Actualité culturelle
15H45 - dimanche 3 octobre 2021

La naissance de la Grèce moderne, entre art et histoire

 

Iakovos Rizos @National Gallery, Alexandros Soutsos Museum photo © Stavros Psiroukis

2021 marque un double anniversaire : le bicentenaire des débuts de la guerre de Libération de la Grèce, traditionnellement fixés au 25 mars 1821 et, le même mois de la même année, le 1er mars 1821, l’entrée au Louvre de la Vénus de Milo, découverte un an auparavant, en avril 1820.

Cette coïncidence des calendriers est riche de sens. Elle questionne la place particulière de l’art grec antique dans les collections du Louvre et, au-delà, la vocation singulière de la Grèce dans la constitution de l’identité culturelle de l’Europe et notamment de la France qui a commencé à redécouvrir la Grèce à partir du XVIIe siècle. L’exposition met ainsi en évidence les liens culturels, historiques et artistiques noués entre les deux nations.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les ambassadeurs en route vers la Sublime Porte (gouvernement du sultan de l’Empire ottoman à Constantinople) découvrent en Grèce une province ottomane, qui intéresse vivement artistes et intellectuels. Mais le 25 mars 1821 — célèbre aujourd’hui comme fête nationale de la Grèce — l’archevêque Germanos de Patras incite les Grecs à se soulever contre l’Empire ottoman : c’est le début de la guerre d’Indépendance. Eugène Delacroix, dans sa toile des Massacres de Chios, a représenté ce drame et cette vision occidentale de la Grèce, liée à un soutien de l’aspiration à la liberté qui anime le peuple grec, alimente le philhellénisme européen.

 

Eugène Delacroix © Musée des Beaux Arts de Bordeaux photo F. Deval

L’intervention des grandes puissances européennes permet par la suite la création du nouvel État grec moderne, à partir de 1829, lorsque la Russie déclare la guerre à l’Empire ottoman. Une dynastie européenne est installée au pouvoir. Othon, prince bavarois, monte sur le trône en 1832 et établit sa capitale à Athènes dès 1834. Pour les Grecs, les monuments d’Athènes rappellent leur gloire évaporée ; pour les Allemands, ils sont un important symbole de pouvoir. L’enjeu désormais, pour la Grèce, est de devenir une nation moderne, à l’image de ses voisins européens. Dans cette entreprise, quelle est la place du passé antique, byzantin et ottoman ? Comment l’Allemagne et la France ont-elles contribué à la définition de l’identité grecque ?

Les échanges entre la Bavière et la Grèce sont constants notamment du point de vue artistique, comme en témoigne la forte influence du néoclassicisme munichois. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, forts des liens politiques et culturels qui unissent les deux pays, Munich reste la référence et le lieu de prédilection des artistes grecs. 
Néanmoins, dans la seconde partie du XIXe siècle, le centre artistique européen se déplace de Munich à Paris, et les ils sont de plus en plus nombreux à aller étudier dans la capitale française.

Par ailleurs, la création de l’École française d’Athènes, en 1846 (à qui sont confiés les sites de Delphes et de Delos), et par la suite celle des autres instituts archéologiques (Olympie échoue à l’École allemande), encourage le développement de cette discipline. Les premières fouilles, en 1870 à Santorin, mettent au jour une histoire inconnue de la Grèce et les antiquités sont désormais protégées, notamment avec l’interdiction de les exporter. Deux voyageurs anglais, James Stuart et Nicholas Revett, découvrent d’ailleurs avec surprise des traces de polychromie sur des fragments d’architecture grecque. Cette révélation s’oppose au mythe de la blancheur des statues grecques, synonyme de classicisme et de beauté tels qu’on peut les voir habituellement au Louvre.

El Greco, dormition de la Vierge @Hellenic Ministry of Culture and Sports

La Grèce de la fin du XIXe et du début du XXe siècle est marquée par de nombreux événements géopolitiques. Les nations européennes imposent en 1878, lors du Congrès de Berlin, des frontières dans les territoires balkaniques, notamment pour contrer la Grande Idée grecque, qui prône la réunion de tous les Grecs dans un même État-nation avec pour capitale Constantinople. Ce découpage arbitraire déclenche les guerres balkaniques en 1912 et 1913. Le roi abdique en 1916 après le coup d’État de Vénizélos, qui fait entrer son pays dans la guerre contre la Bulgarie puis contre la Turquie (1919-1922).

La Grèce qui sort de ces nombreux conflits est profondément transformée. On observe en parallèle un renouvellement de sa production artistique.

Les grandes Expositions Universelles de Paris en 1878, 1889 et 1900 donnent à voir un nouvel art grec moderne, marqué par la reconnaissance de l’identité byzantine et orthodoxe de la Grèce. Le pavillon de la Grèce à l’Exposition universelle de 1889 reste très fortement inspiré du vocabulaire antique : un fronton triangulaire, des lignes droites et des caractères grecs anciens entourent une évocation par Léonidas Drossis de la statue de Minerve.
 
Les artistes grecs sont bien plus présents à l’Exposition de 1900. Les grands noms de la peinture grecque sont garants de la tradition, mais d’autres noms, à l’instar de Iakovos Rizos, formés dans les cercles parisiens se distinguent par leur inspiration moderne. Rizos emporte la médaille d’argent à l’Exposition universelle pour Soirée Athénienne : influencé par la légèreté de la Belle Époque parisienne autour de 1900 et notamment par Alexandre Cabanel. 

L’exposition au Louvre se conclut d’ailleurs avec des œuvres du groupe grec Techni, proche des avant-gardes européennes, qui s’est produit à Paris en 1919 et achève magnifiquement cette immersion dans l’Histoire moderne de la Grèce à travers son art.

Infos pratiques

Musée du Louvre
Exposition Paris-Athènes
Du 30 septembre 2021 au 7 février 2022

Deborah Rudetzki

 

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