Fukushima notre amour
13H15 - vendredi 9 mars 2012

Ils racontent « leur » Fukushima – Christophe Fiat

vendredi 9 mars 2012 - 13H15

Christophe Fiat à Iwaki

“ Le 11 mars dernier, j’étais chez moi à Paris. Je me préparais à passer 3 semaines à Tokyo en avril. N’ayant pas de iPad, ni de liseuse électronique, je réfléchissais aux livres que j’emporterai dans ma valise : ceux de Philippe Pons, Mishima, Maurice Pinguet, Kawabata, Philippe Forest. Ça faisait un an que j’étais en lien avec Robert Lacombe de l’Institut franco-japonais ainsi qu’Oriza Hirata et la compagnie Seinendan par l’entremise de Pascal Rambert et du théâtre de Gennevilliers, dont j’étais l’artiste associé concernant un projet sur le personnage du cinéma nippon, Godzilla.

 

J’ai appris la nouvelle concernant le tremblement de terre et le tsunami à la radio. Ensuite, j’ai allumé la télé et je suis allé sur internet. Jusque-là, je n’étais pas étonné (le Japon est le pays des séismes) mais profondément affecté. Je n’étais jamais allé au Japon, ni en Asie et soudain cette région du monde venait à moi avec des images terribles sur les écrans.

Puis, il y a eu la nouvelle concernant la destruction de la centrale nucléaire de Fukushima et ce fût un choc. D’une simple catastrophe naturelle, on passait à une vision d’apocalypse. Un réacteur atomique représente une source d’énergie inépuisable qui fait oublier la longévité des déchets (300 à 500 ans de pollution à venir). Pour ainsi dire, tout futur, dans cette perspective est impensable.

Alors, devant l’escalade des événements, j’ai pensé que mon séjour serait annulé. Mais Robert Lacombe et Oriza Hirata m’ont convaincu de venir. D’autant plus que mon sujet de travail, Godzilla, un monstre préhistorique réveillé de son profond sommeil par les essais atomiques américains en 1954 était tout à coup (hélas !) d’actualité.

Il y a 2 attitudes dans le cas des Japonais, celle de la société civile (de la population) et celle des politiciens et des experts. A mon arrivée à Tokyo, un mois après la catastrophe, les Japonais étaient sonnés, mais aussi impatients de parler avec des Français. Avec Pascal Rambert qui m’accompagnait, nous étions les 2 premiers artistes à être venus aussi rapidement. Beaucoup avaient annulé leurs dates et d’autres, comme les résidents de la Villa Fukuyama à Kyoto, étaient rentrés en France précipitamment. Pour eux, il était évident que le gouvernement leur mentait concernant la contamination radioactive.

Moi-même, je n’étais pas concerné par le danger du nucléaire avant d’aller au Japon. Mais à Hiroshima, une japonaise m’a dit : « Pourquoi les Français ne sont pas pour la paix, pourquoi les Français sont-ils pour le nucléaire ? ». Alors j’ai compris à quel pays j’appartenais. Le pays qui vend des centrales sécurisées, le premier exportateur de centrales nucléaires au monde…

Je suis allé 2 fois au Japon, en avril 2011 et en septembre 2011. Je ne connais pas très bien ce pays (sans doute que tous les pays se ressemblent après une catastrophe aussi violente et imprévisible), mais j’ai beaucoup parlé avec des Japonais et je suis même allé dans une ville sinistrée située à 45 km de la centrale, Iwaki, pendant mon premier séjour.

C’est après cette visite, que j’ai eu l’idée d’écrire Retour d’Iwaki, un récit qui mêle fiction et documentaire. Ce livre reflète à la fois ma découverte de ce pays, mais aussi les conditions dans lesquelles cela s’est fait, au lendemain du 11 mars 2011. J’y ai rencontré des gens qui étaient traumatisés par le tsunami (maisons détruites, deuils, certains vivaient dans des abris) et qui avaient peur de l’avenir. Ils craignaient que la zone de contamination ne s’étende jusqu’à eux. Dans le quartier ravagé par le tsunami, on se serait cru dans un paysage de guerre. Tout était rasé. Seuls quelques ouvriers déblayaient les décombres. Ils manquaient de main-d’œuvre. J’y ai senti beaucoup de pauvreté et de tristesse. Les habitants sans argent savaient qu’ils seraient condamnés à rester ici.

Le Japon est un pays à la fois extrêmement policé et très poétique, éminemment spirituel (sur un plan religieux mais aussi intellectuel, les Japonais ayant beaucoup d’esprit et d’humour) et cultivé. Le personnage de Godzilla est un condensé de cela : à la fois menaçant dans sa monstruosité, mais n’étonnant personne par sa présence. Cela est très proche de ce que nous entendons en occident par le terme de merveilleux.

Je ne pense pas que la question est de savoir si le Japon va rebondir ou pas. Les Japonais ont inventé 2 figures historiques dont on ne trouve nulle part l’équivalent : les samouraïs et les kamikazes. Elles mêlent à la fois l’autocontrôle, le sacrifice de soi et un certain goût pour l’héroïsme. Peut-être inventeront-ils une figure encore plus puissante. J’ignore laquelle. Pour l’instant, celle qui réapparaît est l’Hibakusha. C’est comme cela qu’on nomme les victimes de la bombe à Hiroshima en 1945. En effet, le gouvernement japonais ne veut pas déplacer les habitants de la région de Fukushima et les déchets radioactifs sont enterrés sous leurs pieds. Une Japonaise m’a raconté en septembre 2011 que dans les bacs à sable des écoles, des enfants de 7 ans parlent entre eux du cancer qu’ils auront dans 10 ans. Mme Matsumoto, une victime du bombardement nucléaire que j’ai rencontré à Hiroshima m’a dit que le pire concernant la radioactivité, c’est qu’elle est invisible et qu’elle rend malade à vie. Cette tragédie est sans issue. ”

 

Christophe Fiat, 45 ans, écrivain et metteur en scène, Paris

 


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