Actualité culturelle
06H51 - mercredi 1 décembre 2021

Au nom du père pour le fils

 

De l’Andalousie à la Provence, de Barcelone au Caire, migrations des hommes et des textes

Il est des livres fort savants, manifestement écrits pour des universitaires érudits, des chercheurs pointus et autres académiques avertis, mais qui réussissent le tour de force d’être lisibles aussi par le tout-venant, qui, confronté à la clarté et à la simplicité de l’exposé, en saisit le comment et le pourquoi. Résultat : la signataire de cette chronique, qui ne connaissait pas grand-chose au sujet, en est ressortie conquise, car elle a tout compris : les bons auteurs sont ceux qui prouvent à leurs lecteurs que ces derniers sont intelligents…

 

Lunel

La scène se passe à Lunel, petite cité de l’Hérault réputée pour l’excellence de son école rabbinique, dans la seconde moitié du XIIème siècle. Fuyant les persécutions anti juives des Berbères Almohades qui, venant du Maroc, avaient envahi l’Andalousie en 1144, un intellectuel grenadin de haute volée, Judah Ibn Tibbon, se réfugie dans la bourgade provençale vers 1150. Il s’y installe, s’y marie, et y fait souche : trois enfants, d’abord deux filles aînées, puis un fils, Samuel, le petit dernier, le seul de ses enfants qui l’intéresse vraiment. Judah, rabbin, médecin et philosophe, noue à Lunel bien des amitiés locales, mais jamais il n’enseignera à l’école rabbinique de la ville, il n’est pas du cru, il est Andalou, les traditions des grands maîtres du judaïsme provençal ne sont pas les mêmes. Judah gagne sa vie en exerçant son métier de médecin, en s’adonnant parfois aux affaires (il achète et revend), et en faisant des traductions. C’est qu’il connaît admirablement l’arabe, contrairement aux intellectuels de sa région d’adoption. Judah Ibn Tibbon va donc traduire en hébreu de nombreux grands textes écrits en arabe, soit par des auteurs musulmans, soit par des juifs arabophones, qui composent leurs œuvres en arabe en le notant en caractères hébraïques.   Il inaugure une véritable dynastie de traducteurs — les Tibbonides qui, de père en fils ou par voie de cousinage, seront actifs jusqu’au XIVème siècle. Parallèlement, il se constitue une vaste bibliothèque de manuscrits arabes et hébreux, sans doute une des plus importantes collections privées de l’époque, dont son fils héritera à sa mort (en 1190), qui la lèguera à son tour au sien, en 1230.

A Lunel, Judah écrira en hébreu un testament spirituel, comme une sorte d’éthique destinée à son fils Samuel, une longue suite de sévères admonestations concernant tous les domaines de la vie juive. C’est ce testament spirituel qui est aujourd’hui traduit pour la première fois en français, d’après le seul manuscrit complet conservé à Oxford.

 

Le père et le fils

On sent dès le début du texte que leurs rapports sont tendus, le père ne cessant, avec colère, de reprocher à son fils son désintérêt pour les choses de l’esprit, son indolence à ne pas étudier, sa paresse à travailler son hébreu et son arabe. Dans une composition où les phases chronologiques de la rédaction — de 1172 à 1185 environ — sont entremêlées, et où il s’agit de distinguer celle des 12 ans, des 17/18 ans, et des 25 ans de Samuel, les vitupérations du père ne se calment pas souvent. Conflit de générations ? Peut-être, mais surtout conflit de deux cultures différentes : Judah est un Grenadin qui ne parle à son fils que des grands maîtres juifs d’Andalousie en les portant aux nues, quand Samuel, né à Lunel en 1160, est un petit Provençal, que les idoles de son père intéressent peu. Et pourtant, le ton peut s’adoucir, jusqu’à en devenir bienveillant. C’est que Judah sait que Samuel est très doué, et sans doute plus que lui-même. L’avenir confirmera le sentiment du père : de 1199 à 1204, Samuel Ibn Tibbon sera le génial traducteur de l’arabe en hébreu du Guide des Egarés de Maïmonide, « l’Aigle de la Synagogue » le félicitant depuis Le Caire pour la qualité de son travail. Il n’en reste pas moins que Samuel, dans aucun de ses écrits, ne nommera Judah « mon père », mais utilisera toujours pour le désigner une expression un peu distante, « le père des traducteurs ».

 

Un texte qui grouille de vie

Aride, ce texte, vu son sujet ? C’est tout le contraire ! On y découvre une Provence tolérante — ça ne durera pas… — où juifs et chrétiens se fréquentent, se parlent, échangent, et s’invitent : deux évêques, deux prieurs, le seigneur de Lunel, des chevaliers, des moines et même des juifs convertis viennent au mariage de Samuel ;  une Provence où les discussions rabbiniques entre les partisans du rationalisme aristotélicien, qui veulent concilier raison et foi, et les tenants d’une stricte orthodoxie traditionnelle peuvent faire rage ; on y comprend comment la théologie et la philosophie peuvent ne pas faire bon ménage ; on saisit comment les textes nouveaux circulent bien plus vite qu’on ne croie ;

et on s’aperçoit que grâce au maître de la communauté juive de Barcelone, fervent maïmonidien, le débarquement en terre d’Oc de l’autre grand texte du maître du Caire, le Mishneh Torah, cette fois-ci écrit en hébreu se fait 15 ans avant la date que les meilleurs historiens de la question avançaient jusqu’ici. Et bien d’autres choses encore, on ne va pas tout vous dire…

 

Quatre questions posées à Michel Garel

 Opinion Internationale : Qu’est-ce qui vous a poussé à remettre en cause ce qui était jusqu’ici établi?

Michel Garel : Une lecture scrupuleuse du texte, une sorte de critique interne, où l’on s’aperçoit que le non-dit, l’implicite, l’allusion ou le sous-entendu y sont aussi parlants que ce qui y est ouvertement dit. Les silences en musique — et ce texte fonctionne comme une partition — sont aussi des notes.

 OI : Pourquoi les grands spécialistes de la question sont-ils passés à côté des choses?

MG : Ce sont, pour la plupart, des Américains et des Israéliens, qui ont écrit des choses merveilleuses sur ce texte. Je ne prétends nullement les égaler, encore moins les surpasser. Cela dit, nous sommes sans doute mieux formés en France à l’explication de texte.

OI : Le Testament spirituel de Judah Ibn Tibbon est écrit en 3 styles littéraires : prose, vers, et prose rimée. La version française que vous donnez est époustouflante, elle respecte ces 3 options!

MG : « Epoustouflante », je ne sais pas… mais j’ai toujours pensé qu’en de pareils cas la voie du mètre s’imposait pour rendre compte de la voix des maîtres.

OI : Votre introduction qui montre comment les sources bibliques et talmudiques contribuent à former le genre littéraire du « testament spirituel » et met en place les divers protagonistes est très intéressante, quant à votre commentaire qui suit la traduction, il est passionnant, y compris pour ceux, qui comme moi, ne connaissent rien au sujet. Comment faites-vous?

MG : Ce n’est pas moi, c’est l’œuvre de Judah Ibn Tibbon qui est forte et qui s’impose, elle est tout simplement vivante ! Et puis le livre est si joli…

Je rends un hommage vibrant à l’admirable travail éditorial ! Les Editions Lis & Parle sont une petite maison indépendante qui porte un soin inouï à la facture des livres qu’elles publient. Pensez, j’ai eu jusqu’à 4 corrections d’épreuves, du jamais vu… La 1ère de couv », comme on dit, le choix du papier, la typographie, la mise en page, le cahier photo sont magnifiques, et le résultat est là, superbe.

 

Anne Bassi, chroniqueuse littéraire d’Opinion Internationale

 

Informations pratiques : 

Le testament spirituel de Judah Ibn Tibbon

De Michel Garel

Editions Lis & Parle, 2021

152 pages

22 €

Présidente de Sachinka, chroniqueuse littéraire

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