Fukushima notre amour
Japon /
13H36 - samedi 26 mars 2011

Des Japonais vivant en France témoignent de la tragédie que vit le pays du Soleil levant.

samedi 26 mars 2011 - 13H36

OI : Emiko et Maria, comment vivez-vous la tragédie japonaise à des milliers de kilomètres de votre pays ?

Emiko : « Nous avons été frappés dans nos cœurs et au plus profond de nous. Nous sommes en contact tous les jours avec nos familles et nos proches, même si, heureusement, aucun des nôtres n’a été frappé directement. «

OI : La menace nucléaire a-t-elle pris le pas sur le séisme et le tsunami ?

Emiko : « Les Japonais vivent avec la certitude que des secousses sismiques frapperont durement le pays : 15 jours après le séisme et le tsunami, nous pleurons, dignement, mais nous pleurons, les 13.000 morts et plus de 10.000 disparus, peut-être beaucoup plus. Ce sont des victimes d’une catastrophe naturelle.

« Mais Fukushima, c’est l’œuvre des hommes ! Et la peur nucléaire grandit chaque jour.

Je veux être plus précise : du point de vue sismique, il est incroyable que plus de 50 réacteurs soient dispersés à travers l’archipel japonais, alors que ces îles sont criblées d’innombrables failles sismiques en activités. Géologiquement parlant, le Japon a bénéficié d’une période de calme relatif pendant une quarantaine d’années après la seconde guerre mondiale, ce qui a contribué à son développement économique exceptionnellement rapide. Cependant, la dernière déceennie du XXème siècle a vu renaître une nouvelle période d’instabilité, dont celui de Kobe en janvier 1995, qui fit plus de 6000 morts. Mais par chance, il n’y avait là aucune centrale nucléaire. Un géologue, le Dr Sunao Ogose, a averti qu’un désastre similaire se produirait, soulignant l’existence d’une faille. »

Maria : « Je suis originaire de Hiroshima. Quand j’étais lycéenne, j’ai lu le livre « comment le Japon gère le nucléaire ? » de Keïgo HIGASHINO. Il prédisait exactement ce qui vient de se passer. L’auteur a d ‘ailleurs annoncé qu’il renonçait à ses droits pourles donner aux victimes de Fukushima. »

OI : Que pensez-vous du traitement de cette tragédie par les médias français et occidentaux ?

Emiko : « Les médias français déforment sensiblement ce qui se passe au Japon et manquent peut-être de prudence et d’humilité : tout d’abord la solidarité entre Japonais est extraordinaire. Les gestes sont innombrables. La préfecture la plus au sud du Japon, Okinawa, va accueillir 1.000 femmes enceintes pour les éloigner des radiations. Les collégiens et les lycéens se mobilisent pour aider les vieilles personnes.

« Ensuite, je dirais que l’information circule au Japon. Dès le lendemain du drame, le premier Ministre s’est rendu à Fukushima. Je n’en ai pas entendu parler dans les médias français. Les conférences de presse du gouvernement se succèdent.  Fait inédit : l’empereur du Japon est intervenu à la télévision.

« Mais ce qui apparaît de plus en plus, c’est que si le gouvernement informe sur ce qu’il sait, en revanche sait-il grand’chose ? C’est l’opérateur nucléaire japonais qui détient les informations et nous regrettons amèrement que le président de Tepko ne se soit pas rendu sur place. Le vice-président n’a daigné se rendre sur place que 9 ou 10 jours après la tragédie.

« Est-ce parce que la France est le pays au monde qui dépend le plus du nucléaire (et le Japon a récemment vendu 7.000 tonnes de déchets nucléaires à la France et à la Grande-Bretagne !), mais au Japon des voix s’expriment déjà pour dénoncer la collusion de l’industrie nucléaire. C’est elle qui est sur la sellette.

« En violation de notre Constitution qui interdit le nucléaire militaire, je me demande aussi si l’armée n’a pas été compromise dans ce grand silence autour du nucléaire civil dans notre pays.  Ainsi, le Japon a désormais les moyens de construire des têtes nucléaires et de développer des fusées H2A pouvant servir de missiles intercontinentaux. Or l’article 9 de la Constitution nous l’interdit. Une énorme usine de retraitement est construite au nord du Japon à Rokkashomura dans le préfecture d’Aomori. Selon l’AIEA (Agence Internationale pour l’Energie Atomique), 8kg de plutonium extraits d’un réacteur civil suffisent pour fabriquer une bombe.

Au fond, un des grands enseignements de Fukushima, c’est que le nucléaire ne fait pas la différence entre le militaire et le civil. »

OI : Les Japonais vont-t-il vouloir en finir avec le nucléaire ? Quel message voudriez-vous délivrer ?

Emiko : « La prolifération de centrales nucléaires en Asie est une préoccupation majeure. Alors que la construction de nouvelles centrales est pratiquement stoppée en Amérique et en Europe, la politique en faveur de l’énergie nucléaire s’est renforcée en Corée du Sud, à Taiwan et au Japon. Les pays nucléaires occidentaux (notamment la France) cherchent de nouveaux marchés en Asie.

« Le Prix Nobel de littérature japonais Kenzaburô Oé disait dans Le Monde que Fukushima est une insulte à la mémoire des victimes de Hiroshima et de Nagasaski. Comment est-on passé à côté d’un débat sur le nucléaire dans le seul pays au monde qui a été frappé par l’arme nucléaire ? Fukushima est le coup de grâce et je suis sûre qu’après la période de deuil et de recueillement, le Japon ouvrira le débat et prendra des mesures douloureuses mais fermes et définitives sur le nucléaire.

« Et ce débat ne concernera pas que le Japon. Notre pays a désormais une nouvelle mission internationale : défendre un monde sans nucléaire. Cela ne se fera pas en un jour mais le Japon prendra le leadership d’une politique internationale visant à concevoir une politique énergétique propre.

« Je crois en la lumière qui surgira de cette tragédie et en la capacité des hommes par leur humanité à construire un nouveau monde sur les ruines qu’il a laissées. C’est ce qui s’est passé au Japon en 1945. C’est ce qui arrivera au Japon et dans le monde après 2011. »

Maria : « les artistes japonais présents en France se mobilisent pour aider et exprimer leur compassion et leur soutien. De nombreuses initiatives culturelles se préparent. L’art peut jouer un rôle de fédérateur en ces temps de tragédie. »

Le Louvre s’exporte à Fukushima

Le musée de Fukishima. DRLe Louvre à Fuhushima ? Le Louvre à Fuhushima ? Le musée de Fukishima. DR
Le Musée du Louvre est à l’origine d’une initiative culturelle et solidaire avec Fukushima en annonçant au mois de janvier la tenue d’une exposition itinérante dans les régions sinistrées par le tsunami…