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16H24 - vendredi 2 novembre 2012

Tunisie – La liberté de la presse sous pression

vendredi 2 novembre 2012 - 16H24

 

Après la Révolution du 14 janvier, la presse et les journalistes tunisiens se sont libérés de la censure et des lourds interdits de la dictature de Ben Ali. La période post-révolution a vu la naissance de nouveaux médias avec la création de nouvelles radios, chaînes de télévision, titres de presse et sites internet. Les journalistes de tous les médias avaient alors appréhendé cette liberté nouvelle d’informer les Tunisiens sur tous les sujets, sans véritables limites. Aujourd’hui, la liberté des journalistes est menacée par des atteintes à la liberté d’expression. La parole s’est bien libérée mais la presse subit des pressions alarmantes.

 

 

Situation juridique confuse pour la presse et des médias


Après la révolution en mars 2011, l’Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication (INRIC) avait été mise en place mais le 4 juillet 2012, son président Kamel Labidi, journaliste et militant des droits de l’Homme, annonçait sa démission et la fin de la mission de cette instance. Il a dénoncé les pressions politiques, la censure du gouvernement et la gravité de la situation du secteur des médias. Cette instance n’a donc pas pu réaliser sa mission.

Aujourd’hui la presse et les médias évoluent dans un flou juridique. Aucune des nouvelles dispositions légales n’est entrée en vigueur pour encadrer ce secteur et la profession de journaliste. Deux décrets-lois numéro 115 et 116 avaient été signés le 2 novembre 2011 par l’ex-président intérimaire Fouad  Mebazaa.

Le décret 115 relatif à la liberté de la presse, de l’impression et l’édition, consacre notamment le principe de la liberté de la presse, la dépénalisation des délits de presse comme la diffamation et l’injure, assure la protection des journalistes avec le secret des sources et la qualification de délit aggravé pour les agressions de journalistes.  Le décret-loi 116 est lui relatif à la mise en place d’une Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle et à la modification du mode de nomination des responsables des médias publics.

Le maintient du statut quo juridique de la presse et des médias par le gouvernement actuel, dirigé par le parti islamiste Ennahda, lui a permis de nommer à la hâte et sans concertations préalables de nouveaux directeurs de médias étatiques depuis son arrivée au pouvoir il y a plus d’un an.

Les nominations de neuf nouveaux directeurs à la tête des médias publics le 2 juillet 2012 comme à la radio nationale, à la télévision nationale le 17 août 2012  et dans le groupe Dar Assabah le 21 août  2012 ont entraîné la contestation des journalistes contre ces nominations arbitraires et leurs conséquences potentielles sur le contenu des programmes ou la liberté de la ligne éditoriale. Le manque de transparence dans le processus de nominations de ces nouveaux responsables a également été dénoncé dans un communiqué du 29 août 2012 de l’organisation Reporters Sans Frontières (RSF) après un entretien avec le gouvernement tunisien le 24 août 2012: «Lors de l’entretien, la représentante de l’organisation à Tunis a vigoureusement dénoncé la mainmise des autorités tunisiennes sur les médias publics et le manque de transparence dans le processus de nomination de ses responsables».

Le gouvernement actuel est la seule autorité issue des élections du 23 octobre 2011, impliquée dans ces nouvelles nominations discrétionnaires et l’Assemblée Nationale Constituante ne s’est pas à ce jour  positionnée clairement contre le flou juridique actuel qui  menace sérieusement la liberté des journalistes et de la presse.

 

La liberté et l’indépendance des journalistes menacées ?


Les nouvelles nominations du gouvernement ont entraîné des conséquences directes  sur le travail et la liberté des journalistes de médias publics. Le 21 août dernier,  la journaliste Boutheina Gouiaa  de la Radio Nationale a été privée d’antenne suite à la diffusion de l’émission quotidienne “Entre rumeurs et informations » pour avoir invité des membres du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) à débattre sur le thème des nominations à la tête des médias publics. Cette grave suspension renforce l’inquiétude sur  l’indépendance des journalistes des médias publics.

Les journalistes du groupe de presse Dar Essabah, propriétaire des journaux Le Temps et Assabah, sous contrôle judiciaire de l’Etat depuis la révolution, ont vivement protesté le 21 août 2012, après la nomination au poste de directeur général, par le gouvernement de Lotfi Touati, ancien fonctionnaire du ministère de l’Intérieur sous Ben Ali. Le 27 août 2012, Monsieur Lotfi Touati, excluait arbitrairement l’un des trois rédacteurs du quotidien Essabah, publiant également la liste des personnes habilitées à rédiger les éditoriaux des journaux du groupe. Cette mobilisation, restée sans réponse de la part du gouvernement a pris de l’ampleur et des journalistes ont alors entamé  le 4 octobre 2012 une grève de la faim qui a pris fin le 23 octobre suite à un accord conclu entre le premier ministre Hamadi Jebali , la centrale syndicale l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et le Syndicat National des Journalistes Tunisiens sans précisions aujourd’hui du contenu de cet accord.

Pour Malek Lakdar journaliste pour le journal Le Temps, interrogée par Opinion Internationale (OI), « Le gouvernement a eu recours à des moyens d’intimidations directs et indirects envers les journalistes pour créer des médias pro-gouvernementaux.» En évoquant la possibilité de perdre son emploi suite à sa mobilisation pendant la grève et ses propos,  Malek Lakdar déclare : « C’est une question de principe je ne me bats pas pour un contrat ou pour des revendications sociales, je me bats pour la liberté d’expression. Les citoyens tunisiens ont le droit à l’information. »  Malek Lakdar a aussi révélé à OI  la censure opérée dans un de ses derniers articles sans avoir été avisée au préalable: « J’ai écrit un article Un anniversaire, deux Tunisie sur le 23 octobre  mais à sa parution je me suis rendu compte que mon article avait été publié sans les intertitres.»

Quand Malek a souhaité comprendre la raison de la disparition de ces éléments dans son article publié, elle s’est vu répondre que le rédacteur en chef avait trouvé « les intertitres trop choquants pour le gouvernement ».

 

La jounaliste Malek Lakdar lors la manifestation du 17 octobre

 

Retour de l’autocensure chez les journalistes ?


La peur d’être sanctionné et les pressions exercées sur le contenu du travail des journalistes laissent présager un retour de la censure et de l’autocensure aux conséquences néfastes sur la qualité d’information des citoyens tunisiens et sur l’état de la transition démocratique.

Pour Mehdi Haouas, journaliste pour Tunisna TV et animateur reporter pour la radio Shems FM, également interrogé par OI : « Au vu des pressions exercées actuellement, certains journalistes peuvent se sentir menacés et bien sûr s’autocensurer pour éviter  d’être dans le collimateur du gouvernement ».

Pour Mehdi Houas "certains journalistes peuvent se sentir menacés"

La presse tunisienne vit aujourd’hui un tournant dans le processus de transition démocratique de la Tunisie et son encadrement juridique est urgent pour assurer l’émergence d’un Etat de Droit. Les journalistes tunisiens ont aussi un rôle majeur à jouer auprès de l’opinion publique tunisienne en leur proposant une information indépendante et crédible dans le contexte de la défiance envers les journalistes après la chute du régime de Ben Ali.

Selon Mehdi Haouas : « il y a un changement énorme depuis la révolution mais avec les pressions du gouvernement notamment à Dar Assabah, on voit qu’il y a quand même une menace par rapport à la liberté d’expression et si on ne  prend pas des mesures immédiatement elle risque d’être bafouée, et très menacée dans le futur».

 

Bras de fer avec le gouvernement


Depuis l’arrivée au  pouvoir du gouvernement islamiste d’Ennahda, un véritable bras de fer s’est engagé avec les journalistes tunisiens et à aucun moment le dialogue a été privilégié pour tenter de répondre aux revendications des journalistes et d’entreprendre une sérieuse et impérieuse réforme du secteur des médias et de la presse. Les tensions croissantes entre les deux parties ont empêché l’évolution de ce secteur. De plus les autorités tunisiennes n’ont pas fermement condamné les violences perpétrées à l’encontre des journalistes par les forces de l’ordre lors de manifestations ou par des groupuscules religieux.

Quelque 130 atteintes à la liberté de la presse ont été recensées en Tunisie depuis janvier 2012, a révélé RSF lors d’une conférence de presse du 4 octobre 2012 à Tunis. Ces atteintes sont caractérisées par des agressions physiques et verbales de journalistes relevées également par l’organisation Amnesty International dans  son dernier rapport du 23 octobre 2012 sur la Tunisie.

Signe du malaise croissant de la profession, les journalistes tunisiens des médias publics et privés se sont mobilisés en masse le 17 octobre dernier à l’appel du SNJT, pour une grève générale historique, la première depuis l’indépendance de la Tunisie. Les revendications portaient notamment sur la garantie de l’indépendance des journalistes, de la liberté d’expression le secret des sources, la fin des nominations et des pressions dans les médias publics, l’inscription dans la constitution de la liberté d’expression, de la liberté de la presse et l’activation des décrets 115 et 116. Suite à cette grève, le gouvernement a annoncé l’application de ces décrets sans préciser ni de calendrier et ni leurs modalités d’application, faisant fi des autres revendications des journalistes.

Force est aujourd’hui de constater que ce gouvernement n’a pas démontré une réelle volonté de promouvoir la liberté de la presse et de défendre les droits des journalistes. Le président de l’ANC, Mustapha Ben Jaafar, a reconnu dans un récent entretien à l’Agence France Presse le 11 octobre 2012 que des « erreurs » avaient été commises par les autorités, mais que la liberté de la presse n’en était pas pour autant menacée. Une éventuelle criminalisation des atteintes au « sacré » dans la future constitution se profile aussi comme une véritable limite à la liberté d’expression des journalistes. La notion de sacré, difficile à définir et facilement manipulable pourrait en effet entraîner de graves dérives de procédure et faciliter l’application de la censure aux médias et aux artistes.

 

La presse et les médias sont un indicateur fondamental des libertés et de la démocratie dans un pays. La liberté d’expression étant une liberté fondamentale et la base d’autres libertés. Aujourd’hui seuls le gouvernement et l’ANC ont la responsabilité et le pouvoir de faire évoluer dans un cadre juridique et démocratique, la liberté de la presse en Tunisie. La transition démocratique tunisienne doit aussi se fonder et s’appuyer sur des médias libres et indépendants pour pouvoir assurer la pluralité et l’information transparente des citoyens tunisiens.

 

Sarah ANOUAR