une réelle menace. Sans oublier la censure politique, ou plus insidieusement, les difficultés à faire publier et distribuer ses livres. Ça reste valable dans pratiquement tous les pays. On n’écrit pas ce qu’on veut en RDC [République Démocratique du Congo, ndlr], ou en Somalie par exemple.

 

« Certains se demandent si ça en valait la peine, face aux menaces de dictatures islamistes. »

 

Cette censure explique-t-elle pourquoi peu d’Africains lisent les auteurs de leur continent ?

Certes, mais il y a une raison bien plus pragmatique. N’oublions pas qu’il existe encore des pays africains avec plus de 60% d’analphabètes. Mais il est vrai que mêmes les élites éduquées lisent peu d’auteurs du cru.

Lire n’est pas quelque chose allant de soi. Un Français sur trois n’ouvre pas un livre de sa vie, dans une société supposément complètement alphabétisée. La plupart des lecteurs sont en fait des lectrices.

 

Quel est le rôle des écrivains dans le cadre du Printemps arabe ?

C’est un rôle de citoyen. Il leur est difficile de faire plus et tout aussi difficile de leur en demander plus. J’ai publié en septembre Rêves d’hiver au petit matin – Printemps arabes, où j’ai demandé à 50 écrivains et dessinateurs du monde entier de réagir sur les mots « printemps » et « arabe ». Ils avaient 3 000 signes et 1 mois pour le faire.

En parcourant ce livre, on constate que ça part dans tous les sens. Certains affirment leur foi dans le Printemps arabe, d’autres qu’il est trop tôt pour juger, d’autres encore déplorent l’incapacité de leur pays à intégrer ce mouvement… Certains se demandent si ça en valait la peine, face aux menaces de dictatures islamistes.

Les écrivains sont des citoyens pas tout à fait comme les autres. Ils donnent la température des sociétés, et en même temps, il faut du temps pour que l’histoire soit assimilée par l’écriture. On trouve parfois des témoignages instantanés, mais d’autres témoignages exigent du recul.

 

Finalement, les littératures africaines contemporaines sont-elles plus ou moins engagées que dans les décennies précédentes ?

L’engagement est différent. On a commencé avec une littérature se revendiquant « noire » ou « nègre » pour crier son existence. A suivi une littérature de lutte contre la colonisation et pour l’indépendance, dans un désir d’être maître de son destin. Une fois l’indépendance acquise, on passe à une littérature de dénonciation des nouvelles dictatures. L’ennemi blanc parti, l’oppression demeure, assurée cette fois par des semblables, des frères, une situation encore plus douloureuse que l’occupation étrangère.

La littérature africaine d’aujourd’hui connaît une nouvelle transformation. Elle s’inscrit dans le monde en abordant des thématiques globales. C’est Sami Tchak, par exemple, qui écrit un livre se passant à Mexico. Pourquoi n’aurait-il pas le droit de le faire, après tout ?

Auparavant, énormément d’auteurs ont voulu être et ont été « la voix des sans-voix ». Aujourd’hui, beaucoup d’écrivains africains souscrivent aux paroles du Djiboutien Abdourahman Waberi : « J’ai envie d’être connu comme écrivain, accessoirement comme nègre ».

 

 

Le Panorama des littératures francophones d’Afrique par Bernard Magnier, véritable bible de la littérature africaine contemporaine, est disponible gratuitement ici : http://www.institutfrancais.com/fr/panorama

 

Propos recueillis par Cheikh Dieng, Yannick Le Bars et Éléonore Sens.

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