Actualité culturelle
12H55 - vendredi 25 février 2022

De la Haine à Bac Nord, la vision des banlieues a-t-elle changée ?

 

Les Césars et les « quartiers » ont, depuis longtemps, tissé une belle histoire d’amour.

On se souvient de La Haine, puis des Misérables qui remportèrent tour à tour le prix du meilleur film. Aujourd’hui, Bac Nord est en compétition, on ne peut que lui souhaiter le même parcours. Magnifiquement interprétée, cette histoire a, néanmoins, un petit goût de déjà-vu.

Car si La Haine a longtemps été le seul film évoquant la vie dans les « téci », depuis, nombreuses sont les représentations d’une vie entre barres d’immeubles, violences urbaines et pertes de repères. D’Entre les Murs à Asphalte, en passant par la Vie en Grand, tous parlent de trafics minables, d’agressivité, de drogues et de tensions avec la police.

« La haine attire la haine » essaye de raisonner Hubert joué par Hubert Koundé dans le film de Mathieu Kassovitz. Mais comment réagir autrement lorsque l’on n’a ni les mots ni l’amour et que l’on vit avec la violence routinière, faite d’insultes, de galères, d’insécurité ? Que faire aussi lorsque l’on est flics et confrontés au quotidien à l’agressivité, au manque de respect, aux projectiles et aux menaces ? Aucun de ces films ne donne la réponse, mais tous évoquent ce malaise, ce mal-être. Des deux côtés de cette barrière invisible et néanmoins si tangible.

Il a été reproché à La Haine d’être un film de Parisien, contrairement aux Misérables. Pourtant, les insultes entre potes et envers les keufs sont les mêmes, à peu de choses près. Le shit est présent à tous les coups. Ainsi que l’attraction pour les flingues, les murs tagués, les camps rangés entre voyous de banlieue et flics pas nets.

Mais si La Haine, loin d’un quotidien affligeant possédait un esthétisme indéniable, avec sa représentation stylisée de la France black, blanc, beur, son image léchée, le regard inimitable de Vincent Cassel et une dynamique cinématographique forte, Les Misérables surfe plus sur un côté brut et frontal et Bac Nord se limite à une très bonne interprétation.

Ce qui rassemble ces trois longs métrages ? Une tension palpable, sur le fil du rasoir, qui peut basculer à tout moment dans le drame. Parce que la peur, parce qu’un mot de trop, parce qu’on donne aux policiers des armes dont ils ne savent pas se servir et aux jeunes des rêves dont ils sont privés. On rejoint alors le concret, les quartiers impénétrables, les bavures inexcusables, une réalité que personne ne choisit et qu’aucune politique n’a réussi à arranger. Ni à Paris, ni à Marseille, ni ailleurs. Ni à l’époque ni en 2022.

On note tout de même, dans Les Misérables, une apparition de la religion dont tout le monde se fichait dans les années 1990 alors que se côtoient juifs, arabes et cathos. Désormais, les Frères Musulmans achètent les jeunes à coup de goûter et de bonbons, dans la cité des Bosquets. Les Misérables est un film sur fond de salam aleykoum, de rap et de leçons d’islam. Ladj Ly affirme se servir de sa caméra comme d’une arme. « Je faisais ce qu’on appelle du cop watching », explique-t-il en interview. Il serait peut-être temps de faire également du trafic watching, du respect des droits de la femme watching, de la religion watching…. Et surtout que les valeurs de la République soient enfin respectées, partout sur le territoire français, sans zone de non-droit. Là-dessus Bac Nord est saisissant : comment protéger la population lorsque les flics — aussi lamentables soient-ils par ailleurs — ne peuvent pénétrer dans la cité, n’ont pas de moyens ni de formation et se font agresser quotidiennement.

Cette défiance entre flics et délinquants que tout semble opposer trouve pourtant des similitudes dans les galères, le ras-le-bol face à l’incompétence institutionnaliser, les heures qui défilent, implacables et ces banlieues délabrées qui se dégradent de plus en plus.

Car on retient surtout l’absence assourdissante de l’État. Chacun s’organise alors comme il le peut pour pallier à ce manque administratif. Ainsi, celui qui se fait appeler Le Maire dans Les Misérables n’est-il qu’un caïd de plus, chargé de faire régner la loi dans son pré carré.

« Aujourd’hui, il n’y a qu’une Coupe du monde de football pour réunir les gens autour des valeurs de la République : Liberté, Égalité, Fraternité », affirme le réalisateur qui ouvre son film sur la séquence où la France gagne le match. C’est bien triste et bien limitatif. Ces banlieues oubliées de la République ont raison d’être en colère, mais qu’en faire ? Comment la soulager ? Autant de questions sans réponse dont les politiques successifs se débarrassent en les balayant sous le tapis. Jusqu’à ce qu’elles reviennent en force.

Comme Mathieu Kassovitz le rapporte dans La Haine : « l’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage ».

Deborah Rudetzki

Directrice de la Rédaction

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